L EXODE
morceaux du crible, passa dans l'église, et déposant
à côté de lui l'ustensile brisé, se mit à prier avec
larmes le Père céleste qui prend soin des petits
«aux. Quand il se releva, le crible était là où il
l'avait mis. mais si bien rejoint qu'on n'y pouvait plus découvrir trace de fracture. A l'instant il rentra dans le logis, et avec de tendres paroles remit à Cyrilla l'ustensile cause de tout l'émoi. Nous devinerions facilement, si l'histoire ne nous en assurait, que le fait fut promptement connu de tout le bourg. Mais les habitants ne se contentèrent pas d'admirer comment un si jeune homme, presque un enfant, opérait des miracles par sa prière ; ils voulurent que la postérité en gardât le souvenir, et à titre de mémorial attachèrent simplement le crible à la porte de l'église. Il y devait demeurer près de quatre-vingts ans, respecté de tous, jusqu'au jour où l'invasion lombarde fondit sur le pays(l).
Benoit n'avait pas compté sur de pareils résultats. Les louanges et l'admiration du monde, si naïves qu'elles fussent, n'étaient point ce qu'il voulait; et en les voyant se produire autour de lui, il comprit que la nécessité s'imposait de s'isoler complètement des hommes. Il fallait donc aussi en venir au dernier sacrifice, en se séparant de Cyrilla ; mais comme il était superflu de songer à faire accepter une telle séparation, il devenait nécessaire de l'imposer. Benoit ne venait-il pas de donner à sa nour-
(1) Des fresques furent exécutées plus tard sur les murailles intérieures de l'église, rappelant le miracle du crible. Très détériorées elles existaient encore au milieu du siècle dernier. Pèlerinages monastiques par le moine Théophile O. S. B., t. 1, page 31. L'église dont parle le pèlerin peut être, sauf réfections partielles, contemporaine de saint Benoît, à en juger par son plan rectangulaire sans abside.)
rice un gage bien éloquent de sa tendresse ? Il pouvait la quitter pour Dieu sur ce souvenir.
Un matin C}Trilla ne retrouva plus Benoît, et personne dans le village ne put lui dire où il s'en était allé. Pendant qu'elle l'attendait, le cherchait aux alentours, le jeune homme s'était enfoncé dans la montagne, cheminant seul et à l'aventure. Il avait parcouru environ cinq milles lorsqu'il parvint à une vallée étroite, profonde, aux pentes boisées, au fond de laquelle l'Anio courait en bouillonnant. Sur sa gauche, le jeune voyageur vit la vallée s'élargir ; le torrent y contournait le saillant d'une montagne escarpée, puis s'épandait en deux lacs tranquilles, formés par de puissants barrages. Le premier lac en amont se déversait dans le second, et celui-ci à son tour jetait ses eaux par une chute de vingt et quelques pieds dans le lit primitif au-dessous du second barrage. Là les arches d'un pont de marbre reliaient à des thermes jadis somptueux les ruines d'une villa qui avait dû être magnifique (1). Vers le sommet rocheux de la montagne, la silhouette d'un tout petit monastère, perdu dans ce désert aérien, et où pouvaient vivre, selon l'apparence, sept ou huit religieux : nulle autre trace d'êtres vivants ; nul autre bruit que celui du torrent et des cascades,
fl) C'étaient la villa et les thermes jadis construits par Néron, comme les digues qui formaient les deux lacs. Trois chambres des thermes et quelques débris de la villa sont encore visibles. Les lacs ont disparu depuis le 20 février 1305, dit la chronique de Subiaco par Mirzio. Ce jour-là une tourmente épouvantable ayant inondé la vallée étroite de l'Anio en amont, les moines crurent bien faire en essayant d'ouvrir un chemin aux eaux par une brèche dans le barrage supérieur. Il s'ensuivit aussitôt la ruine entière de ce barrage, une poussée brusque et formidable des eaux contre le second qui croula de même, et dans la vallée en aval une inondation qui surprit troupeaux et pasteurs en dévastant le pays.
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avec le souffle du vent dans Les chênes verts qui couvraient en partie les lianes des montagnes I .
Benoît avait franchi le pont de marbre et avançait sur les pentes, marchant à la Providence, comptant qu'elle lui donnerait quelque indication propre à le guider. Lorsqu'à un détour il rencontra un moine. Celui-ci s'arrêta surpris devant ce tout jeune homme qui allait seul, cheminant sans guides ni compagnons dans ces solitudes.
« Où donc allez-vous ainsi ? » demanda-t-il au jeune étranger.
Prévenu par l'attitude et la physionomie de son interlocuteur, et ne doutant pas que ce ne fût l'envoyé de la Providence, Benoît répondit à la question avec une franchise et un accent de résolution simple qui frappèrent le moine. En homme qui sait reconnaître la trace de Dieu là où elle est imprimée, le religieux comprit immédiatement qu'il avait devant lui une àme d'élite, et la confiance mutuelle s'établit aussitôt. Pareil fait n'est pas rare dans l'histoire des saints.
u Je me nomme Romain, dit le religieux, et je vis « sous la règle de l'abbé Théodat dans ce monastère « que vous voyez au sommet de la montagne. Ce u lieu-ci a nom Sublac. Votre secret sera le mien, et « je vous aiderai autant que je le pourrai. »
(1) Jannucelli, dans une Dissertation préliminaire à ses Memorie, s'efforce de prouver que Sublac n'était pas alors désert, attendu que c'était un lieu très connu dès le rr siècle de l'ère chrétienne. Ce dernier point est certain ; mais il est tout autant certain que la villa impériale était depuis longtemps abandonnée ; il y avait beau temps que les empereurs résidaient bien loin. Et puis il n'y avait plus d'empereur en Occident en 494. Les Barbares étaient venus, et la population rurale disparaissait. Aussi faut-il s'en tenir au témoignage de saint Grégoire et des abbés qui l'ont renseigné d'après ce qu'ils avaient vu.
Pour premier service, Romain désigna du doigt au flanc du mont Taleo, au-dessous du petit monastère, l'ouverture d'une grotte dont il fallait savoir l'existence pour la reconnaître d'aussi loin, située qu'elle était à des centaines de pieds au-dessus de l'Anio, masquée en outre par les roches et par la végétation. Suivi de son jeune ami, le moine se mit à gravir les pentes, par des sentiers qui rassuraient Benoît contre les visites et les importunités des hommes. Romain dut même lui déclarer qu'il ne pourrait habituellement venir du monastère jusqu'à la grotte, attendu qu'entre les deux les roches descendaient en croupes escarpées, jusqu'à la paroi perpendiculaire dans laquelle l'entrée de la caverne s'ouvrait, bien loin au-dessous de toute saillie accessible à un humain.
Ptomain quitta bientôt Benoît, promettant de le retrouver sans délai pour le revêtir de l'habit monastique; et en effet il réalisa sa promesse (1). Remar-
(1) Le récit de saint Grégoire mentionne en une seule phrase et la rencontre et la vêture. Il est pourtant évident que Romain ne portait pas avec lui tout ce qu'il fallait pour donner l'habit monastique à un étranger dont il ne prévoyait pas la rencontre. La vêture n'a donc pu avoir lieu que le lendemain ou quelqu'un des jours suivants. Au surplus un témoin traditionnel existe, qui confirme notre opinion. La rencontre eut certainement lieu dans la vallée, sur la rive de l'Anio que Benoît suivait un peu à l'aventure. Or l'endroit où il reçut l'habit est encore aujourd'hui marqué par une chapelle très ancienne, dite Santa Crocella, qui se trouve sur Je chemin de Santa Scolastica au Sacro Speco, c'est-à-dire sur les pentes du mont, dans une direction que saint Benoît n'a prise qu'après avoir reçu de saint Romain la connaissance de la grotte. De son monastère, Romain est revenu en ce lieu, Benoît s'est rendu à sa rencontre, et la cérémonie s'est accomplie là. — Au-devant de la chapelle a été construit un atrium où peuvent se reposer les pèlerins fatigués ; fermé au devant et converti lui-môme en chapelle, cet atrium a reçu depuis le xivc siècle ce privilège que les indulgences obtenues par le pèlerinage au Sacro Speco peuvent l'être en ce lieu par les pèlerins que les infirmités empêcheraient d'aller plus loin (Bulle de GrégoireXl,
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quons le, à cotte époque l'habit n'était ordinairement donné qu'au jour de l'engagement définitif au service de Dieu. Benoît se vouant au Seigneur par le plus complet renoncement, sa vêture signifiait en réalité ce que nous nommons la profession.
avril 1377 . — Un fût de colonne antique, haut de six pieds environ et surmonté d'une statue de saint Benoit, marque au fond de cette avant-chapelle la place où eut lieu la vêture du saint Patriarche des moines d'Occident.