‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 52 sur 102 · LA GROTTE DE SUBLAG TA · texte numérisé non relu

LA GROTTE DE SUBLAG TA

à saint Antoine reclus dans le vieux temple, un ami fidèle ; de même à Benoit le Seigneur avait préparé un pourvoyeur dévoué. Ce n'était pas une vaine promesse qu'avait faite le moine Romain en se déclarant prêt à aider le jeune ermite. A titre de religieux expérimenté, il savait bien ce qui serait nécessaire; et quant à la nourriture il s'en chargea. Où la prendra-t-il, lui qui n'a rien? Sur sa propre nourriture déjà bien frugale, il se retranchera chaque jour une part du pain qu'on lui donne. Pour faire parvenir cette pitance au solitaire, il faudra s'ingénier, se fatiguer, courir des risques : Romain le fera. Descendant en partie les pentes rapides qui se développent aux pieds de son moutier, il gagnera ainsi un point situé au-dessus de la grotte; et de là, par une très longue corde, fera descendre le pain jusqu'à portée de la main de Benoit. Tout cela, en ^'arrangeant pour ne pas trahir le secret de son ami ; et tout cela plusieurs fois chaque mois pendant trois ans, sans se rebuter ni s'effrayer des dangers que, durant l'hiver surtout, pareille expédition présentera nécessairement. L'expérience aidant, il perfectionnera son invention jusqu'à attacher au bout de la corde une clochette dont le son avertira le solitaire auquel la voix ne parviendrait pas de si haut. Bien d'autres objets nécessaires suivront le même chemin, outils pour divers travaux manuels, livres, peaux ou étoffes pour le grossier vêtement. L'histoire n'en parle pas ; mais il faut bien pourtant que l'anachorète les ait reçus par cette voie. La postérité de saint Benoît ne sera que juste en payant d'hommages particuliers un dévouement si fidèle et si intelligent. Et aux yeux de Dieu, bien heureux qui il daigne associer à son œuvre; bien

heureux qui sait la reconnaître, et s'employer avec dévouement pour la seconder à ses propres dépens.

Mais celle qui s'inaugure au Sacro Speco, qui pourrait, qui oserait la décrire? Qui révélera ce qu'était Moyse dans la nuée du Sinaï, et Jean le Précurseur dans le secret de son désert ? A genoux sur le seuil du sanctuaire où le Très-Haut converse avec son serviteur, se communique au Béni de sa grâce, verse en lui à grands flots l'Esprit qui fait tous les justes; que dire dans l'humilité de notre ignorance? Quelle parole peut venir aux lèvres, sinon celle de Jacob : « En vérité, Dieu est ici. Que « ce lieu est redoutable ! Il est vraiment la demeure « de Dieu et la porte du ciel (1) ! » Le pas de l'étranger n'y peut même retentir et le Seigneur a voulu entourer son œuvre de silence et de mystère : quel œil osera la scruter, s'il n'est celui d'un des amis pour lesquels Dieu ne veut pas avoir de secrets? Parlez donc, Brigitte la prophétesse, que la Sainte Vierge Marie introduisait dans les arcanes divins ; elle vous a dit quelque chose des merveilles qu'a vues la grotte de Sublac :

« Benoît a multiplié le don de la grâce qu'il avait « reçu, quand il a méprisé tout ce qui passe, quand u il a obligé la chair de servir l'esprit, quand il n'a u rien préféré aux richesses de la charité. De plus, a craignant de souiller ses oreilles du bruit des vani- « tés, ses yeux à l'aspect des charmes du monde, il « a fui au désert à l'exemple de celui qui dès avant « sa naissance, tressaillant dans le sein de sa mère, « avait connu la venue de son Bédempteur très

(1) Gen. xxviii, 16, 17.

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m miséricordieux. Henoit eut certes gagné le ciel -ans aller au désert, car le siècle était mort pour u lui et son cœur était entièrement plein de Dieu. Mais il a plu au Seigneur de l'appeler sur la monw tagne, pour qu'un jour, connu de plus de monde, u son exemple animât plus de créatures à la vie « parfaite. Le corps de ce saint homme était comme u un vaisseau de terre dans lequel se renfermait le u feu de l'Esprit Saint qui avait chassé de son cœur « le feu du démon... Pour que ce feu salutaire embrasât un plus grand nombre, Dieu appela Benoit « sur la montagne; et lui, concentrant en lui- « même mille étincelles, en alluma par le souffle de « Dieu un grand brasier, composa sous l'action de « l'Esprit de Dieu une Règle par laquelle une multi- « tude de parfaits ont été formés comme Benoit... « Si son corps a été tout à l'heure comparé à un « vase, son âme était comparable à un ange de « qui sortit une flamme et une puissante cha- » leur (1). »

Elle se réalise donc là encore une fois, dans une grande plénitude, cette vieille ambition de l'humanité, qui dès ses premiers jours a désiré posséder le feu céleste! Ambition criminelle et folle, tant que l'humanité eût prétendu le saisir elle-même : mais Dieu par miséricorde lui a communiqué le feu divin, Dieu descendu sur notre terre pour l'y répandre. Le baptême en est la première étincelle; et le feu. de de la vie divine va dès lors dans le monde des âmes comme le feu naturel dans le domaine de la matière. « se mêlant sans se confondre avec tous les « éléments; éclatant, et caché cependant; domp-

(\) Hevelat. Lib. III, cap. xx et xxi.

« tant tout par sa force et s'assimilant avec énergie « ce qu'il a saisi ; renouvelant tout par sa chaleur, « illuminant tout de sa lumière; toujours en activité, « moteur de toutes choses ; se communiquant sans « s'appauvrir jamais, et revêtant de ses splendeurs « les êtres auxquels il s'est pris (1). » Quand l'humanité saisie, transformée graduellement dans ses puissances par l'action du feu divin, en arrive à une certaine conformité avec la divinité, elle devient réellement sœur des créatures spirituelles et toutes de flammes (2), qui sont éternellement fixées dans l'amour et la contemplation de Dieu, pénétrées par les volontés divines comme par des ondes étincelantes de lumière qu'à leur tour elles communiquent à la création inférieure. Si Benoît est devenu dans sa solitude le frère des anges, telle est sa vie et telle sera sa mission. C'est ainsi qu'il a amassé en lui les étincelles émanées du foyer éternel; ainsi qu'il sera parmi les hommes tel qu'un ange de qui s'échapperont flamme et chaleur.

Mais à quel prix une telle accumulation de grâces? Comment un être humain en arrive-t-il à cette parenté si étroite avec l'ange, que son corps ne soit plus rien, sinon l'enveloppe de terre destinée à contenir pour un temps le feu céleste, à le voiler, à le tempérer à la mesure de l'humanité? Par quelle voie ? Par la même que ses frères célestes qui « s'essayent à « imiter Dieu, assidus, généreux et invincibles dans « les efforts de leur saint amour pour s'élever tou- « jours plus haut, puisant à sa source la lumière

(1) S. Dcnys, Hièrarch. CèL. ch. xv, § 2. •v2)Ps. CIJJ, 5.

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