‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 53 sur 102 · LA GROTTE DE SUBLAC · texte numérisé non relu

LA GROTTE DE SUBLAC

« pure et inaltérable I . » Voilà quelle est la voie. Mais l'homme naît avec le péché originel et porte, si vertueux qu'il soit, le poids d'un corps et de facultés déréglées : il y a donc nécessairement lutte ; et à quel prix est la victoire pour Benoit?

D'abord une oraison continuelle de jour et de nuit, puisque c'est dans l'étreinte de la prière que Dieu se déverse dans l'homme. Mais aussi tous les genres de renoncement et de mortification : dénûment jusqu'à n'avoir plus d'autre couche que la roche, ni d'abri qu'une grotte large de quatre pieds sur sept de profondeur, ouverte à toutes les intempéries ; jeûne continuel, rigoureux au-delà de ce que prescriront jamais les règles les plus austères, et trois années durant ; travail dont nous dirons plus loin quelque chose; séparation radicale et totale de toutes les affections même les plus légitimes, de toutes les relations même les plus passagères. L'humanité crierait à la barbarie ; pour lui, c'est la vie qu'il a choisie à la fleur de sa jeunesse. Enfin ne pensons pas que tout fût douceurs et consolations dans ses rapports avec le monde invisible. Pour les âmes choisies qu'il veut élever aux plus hauts sommets, Dieu a des rigueurs que ceux-là seuls peuvent apprécier qui les ont éprouvées ; car quelle créature, si belle qu'elle fût, pourrait s'adapter à la triple sainteté de Dieu sans subir au préalable, et jusque dans son fond le plus intime, d'inexorables purifications? Parler de combats dans cette carrière n'est point une métaphore : il faut lutter, parfois contre Dieu même, et très souvent contre l'enfer à qui le Souverain Maître donne licence d'attaquer avec furie ses serviteurs.

(1) Hiérarch. CèL, ch. iv, § 2.

On imagine bien qu'à voir la vie du jeune ermite de Sublac, Satan comprenait assez qu'il y avait là un ennemi dangereux pour lui ; et un jour le Patriarche des moines attestera qu'il a appris à connaître la tactique savante comme les assauts directs que le démon met tour à tour en œuvre contre les solitaires (1). La guerre entre lui et le démon commence dès lors, pour se poursuivre par des moyens divers tant que Benoit vivra sur cette terre. Durant les années de la vie érémitique nous n'en connaissons qu'un épisode ; mais il est certain qu'il y en eut bien d'autres, surtout en un lieu où Néron jadis avait abrité ses orgies ; car les démons n'abandonnent guère, sans en être chassés de force, les lieux où ils ont été implantés par le crime. Leur malice y demeure, attachée aux pierres et au sol, comme la bénédiction de Dieu et de ses saints imprègne les lieux et les choses que leur contact a marqués (2).

Un jour, raconte saint Grégoire, tandis que Benoît était seul, un merle s'en vint voleter autour de lui, l'importunant de si près que le solitaire eût pu le

(1) Reg. S. Ben., c. i.

^2) Le trait que nous allons rapporter semblerait, d'après l'ordre du récit de saint Grégoire, se rapporter à la période de demi notoriété dont nous parlerons au chapitre suivant. D'autre part, l'expression « dum solus esset » employée par le saint Docteur, peut signifier aussi bien les années de solitude qu'un jour ou une heure de solitude par occasion. Puis la victoire de saint Benoît le rendit propre à devenir « docteur des âmes », dit saint Grégoire : pourquoi pas des âmes de ceux qui les premiers vinrent à lui isolément, aux aux premiers jours où le solitaire fut découvert ? Enfin, une tentation de ce genre nous paraît difficilement compatible avec le degré le plus élevé de la vie unitive, auquel saint Benoît était arrivé (quasi AngelusJ lorsque sa retraite fut connue. Au contraire elle marque bien une des victoires décisives qu'il faut remporter avant que l'Esprit de Dieu puisse s'établir pleinement dans l'âme.

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prendre avec La main; il n'était pas possible de ne pas constater que c'était un merle merula). Un signe de croix le fait disparaître dans le feuillage. Mais au même instant Satan jette le masque et livre un assaut furieux. Une association d'idées ramène soudain dans l'imagination du jeune solitaire les traits de cette femme qui à Rome autrefois la provoqué. Le tentateur verse le philtre à pleins bords ; le coup porté brusquement a ébranlé tout l'être du pauvre Benoît. Seul, travaillé par de terribles austérités, il se voit le jouet de son ennemi. Le malin fait jouer tous les ressorts de cette organisation ébranlée ; il porte au paroxysme l'agitation des facultés inférieures ; l'intelligence est enveloppée de ténèbres ; encore un peu, et la volonté, qui seule tient encore ferme, va être submergée, entraînée. Pourquoi s'obstiner dans ce désert, dans une vie de combats et de peines, quand là-bas... Mais l'éclair jaillit du ciel : le Seigneur a regardé son serviteur bien-aimé qui se débat et lutte dans l'angoisse. La grâce est venue. Près de lui croit sur la roche un épais buisson d'orties et d'épines. Arrachant son vêtement de peau, il s'y précipite et s'y roule avec une terrible énergie, aussi longtemps que la douleur n'a pas complètement maté le corps et fait taire la révolte des sens. Ce qu'il en coûta de jours et de nuits de souffrances, on le devine assez ; mais le coup était si rude que jamais, depuis lors, nul désordre de cette nature ne se fit plus sentir à aucun degré chez Benoit. Luimême avoua plus tard à ses disciples la grâce ainsi conquise ; et ce fut de lui qu'ils apprirent la scène du buisson. Dans la simplicité de son humilité, leur Père leur disait n'avoir jamais été aupara-

vant tenté si violemment, leur donnant ainsi sans y penser le moyen d'entrevoir à quel point le Seigneur avait toujours gardé son âme contre le souffle du mal (1).

On attaque les places fortes par l'assaut ou par la famine : le démon, qui ne réussissait par l'assaut qu'à s'attirer des défaites irrémédiables, essaya de faire venir son adversaire à composition par la disette. Aussi bien les mérites qu'amassait le moine Romain par son laborieux dévouement irritaient l'ennemi' de tout bien : décourager cet auxiliaire tout au moins, s'il n'était possible de faire davantage, serait de bonne tactique, puisque alors il faudrait bien que Benoît se rendît. Mais le Seigneur qui gardait ses deux fidèles serviteurs, ne permit pas à Satan d'aller au-delà d'un méchant tour. Un jour donc que Romain, penché sur l'abîme, dévidait sa longue cordelette tandis que le panier descendait en se balançant, une pierre arriva on ne sait d'où, lancée comme par une main vigoureuse et sûre, droit sur la clochette qu'elle fendit. Quelque débris de roche qui aura roulé par hasard, penserait un moderne (2) ; mais ni Benoit ni Romain, chacun de

(li Le buisson fut pieusement conservé tel quel jusqu'au xnic siècle. Alors saint François vintprierau Sacro Speco(1222ï, bénit les ronces, qui se changèrent en rosiers. Tel est le récit de Wadding dans ses Annales des FF. Mineurs. Les Bollandistes (21 mars), parlant d'après la tradition de Subiaco, affirment-ils, réduisent le fait à une substitution ; saint François aurait simplement greffé des rosiers sur les ronces. Tout comme saint Martin, qui guérissait les aveugles, était, selon Ebert, un habile oculiste. Nous nous en tenons au récit de l'Annaliste. Les miracles se multipliaient si aisément sous la main du Patriarche d'Assise; on le conçoit si peu en quête d'écussons pour cette opération de jardinier, que le prodige nous paraît chez lui beaucoup plus naturel, du moment que l'Annaliste de l'Ordre le rapporte.

(2) Nous disons un moderne qui n'aurait jamais constaté par exemple à quelles voies de fait, absolument incontestables et

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son côté, ne se trompèrent sur la vraie cause de l'accident. Quant à l'ingénieux et intrépide pourvu veur, il n'était pas homme à se dérouter pour si peu. Il sut inventer quelque mécanisme rudimentaire pour remplacer la clochette, continua son service imperturbablement, et le diable en futpourson mauvais tour d'écolier.

Il n'est pas douteux, au surplus, que la lutte ait continué dans le secret de la sainte grotte, rude et acharnée sous ses divers aspects. Tantôt invisible comme l'est celle de deux esprits, de l'ange terrestre et de l'ange déchu ; et c'est alors qu'elle est plus dure et plus redoutable. Tantôt bruyante par les prestiges des démons, qui ne parvenaient pas cependant à épouvanter leur jeune adversaire; marquant chaque fois une nouvelle ascension de son àme en Dieu et une plus abondante effusion en elle de la grâce divine.

Benoit travaillait aussi, avons nous dit. Il travaillait d'abord de l'esprit, lisant et méditant les exemples de ceux qui l'avaient précédé au désert. Il faut bien qu'il en ait été ainsi. Les illuminations intérieures coordonnaient, éclairaient ce que le jeune homme avait appris de la doctrine chrétienne, en dilataient les horizons par des grâces infuses, comme il arrive pour les contemplatifs ; nous ne sommes pourtant pas autorisés à supposer qu'il apprit par révélation les maximes de la vie cénobitique, dont il ne vivait pas et que cependant il se trouva capable d'enseigner avec précision

douloureusement réelles, l'esprit invisible du rrml se porte souvent contre les serviteurs de Dieu, lorsque ceux-ci ont mérité sa haine par leurs vertus et leurs victoires. Mais le Seigneur les garde, et le démon ne peut contre leur vie que ce que Dieu permet.

presque au sortir de sa solitude. A Rome il avait pu recueillir bien des renseignements sur l'existence des moines, et dès son enfance il avait dû en entendre parler. Mais les maximes elles-mêmes dans lesquelles les saints cénobites avaient renfermé leur doctrine, où Benoit les aurait-il connues de manière à s'en rendre maître au point de pouvoir les enseigner ? Il faut nécessairement qu'il ait lu et étudié sous la voûte rocheuse du Sacro Speco. Il travaillait aussi de ses mains. Et d'abord nous savons qu'il agrandit son domaine. En effet la scène du buisson d'épines se passa non devant la petite grotte où il demeurait à l'ordinaire, et qui est la plus élevée des trois que nous voyons aujourd'hui, mais sur une étroite esplanade formée par les rochers un peu plus bas, en avant d'une seconde grotte. A celle-ci par conséquent il avait fallu atteindre par un sentier, pratiqué dans la roche par la main du solitaire. Il y avait de plus nécessité de lutter contre les envahissements de la végétation sauvage ; de pourvoir d'une manière quelconque à l'entretien des habits de peau, etc. Benoît comptait bien vivre en ermite ignoré du monde jusqu'à la fin de sa vie, lorsqu'il prit possession de la grotte bénie ; et durant la première période de son séjour, au moins, il dut ainsi que Romain envisager la nécessité de se fabriquer le petit mobilier rudimentaire et grossier qui était nécessaire à sa \Tie d'anachorète, ne fût-ce qu'une croix de bois. Il savait d'ailleurs que le travail est nécessaire à la pénitence, et au besoin Dieu le lui eût appris comme jadis à saint Antoine : plus tard il nous prouvera qu'il a acquis l'habitude des œuvres manuelles et en connaît la nécessité.

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Il était un genre de travail bien connu des anciens solitaires, celui d'aller chercher l'eau nécessaire à la vie : Benoît l'a-t-il pratiqué? La puiser aux environs tlos grottes était impossible, car la montagne était à pic. 1 /hiver un petit torrent, dont le lit est encore visible auprès de la Santa Crocella, pouvait fournir ce qu'il fallait sans trop de labeur pour l'anachorète; mais c'était la moindre partie du temps. Fallait-il alors cheminer jusqu'au lac inférieur, au risque d'être découvert? Ou bien le Seigneur très bon et très compatissant fit-il pour Benoît comme pour l'ermite Martin en Campanie (1) ? Celui-ci s'était choisi une grotte dans les flancs du mont Marsique ; et un filet d'eau jaillissait quotidiennement de la roche, fournissant chaque jour à l'anachorète ni plus ni moins que le nécessaire à sa vie. Nous ne savons s'il en fut ainsi pour Benoît ; nul souvenir d'une source quelque peu abondante n'existe au Sacro Speco.

Au demeurant la prière et la contemplation prenaient la grande part des jours et des nuits. Si nous avons essayé de mesurer à quel degré sa vie fut austère, terrible môme, tant par les conditions matérielles que par des luttes acharnées ; il faut dire aussi que le Seigneur rafraîchissait l'âme de son vaillant soldat par ces grâces qui font en un instant oublier des heures et des années de peine. Région demeurée mystérieuse, car l'humilité du saint n'a pas consenti à en dire le secret ; mais avec tout le respect dû aux œuvres intimes de Dieu, nous en pouvons deviner quelque chose. Non seulement la nature inanimée devait obéir souvent aux désirs de

(1) S. Greg. Dialog. III, 16.

l'anachorète ; non seulement les oiseaux, confiants et familiers comme plus tard avec saint François, le récréaient souvent. Plus que tout cela ; les anges visitaient leur frère de la sainte grotte. Car le Roi céleste aime à laisser les princes de sa cour glorifiée visiter parfois les âmes saintes qui les attirent parce qu'elles ne vivent comme eux que de Dieu et en Dieu. Le Seigneur soutenait par miracle une vie qu'un jeûne presque absolu et sans trêve, joint aux rigueurs du climat et de toutes les privations, eût dû éteindre, selon les lois naturelles. Par là il nous a donné quelque moyen de surprendre le secret des faveurs spéciales qui, en alimentant la vie surnaturelle, ont très souvent un retentissement sur le corps, développant ses forces alors que toutes les conditions naturelles de la santé sont détruites ou radicalement altérées. Par dessus toutes faveurs accidentelles, « l'aliment et le breuvage invisibles « aux hommes (1) » auxquels Benoît devait sa force, n'étaient autres que ceux dont se nourrissent les anges, c'est-à-dire l'acte répété, prolongé, presque continuel, de la contemplation.

Que dans le cours de ces heures mystérieuses, le Seigneur ait voulu révéler dans quelque mesure à son serviteur pour quelle mission il l'avait préparé jusqu'alors à son insu, il n'y a pas lieu d'en douter non plus ; car il est rare que pareil avertissement, plus ou moins distinct et détaillé, ne soit pas enfin donné aux âmes dont Dieu veut se servir et qui ont été fidèles dans une préparation dont elles ignoraient le but. L'ermite du Sacro Speco, d'ailleurs, laissera bien voir qu'il a quelque conscience de la mission

(1) Tob. xn, 19.

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