LA GROTTE DE SUBLAC
qui doit être la sienne, lorsque, découvert par les hommes, honoré, recherché par eux, il ne tentera plus de se dérober en s'enfonçant dans la montagne, en fuyant dans quelque autre retraite ignorée. Sans doute le Seigneur lui a dit comme à Jacob : « La « terre où tu dors, je te la donnerai, à toi et à ta « postérité ; et tes fils seront nombreux comme les « sables du désert (1). »
Si nous portons maintenant nos regards bien au delà de l'étroite vallée de Sublac et jusqu'aux horizons lointains de l'Eglise, il nous sera permis de croire à quelques communications d'un autre ordre entre Dieu et son serviteur.
Un grand événement venait en effet de s'accomplir, illuminant d'un vif rayon d'espérance le ciel de l'Eglise. Alors que partout l'hérésie ou le paganisme gouvernaient les peuples d'Occident, la nation franque entrait de plain pied dans l'orthodoxie catholique. Dans le temps même où les grâces les plus excellentes répondaient à la vie la plus héroïque dans le mystérieux sanctuaire du Mont Taleo, Clovis courbait la tête au baptistère de Reims, avec l'assentiment des leudes qui l'entouraient. Rome en tressaillit ; l'Italie entière en fut remuée, car Clovis était beau-frère de Théodoric, entretenant avec lui des relations fréquentes ; et le génie déjà connu du nouveau converti, puissant et entreprenant, annonçait assez que la royauté franque n'en demeurerait pas au point où elle en était alors. Les politiques aussi bien que les ministres de l'Eglise interrogeaient donc l'avenir, cherchant à pressentir jusqu'où porterait la victoire de Clotilde. Mais nous
(1) Gen. xxviir, 13.
pouvons nous le demander : à la sainte reine des Francs, à Geneviève de Paris, à l'archevêque Rémi de Reims, Dieu n'avait-il pas associé pour ce combat victorieux une autre faiblesse ? Rien n'est moins indifférent à la marche de la chose politique que la prière et la pénitence des contemplatifs les plus ignorés du monde (1). Tous les saints de la solitude, qui priaient au désert en 496, eurent assurément leur part dans l'œuvre de la conversion des Francs, et Benoît comme les autres : la miséricorde divine recueillait tous ces fruits pour motiver la grâce éclatante qui devait consoler l'Eglise. Mais en examinant plus tard certains traits dans la vie du Patriarche Benoît, sa préférence marquée pour ce pays des Gaules, avant comme après sa mort; nous pourrons croire sans témérité que la coïncidence des dates recouvre un concours spécial du solitaire de Sublac dans la pacifique victoire d'où est née cette nation « qui croit tout d'abord au « Christ-Dieu, qui sert résolument l'Eglise, qui con- « quiert le droit d'aînesse parmi les nations chré- « tiennes, qui se sent la nation ouvrière et familière « de la Providence (2). »
(1) Notre temps croit peu à cette influence, et ce préjugé naturaliste n'est pas pour rien dans le désarroi de sociétés qui ne comprennent plus où est le salut. Qu'on y croie ou non, l'influence des contemplatifs est un fait indéniable, qui ne cessera pas d'être vrai parce qu'on n'y veut pas croire. Combien de preuves n'en avons nous pas eues nous-même, en dehors de la théologie et de la vie des saints ! Le monde serait étrangement surpris s'il pouvait constater à quelles âmes ignorées du siècle et d'elles-mêmes Dieu s'adresse pour procurer l'issue des conflits humains.
(2) Mgr Berteaud, évêque de Tulle.