‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 55 sur 102 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Premiers disciples.

Benoit avait dix-huit ans, si les historiens ont dit vrai en supputant ses années, lorsque Dieu voulut mettre fin à sa vie de reclus. Dans le nuage où il conversait depuis trois ans seul avec Dieu, sa stature avait pris tout son développement, contrairement aux effets naturels d'une vie d'austérités presque sans exemple, à l'âge de la croissance. Au physique il était grand et fort (1) ; au moral, le jeune homme simple et pur, prudent dès son jeune âge par la grâce de Dieu, avait acquis la gravité, la force et la maturité particulières qui décèlent l'habitation de Dieu dans une âme plus qu'elles ne mesurent le nombre des années. D'où un contraste singulièrement attrayant entre la vigueur d'une organisation jeune et robuste dune part, et d'autre part la trace des austérités, avec le charme spécial qui d'ordinaire est propre à la maturité des amis de Dieu. Il n'était guère possible désormais que les hommes appro-chassent de Benoît sans se sentir captivés.

Les premiers qui subirent cette influence furent

(1) La tradition de l'Ordre, confirmée par l'empreinte de Koiate comme par l'examen des reliques de saint Benoît, lui attribue une taille fort au-dessus de la moyenne.

des âmes simples et de bonne volonté. On était, cette année 498, arrivé à la fête de Pâques. Dans les petites églises disséminées çà et là par les, montagnes, l'office solennel venait de finir, et le prêtre qui desservait, à quelques milles de Sublac, une de ces églises rurales (1), achevait" de préparer la réfection pascale à laquelle il avait droit après les fatigues de la veille sainte. Mais au milieu des apprêts tout matériels, et d'ailleurs bien rustiques, auxquels il vaquait, une vision le saisit, et la voix de Dieu se fit entendre qui disait : « Tu te prépares « chère lie, pendant que mon serviteur souffre « cruellement de la faim en ce lieu-là (2). » Et la vision disparut. Le bon prêtre n'hésita pas ; arranger dans un panier le dîner qu'il s'était apprêté, partir à la recherche du site qui venait de lui être montré et de l'ermite inconnu, fut pour lui l'affaire d'un instant. Chargé de ses petites provisions il alla sans se décourager, par monts et par vaux, sous le soleil de Pâques, fouillant du regard les environs, jusqu'à ce qu'enfin il reconnût l'entrée de la grotte sainte. Gravissant les pentes escarpées, il joignit le solitaire étonné d'entendre les pas d'un être humain approcher de sa retraite. Leur

(1) Les traditions locales désignent le lieu dit alors Mons Prœclarus, aujourd'hui connu sous le nom beaucoup moins noble de Monte Porcaro. Il est situé sur le cours supérieur de l'Anio, en amont de Subiaco et de l'étroite vallée sur laquelle ouvre le Sacro Speco à quatre milles de Monte Porcaro. Toutefois le savant abbé du Cassin, Angelo délia Noce, ne croit guère à cette tradition: « Comment, dit-il, aurait-elle pu se conserver « à travers tant de siècles? » L'argument pourrait être opposé à bien d'autres traditions, qui pourtant disent vrai ; il nous parait donc faible.

(2 « Illo in loco » ; termes qui, dans le récit de saint Grégoire, correspondent évidemment à ceux qui ont précédé : « per visum Dominus apparere... » D'où il suit que cette insion était celle du site où le prêtre devait rencontrer Benoît.

manière' de se saluer fut de prier Dieu un moment

ensemble ; puis le prêtre, déposant son léger fardeau, s'assit avec Benoit sur le sol rocheux de la grotte, et tous deux conversèrent quelque temps d< >s choses de la vie céleste.

« Ça, dit bientôt le visiteur, il nous faut maintenant dmer, car c'est aujourd'hui Pâques. « — Bien vraiment c'est pour moi le passage du « Seigneur, répartit Benoit, puisque j'ai la faveur * de te voir. »

11 faut savoir d'abord qu'à cette époque il se produisait souvent des confusions dans le calcul de la Pàque ; et cela même causa parfois de graves désordres jusque dans l'Eglise de Rome (1). Et puis dans le désert où il vivait depuis si longtemps, Benoit n'avait pu suivre le calendrier. Comme jadis saint Paul ermite à saint Antoine, il aurait presque pu demander au prêtre si les hommes continuaient comme par le passé à vivre d'affaires, à bâtir et à planter. Il avait, lui, vécu tant d'années en quelques mois !

« C'est réellement aujourd'hui Pâques, la fête " de la Résurrection du Seigneur, reprit le visi- « teur ; il ne convient pas que tu fasses abstinence « en pareil jour, et je suis envoyé tout exprès « pour que nous prenions ensemble chacun notre « part des dons de Dieu. »

Benoit ne répliqua pas, comprenant que le Seigneur entendait apporter désormais un changement considérable à son genre de vie, puisqu'il

(\) Ce fut précisément ce désarroi qui engagea, quarante ans plus tard, le moine Denys le Petit à calculer et à dresser le cycle des années en prenant pour point de départ la naissance de Xotre-Seigncur Jésus-Christ.

employait des moyens hors de l'ordinaire. Le repas fut donc pris avec actions de grâces, et après quelques instants encore d'entretien, le bon prêtre se sépara de l'ermite pour retourner à son église. A peu de jours de là, des voix se firent entendre autour de la grotte ; les broussailles craquaient, les oiseaux s'envolaient ; bientôt Benoît entendit des exclamations derrière les buissons à l'entrée de sa retraite, et vit apparaître un groupe de pâtres des Apennins. En circulant dans la montagne par les voies qu'eux seuls pouvaient suivre, ces hommes aux yeux perçants avaient entrevu quelque chose travers les buissons. Mais le vêtement de peau que portait Benoit leur avait d'abord fait croire à la présence d'un fauve ; et sans doute ils s'avançaient vers la grotte avec l'intention de débarrasser la montagne d'un hôte dangereux pour leurs troupeaux, lorsqu'ils avaient reconnu à temps une créature humaine. De près ils constataient que c'était un ermite, un serviteur de Dieu, comme on disait alors. Le cas n'était pas si rare dans les montagnes italiennes pour que des pâtres en fussent très surpris. Bien au contraire, d'après le récit de saint Grégoire, ils conçurent aussitôt le respect que l'abord et la parole de Benoit imposèrent dès lors à ceux qui l'approchèrent. Il fallait bien que Dieu en fût la cause ; car ces gens n'étaient point sensibles ni raffinés. Nous le savons, c'étaient là les successeurs directs des serfs ruraux, demi bergers demi brigands, vivant en maîtres redoutés dans les solitudes des Apennins et des campagnes italiennes. Ils écoutèrent cependant avec respect ce jeune homme qui leur en imposait ; ils parlèrent de lui à leurs pareils, qui vinrent les uns après les

autres voir l'ermite. Tels furent les premiers disciples de saint Benoit ; car il profitait de leurs visites pour parler de leur âme, rappeler ou enseigner les vérités chrétiennes, les obligations de la morale évangélique ; et ce ne fut pas sans beaucoup de fruit, saint Grégoire nous en assure. En raccourci c'est assez exactement ce que feront plus tard les moines au sein des nations barbares.

Tant de visiteurs répandaient dans les vallées d'alentour la renommée de l'ermite de Sublac, et les habitants apprirent promptement le chemin des grottes. Ils y arrivaient, apportant au solitaife quelques aliments et autres menus présents utiles, en échange des paroles de vie qu'ils venaient chercher avec foi, et qui s'imprimaient vivement dans les âmes, on le conçoit sans peine. Il en résulta que Romain put dès lors cesser son périlleux voyage sur le flanc de la montagne, après trois ans bien comptés de services aussi dévoués que délicats. Le secret en effet avait été strictement gardé ; et la volonté de Dieu seule en avait relevé le fidèle cénobite.

Voyant les gens d'alentour prendre de plus en plus fréquemment le chemin de sa retraite, et comprenant que Dieu le voulait ainsi, Benoît se mit en devoir de rendre les abords de la grotte inférieure un peu plus accessibles. Il pouvait dès lors se procurer assez aisément quelques outils, et il se mit au travail pour aménager dans la roche une sorte de chemin ; en profitant de la végétation des chênes verts, il put tracer, si grossièrement que ce fût, un sentier moins dangereux. N'en concluons pas que la grotte devînt un parloir, et que Benoît fût sans cesse occupé à converser avec des audi-

teurs ; car les visites dont il est question s'espacèrent sur une douzaine d'années, de 498 à 510 environ selon l'opinion commune des historiens. Quel que fut le courant des visiteurs vers la grotte de Sublac, Benoît jusqu'à trente ans n'en demeura pas moins ermite, vivant et conversant la plupart du temps seul avec Dieu. S'il donnait quelque part de ses heures aux humains qui venaient chercher auprès de lui les paroles de vie, ne vo3'ons pas là une diminution quant au mérite et à l'excellence de sa vie. Le fait s'est reproduit pour la plupart des grands saints qui ont illustré les solitudes, et il accentue l'analogie de la vie érémitique avec l'existence angélique. En effet on retrouve alors dans la vie du solitaire ce qui constitue pleinement celle des anges, c'est-à-dire avec « l'intention fixe de s'élever vers le parfait, avec « l'activité constante et fidèle à se maintenir dans « les vertus ou propriétés spéciales à chaque ordre « de la hiérarchie angélique, cette providence « secondaire par laquelle ils s'inclinent vers les « natures inférieures et leur transmettent le don « de Dieu (1). »

C'est parce que Benoît comprenait ainsi sa mission qu'il ne se refusa pas absolument à tenter une expérience dont il n'attendait pourtant pas grand fruit. Elle semblait de nature à changer radicalement le mode de son existence, puisqu'il lui fallait pour cela quitter sa retraite; pourtant ce ne fut pas là l'objection qu'il éleva, ainsi que nous Talions raconter.

Sur le bord de l'Anio, à quelques milles au-des-

(1) S. Denys, Hièrarch. CêL. ch. xv, $ 1.

sous de Sublac, entre ce lieu et Tivoli, existait un petit monastère, au lieu dit aujourd'hui Vicovaro. La rivière impétueuse dessine en eet endroit une sorte de presqu'île, dont la falaise surplombe dé trois cents pieds les eaux; sorte de citadelle naturelle ; habitée, à cause même de sa configuration, depuis les temps les plus reculés, elle avait fini par abriter des moines, dont le moutier était placé sous le vocable des saints Corne et Damien. Kn ces temps d'invasions et de troubles, les religieux avaient cherché là un refuge, et s'y étaient arrangés pour attirer le moins possible l'attention. Ils avaient creusé leur monastère dans la roche même, prenant seulement quelques jours sur le dehors à deux cents pieds au-dessus de l'Anio. Au surplus cette manière d'établir la vie monastique dans des grottes n'était pas nouvelle, et l'Orient du moins en offrait bien des exemples (1). L'aménagement des rochers de Vicovaro a survécu aux vicissitudes qui ont renversé tant et tant de puissants monastères; aujourd'hui on le revoit tel qu'aux jours de saint Benoit ; les moines seuls en ont disparu. De la surface du sol, un escalier descend aux cellules, creusées à des niveaux assez inégaux dans le flanc de la colline rocheuse, de manière à n'avoir chacune qu'une étroite fenêtre au-dessus de la rivière. Ces logis de troglodytes mesurent environ six pieds de long sur quatre de Large, et huit pieds en hauteur; dans chacun ( deux bancs sont taillés dans la roche, et c'est tout

1) Sans compter ceux qui sont connus, nous pensons qu'en cherchant sur cette voie l'on trouverait l'explication, au moins probable, de plus d'un problème posé par l'histoire monastique d'une part et l'archéologie d'autre part.

l'ameublement. Au bout de cette file de cellules, le réfectoire, creusé de même dans la roche vive, et d'après les mêmes principes : vingt-huit pieds sur chaque face. Au lieu d'y dresser une table et des bancs, on a creusé le passage pour les religieux autour d'un massif central de roche qu'on a laissé intact, sauf à en aplanir la surface. Un escalier conduit à un étage inférieur, où une autre grotte servait d'église. On avait essayé là un peu d'architecture; le vaisseau, orienté à l'orient, mesure vingt-quatre pieds de long, et un pilier central, réservé par les excavateurs, soutient la voûte de rochers. Mais les opérateurs étaient neufs en leur métier ; le pilier, lourd et grossier, ne leur fait pas honneur, et la grotte qu'ils ont excavée à grands frais de travail, large de dix-neuf pieds à l'orient, n'en compte plus que douze à l'occident. Une cellule un peu isolée des autres porte encore le nom de saint Benoît. Il advint en effet que l'abbé de ce monastère primitif vint à mourir dans les années où nous sommes arrivés en suivant l'histoire ; et pour le remplacer, les religieux de Vicovaro résolurent de mettre à leur tête le jeune ermite dont le nom était désormais connu et vénéré dans les vallées d'alentour. Pourquoi pareil choix? Sans doute il n'était pas inouï dans l'histoire monastique, à beaucoup près, et on en devait plus tard revoir de nombreux exemples. Mais en pareille occasion, il y a toujours eu chez les religieux qui recherchaient ainsi les saints un désir vrai de bénéficier des leçons et des exemples de ces amis de Dieu; or c'est de quoi l'on se souciait peu à Vicovaro. Benoît le savait, soit par révélation,

9oit par îles paroles échappées aux montagnards qui venaient le voir. Les gens de Saint -Côme n'édifiaient guère la contrée, et l'austérité de leur demeure s'alliait trop aisément à une vie peu recommandante. Aussi quand le solitaire vit venir à lui toute cette communauté, quand il eût entendu les demandes, les supplications qu'on lui adressait, il répondit par un refus motivé : « Nous « ne pourrions, vous et moi, nous entendre sur vc la vie monastique, » leur dit-il simplement. Et il persistn longtemps dans cette détermination, malgré les instances des gens de Vicovaro, sans rien ajouter, sans articuler aucun reproche spécial. Mais précisément une telle concision n'équivalait-elle pas à un avertissement général quant à l'ensemble de leur vie? Peut-être en eurent-ils quelque sentiment, car ils persistèrent dans leurs prières, tant qu'à la fin Benoit consentit à se rendre. Il avait sans doute cru discerner quelque accent de repentir, quelque velléité de conversion, dans les supplications de ces pauvres moines. Il partit donc avec eux pour Vicovaro, et sans tarder se mit à l'œuvre.

Mais la dissonance était trop grave pour ne point s'accuser dès l'abord. Benoît savait à quoi sont •tenues les âmes consacrées à Dieu, et il le voulait chez les autres comme chez lui-même. Les anges de Dieu paraissent redoutables et terribles à l'humanité quand elle les considère avant d'avoir appris à aimer comme eux uniquement la volonté divine, à ne vouloir comme eux que l'accomplissement de cette volonté souverainement bonne, à repousser par conséquant sans égards ni pitié tout ce qui n'est pas le juste, le bien, et le vrai. Pa-

reillement, si l'homme a pu, par la grâce divine, concevoir ces sentiments angéliques et en pénétrer son être, il paraît parfois inexorable à l'humaine faiblesse, tant que la sagesse divine ne lui a pas appris à se contenter comme elle-même, dans son magistère, du bien relatif qui est seul accessible à autrui ; en d'autres termes s'il paraît rechercher dans le prochain humain la rectitude inflexible de volonté dont les anges et ceux qui leur ressemblent ont seuls le précieux privilège. Mais qu'est-ce alors, quand ce prochain n'est pas seulement affligé de l'infirmité humaine, et aux incertitudes de la liberté joint la déviation volontaire de ses facultés vers le faux et le mauvais? Entre lui et l'homme qui va le front dans la lumière de Dieu, il n'y a plus seulement désaccord; la rectitude angélique n'inspire plus seulement la crainte ; c'est la haine qui s'allume contre elle sur cette terre, comme elle brûle et rugit éternellement dans l'enfer contre le Dieu trois fois saint et contre les anges, adorateurs immuables de ses perfections.

Benoît prêchait d'exemple par sa conduite ; tel il avait vécu dans la grotte de Sublac, tel il vivait dans le rocher de Vicovaro ; mais les religieux qui l'avaient voulu pour abbé s'aperçurent sans retard qu'il ne suffirait pas de prendre le nom de l'ermite Benoît comme une glorieuse enseigne. Leur nouveau chef exigeait qu'on vécût sous sa conduite selon les obligations qu'impose la profession monastique ; et il l'exigeait avec le calme d'une résolution inébranlable, avec la puissance d'une sainteté qui s'impose. Adieu les errements commodes et les déportements faciles, car

il fallait obéir quoi qu'on en eût. Mais au fond le démon n'v perdit rien, et la régularité obligée qu'on subissait ne réformait que la surface. Promptement le mécontentement se traduisit en propos échangés entre moines : pourquoi avoir chercher un tel homme ! Bien fou qui en a eu l'idée! etc. Benoit suivait sans peine la marche de ces esprits dévoyés, sans voir, hélas! aucun d'eux s'entrouvrir à la lumière : tous demeuraient dans leurs ténèbres, et s'y enfonçaient toujours plus. A certains conciliabules même il put deviner qu'on en viendrait des propos à quelque chose de pis : or, de religieux égarés on peut attendre toute infamie, surtout quand ils sont de mœurs rustiques et demi sauvages.

Un jour que la communauté se trouvait réunie au réfectoire autour de la table de pierre, le religieux de service vint comme de coutume présenter à la bénédiction de l'abbé le breuvage par lequel débutait à l'ordinaire le repas monastique. Benoit fit le signe de la croix sur la coupe de verre que le moine tenait à distance respectueuse : mais « comme si au lieu de bénir il eût « lancé une pierre (1), » la coupe se brisa en morceaux dans la main du religieux. Le saint comprit aussitôt « qu'un breuvage de mort était

là qui n'avait pu supporter le signe de la « vie 2 », et se levant très calme devant les complices interdits :

« Que le Dieu tout-puissant ait pitié de vous, u mes frères, dit-il ; pourquoi avoir voulu me « traiter ainsi? Ne vous avais-je pas dit d'avance

1 S. Greg". cap. in.

<( que nous ne pourrions nous accorder? Allez « donc, et cherchez un Père selon votre cœur, « car désormais vous ne pouvez me garder au a milieu de vous. » Ce que disant il sortit pour reprendre incontinent le chemin de sa chère solitude.

Il y rentra pour retrouver, explique saint Grégoire, le recueillement de l'âme qu'il risquait de perdre en se dépensant à courir sans cesse comme un berger après les brebis dispersées d'un troupeau indocile; c'eût été grand dommage, explique le saint Docteur, de le voir user ainsi ses forces surnaturelles et quitter de la sorte l'exercice de la contemplation, a II serait sorti de lui- « même sans réussir à ramener ces disciples dys- « coles » ; et saint Pierre d'Alcantara est venu plus tard affirmer quel tort est souvent causé à l'âme du contemplatif d'abord, à toute l'Eglise ensuite, quand on détourne trop fréquemment cette âme de la contemplation pour l'obliger à des occupations extérieures. Nous ne nions pas que pareil enseignement contredise de front les pensées courantes de notre siècle, où le besoin immense de retenir la foi qui fuit de tous côtés conduit à exagérer dans le sens de Faction, et à placer le second commandement de la Loi avant le premier. Mais cela ne saurait suffire à démontrer que, dans l'acte éminent de prière qu'est la contemplation, l'âme amie de Dieu ne procure pas à l'Eglise entière des grâces plus abondantes que tout effort humain n'en peut obtenir; surtout lorsque cet effort s'exerce sur des sujets décidément indociles et sur un terrain rebelle.

Au demeurant, l'événement prouva que Benoît

avait agi selon Dieu en abandonnant des religieux dévoyés jusqu'au crime, alors que pas un d'entre eux n'encourageait chez lui quelques espérances. En elTet la moisson que le solitaire commença à recueillir à Sublac fut autrement abondante que dans le rocher de Vicovaro elle n'eût jamais été. Non seulement les visites à la grotte reprirent leur cours; mais peu à peu des hommes demandèrent à l'ermite de les recevoir pour ses disciples en leur permettant de partager sa vie, en guidant leurs pas dans les voies de la vie parfaite. Le spectacle de son existence, l'efficacité particulière de la parole des saints, les miracles même dont le récit ne nous a pas été conservé, mais dont saint Grégoire atteste la réalité; tout cela constituait une prédication éloquente pour le peuple des vallées ; d'autant plus persuasive que tant de dons et de vertus se trouvaient réunis chez un homme de vingt-cinq ans. Il aurait fallu remonter jusqu'aux jours de saint Antoine le Grand pour retrouver pareil exemple. Benoît apparaissait dès cet âge ce qu'un jour il recherchera parmi les anciens de sa postérité spirituelle, l'homme « apte à gagner les âmes (1). »

Plus d'un grand et puissant monastère s'est formé dans l'antiquité comme au moyen-âge par l'accession successive de disciples autour d'un anachorète. Mais Benoît ne songea pas d'abord, ni de longtemps encore, à fonder un grand monastère tel que l'Occident en a tant connus après lui. Ses pensées étaient tournées vers l'Orient ; et il fit comme on faisait en Egypte ou en Syrie, et comme au surplus

1) Reg\ S. Bened., cap. lviii.

les circonstances l'engageaient à faire. Il groupa comme il put autour de son ermitage les premiers disciples que Dieu lui amenait (1). C'est une phase intermédiaire dans sa vie, qui ne passa pas sans transition de l'état érémitique à l'état couventuel. Les premiers disciples de saint Benoit durent s'aménager selon qu'ils le purent des cellules ou abris quelconques dans les environs de la grotte de leur maître spirituel. Il est fort probable que les murs encore subsistants de la villa et des thermes de Néron, sur les bords du lac, furent utilisés ainsi. D'autres purent s'abriter dans des anfractuosités des

(1) C'est ici que se placerait le tableau que fait Catherine Emmerich lorsqu'elle dit : « Je vis Benoit sur une haute « montagne pleine de rochers, li pouvait avoir vingt et a quelques années. Je vis comment il se tailla une cellule a dans le roc, et comment il avait ajouté un passage et k une autre cellule, puis plusieurs autres cellules toutes « taillées dans le roc. Cependant la première seule avait une « sortie à l'extérieur. » Il ne faut pas oublier que nous ne prenons connaissance de ces tableaux qu'au moyen d'une double traduction ; Clément Brentano, qui arrachait à Catherine le récit de ^es visions, les obtenait par phrases souvent entrecoupées d'arrêts, au milieu de souffrances terribles. 11 recousait ces morceaux, pour leur donner une forme : ainsi l'extatique traduisait d'abord ce qu'elle voyait ; puis l'écrivain traduisait les paroles entendues par lui. D'où une double chance d'erreurs quant aux détails. 11 est donc très possible qu'au lieu de dire, comme ci-dessus, que Benoît s'était taillé une cellule dans le rocher, la voyante ait simplement parlé d'une grotte ouverte dans la roche, ce qui serait vrai. Quant à la seconde et au passage qui y conduit, on les voit encore au Sacro Speco ; cette dernière en est la chapelle, et un escalier communique avec la plus élevée, où saint Benoît vivait d'ordinaire. Mais la série de cellules indiquée dans la vision telle qu'elle nous est rapportée, cette série ne se retrouve pas et les traditions locales n'en ont gardé aucun souvenir. Il en faut dire autant des travaux d'embellissements, peintures et mosaïques, que Catherine Emmerich voyait se faire par les mains de Benoît et de ses premiers disciples. Rien n'en est demeuré. La tradition ne montre dans une des chapelles du Sacro Speco qu'une madone peinte à fresque, sur un enduit adhérent à la paroi rocheuse, et où l'on croyait jadis reconnaître le faire des vc et vr siècles Mais il paraît démontré qu'il faut en reporter la date jusqu'au vnic siècle.

rochers. Quelques pâtres rustiques, quelques âmes tie bonne volonté choisies par Dieu dans les solitudes ou les villages de l'Apennin, et vivant à demi ermites sur les pentes du mont Taleo ou dans les palais ruinés de l'Empire; tels furent les premiers ancêtres du glorieux Ordre bénédictin.

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