CHAPITRE VII La Vallée Sainte
Vers l'année 510, la trentième de saint Benoît, le nombre des disciples qui gravitaient autour de lui s'était accru de telle sorte qu'il fallut songer à leur donner une organisation plus complète et plus forte. L'intention de Dieu était si évidente que le nouveau maître de la solitude ne pouvait songer à s'y soustraire. Il fallait donc renoncer à la grotte bénie qui depuis quinze ans avait abrité la préparation silencieuse opérée par l'Esprit-Saint dans son serviteur. On ne l'abandonna pas néanmoins, et en cherchant une demeure plus spacieuse on ne s'écarta pas du berceau. Descendant jusqu'aux lacs formés au-dessus des barrages des anciennes villas impériales par les eaux de l'Anio, Benoît et ses fils se mirent à l'œuvre pour édifier un petit monastère régulier, qui fut placé sous le vocable de saint Clément (1). Ce fut là que résida désormais le chef des moines de
(1) Pour cette énumération, l'on peut voir Jannuccelli, Mcmorie di Subiaco e sua Badia (1856), qui a mis à profit la chronique de Mirzio. Nous suivrons ici, pour la description et rémunération des monastères de Subiaco, le travail fait par Dom Guéranger d'après les travaux anciens et modernes qui ont traité cette question et d'après ses remarques personnelles. Attendu que les auteurs ne s'accordaient pas sur tous les détails, notre Père de vénérée mémoire a pesé les diverses opinions et a conclu après examen : nous nous en tenons à ses conclusions quant aux noms et aux sites des divers moutiers mentionnés ci-après.
Sublac ; mais il ne s'agissait pourtant de rien qui ressemblât à ce que notre langage moderne appelle une maison-mère. Tout au contraire, l'intention de saint Benoit fut de ne garder autour de lui à Saint- Clément qu'un petit nombre de disciples, choisis parmi ceux qu'il désirait instruire plus spécialement et suivre de plus près, soit à cause des espérances qu'il fondait sur tels d'entre eux, soit au contraire parce qu'à tels autres une direction plus ferme et plus expérimentée serait nécessaire. La majorité des disciples que lui envoyait le Seigneur fut successivement répartie par groupes dans d'autres petits moutiers qu'on établit dans les environs. Outre Saint-Clément, douze résidences se constituèrent ainsi aux alentours, comptant chacune douze moines et un abbé : donc plus de cent soixante moines, qui se trouvèrent ainsi répartis sur différents points de l'étroite vallée, y servant le Seigneur et chantant ses louanges au bord des eaux. Dès ce jour le val qu'avaient souillé les orgies de Xéron devint pour les siècles la Vallée Sainte. Quelques années suffirent à cette transformation. Elle s'opéra, on le voit assez, suivant un plan conçu dans la pensée du chef qui formait cette légion monastique ; plan que d'ailleurs il n'inventait pas. Nous y retrouvons en effet l'organisation orientale bien caractérisée : un archimandrite, qui est ici Benoît lui-même, gouvernant plusieurs maisons groupées sous son autorité, chacune conduite par un hégoumène. Ainsi, tout auprès de Jérusalem, sur les bords du Cédron, saint Sabas, d'abord ermite dans une grotte sauvage, venait de grouper autour de lui cent cinquante moines. Et il les avait répartis en plusieurs maisons jetées sur les pentes
abruptes des collines; au-dessous, dans la vallée, un monastère servait de noviciat. N'est-ce pas toute l'organisation adoptée à Subiaco vingt ans après que saint Sabas l'avait réalisée ? Il nous parait évident que Benoît l'avait connue et s'en inspirait.
Le premier monastère qui s'éleva après Saint- Clément fut sans doute celui des SS. Côme et Damien, qui subsiste encore, vénéré de tout notre ordre sous le vocable de Santa Scolastica. Sa proximité du Sacro Speco et de Saint-Clément nous porte à lui attribuer une priorité d'origine sur ceux que nous allons nommer : Saint-Michel, sur un rocher qui surplombe l'Anio, à deux cents pas de Saint- Côme et en vue du Sacro Speco (1) ; sur un autre rocher à l'est de la sainte grotte et plus élevé qu'elle, un troisième moutier consacré à la Mère de Dieu (2); dans la même direction, sur une colline toute parée de verdure et dont l'Anio baigne le pied, le monastère de Saint-Jérôme (3) ; au nord de celui-ci, à* mi-côte d'une colline élevée, Saint-Jean-Baptiste (4); en revenant de là vers Saint-Michel, à peu de distance le monastère de Saint-André de la Vie Eternelle, situé tout au bord des eaux (5) ; à deux cents pas de celui-ci, et sur les dernières pentes du mont
(1) Saint-Clément fut détruit par le terrible tremblement de terre de 1216 qui dévasta l'Italie. L'église de Saint-Michel existait encore au commencement du xviii0 siècle : aujourd'hui de tout le petit monastère il ne reste que des ruines.
(2) Placé depuis sous le vocable du B. Laurent de Fanello, moine de Santa Scolastica au xme siècle et puis ermite dans une grotte de ce rocher.
(3) Etait encore habité par une communauté de moines à la fin du xivc siècle ; ruiné aujourd'hui comme tous les autres ; le lieu a nom Rocca di Boso.
(4) Fut habité jusqu'au xnc siècle au moins. Une chapelle dédiée, au saint Précurseur s'élève aujourd'hui parmi les ruines.
(5) Ne s'est pas relevé de sa chute survenue durant l'invasion des Lombards.
Praeclaro dont il a été question plus haut), un monastère placé sous le patronage de saint Victoria, martyr qui était en grande vénération dans la province de Valérie (1) ; un autre, sous le vocable de Saint-Ange, sur un rocher aride près d'un lac ; enfin, au-dessus du Sacro Speco, Saint- Biaise, le monastère de Théodat et de Romain, dont il reste l'église, consacrée en 1110, et quelques bâtiments (2).
Voilà donc dix moutiers, distants entre eux de quelques centaines de pas, ou moins encore, qui s'élevèrent sous l'œil et la direction du père de cette solitude. Dans les saints patrons et les titres qui leur furent donnés, nous reconnaissons encore l'influence orientale. Saint Corne et saint Damien étaient les plus célèbres des saints que l'Orient appelait « anargyri, sans argent, » et qu'à cause de cela les moines vénéraient spécialement. Leur culte avait été très répandu en Italie par la propagande orientale, et nous les avons vus honorés comme patrons à Vicovaro. Saint-André de la Vie Eternelle est un titulaire d'allure tout orientale. Quant au vocable de saint Ange ou de saint Michel, il fut sans aucun doute inspiré par l'événement connu dans les annales de l'Eglise sous le titre d'Apparition de l'Archange saint Michel au mont Gargan. Ce fait miraculeux, qui donna au culte du glorieux Archange une impulsion si grande, avait eu lieu à l'époque où Benoît se donnait au service de Dieu, sinon sous le pontificat de saint Gélase, du moins à une date voisine ; et toute sa vie le Patriarche des
(1) Paraît avoir été habité jusque vers la moitié du xe siècle. il) Une vue photographique en a été donnée par M. l'abbé Leclerc, dans sa Vie de saint Romain (1893).
moines conserva une dévotion spéciale au prince des milices angéliques.
Quant aux moutiers eux-mêmes, nous ne devons pas nous les figurer construits selon le plan et l'ordonnance qui depuis le moyen âge ont été ceux de tout monastère un peu important, c'est-à-dire des bâtiments plus ou moins développés, encadrant systématiquement un cloître à quatre côtés. Les moutiers de l'âge primitif n'affectaient point encore des formes si régulières ; et sur les croupes des collines de Sublac, les constructions se groupaient auprès de chaque oratoire selon que la nature et la disposition du terrain le permettaient. Ainsi en était-il dans les monastères d'Orient, dont ordinairement la topographie et l'agencement auraient déconcerté notre conception méthodique. Benoît mit d'ailleurs à contributions pour élever les siens, les matériaux considérables que lui fournissaient la villa impériale et les thermes y annexés sur la rive droite de l'Anio (1). Certaines colonnes de porphyre et de marbres antiques, que Ton voit encore aujourd'hui à Santa Scolastica et qui proviennent de Saint-Clément; nombre de matériaux encore reconnaissables parmi les ruines de Saint-Jérôme, attestent l'exploitation dont nous parlons. Manifestement, saint Benoît a voulu que les petites églises prissent un certain caractère de noblesse qui les désignerait comme les temples de Dieu. Et aux regards des païens ou semi-païens d'alentour, accoutumés à voir les moindres sanctuaires de leurs
(I) 11 y avait là des trésors artistiques ; on en a eu la preuve lorsqu'on a découvert, il y a peu, dans les ruines, l'exquise statue de jeune homme agenouillé qui se voit aujourd'hui au Musée desTermini, à Rome.
fausses divinités rehaussés par quelque travail d'art, la décoration de la maison du vrai Dieu devenait une prédication utile. Quant aux autres bâtiments, ils étaient certainement de dimensions restreintes, puisque le Père ne voulut dans chacune que dou/.^ moines avec un abbé, construisant un nouveau monastère au fur et à mesure que le nombre fixé était atteint dans ceux qui existaient déjà. Un jour vint même où il fut nécessaire d'étendre le cercle dans lequel les diverses fondations avaient été jusqu'alors renfermées. Les dix petits monastères, échelonnés sur la rive droite de l'Anio, tantôt dans la vallée, tantôt sur la montagne, jetés hardiment au faîte d'une colline rocheuse ou cachés à demi dans la végétation, animaient maintenant la vallée qui avait singulièrement changé de face ; « la solitude fleurissait, joyeuse « dans l'hymne de la louange ». Mais le nombre des nouvelles recrues augmentant toujours, un nouveau monastère fut établi au-delà du mont de la grotte, plus avant dans le massif des Simbruini, sous le vocable de saint Donat ; un autre à trois milles de Sublac, sous le patronage de sainte Marie- Madeleine, là où des chapelles rappellent aujourd'hui ces souvenirs ; un autre enfin à Arsano, à plusieurs milles au-delà du Monte Prœclaro, sous le nom encore de Saint-Michel. Du moins sont-ce là les sites que des études attentives, conduites sur place par les plus savants hommes, ont fait désigner pour les trois derniers monastères.
En tout donc, treize demeures monastiques, selon le chiffre indiqué par saint Grégoire, en y comptant S.iint-Clément, résidence de saint Benoît lui-même. Il est un quatorzième emplacement que plusieurs ont désigné comme celui du moutier de Sainte-
Madeleine ; mais ce lieu, dit aujourd'hui Roccabotte, est à quinze milles de Subiaco, dans la montagne, au-delà de Saint-Donat, par conséquent bien en dehors du cercle que saint Grégoire indique (1). Par contre, la situation du monastère qui s'élevait jadis en ce lieu serait bien précisément celle que Catherine Emmerich assigne pour une autre destination. « Je vis, dit-elle, Scholastique, sous la « direction de Benoît, diriger un couvent sur une « autre montagne, à une petite journée de marche; « une très grande quantité de religieuses vinrent à « elle ; je vis qu'elle leur apprenait le chant... je « vis aussi qu'elles préparaient elles-mêmes tous t( les ornements de leur église, et cela par un tra- « vail à l'aiguille comme celui que Scholastique « avait appris à faire dès son enfance. » La voyante ne pensait certainement pas à mettre d'accord les savants qui se trouvaient en possession de quatorze emplacements pour treize monastères ; il est pourtant vraisemblable qu'en révélant le quatorzième, elle a donné la solution.
Il convient en effet de remarquer que Scholastique n'a évidemment pas attendu les derniers jours de sa vie pour rechercher la direction spirituelle de son frère. Alors que Benoît faisait des miracles et attirait des disciples nombreux dans les monts voisins de la Sabine, sa sœur a connu comme tout le monde le lieu de sa retraite et sa renommée croissante. La Chronique de Subiaco rédigée au xvne siècle par Mirzio affirme, d'après des auteurs plus anciens, que Scholastique vint vivre à Sublac, dans une grotte, probablement
(1) «... ita ut il lie duodecim monasteria ' construeret. »
celle où se retira au xir' siècle la vierge sainte Chélidonia, c'est-à-dire à trois milles environ du Sacro Speco, et proche des moutiers de Saint- Biaise et de Saint-Jean-Baptiste (1). Mais cette situation, supposée réelle, ne pouvait durer lorsque Benoît lui-même ne fut plus ermite, et Lorsque la vallée sainte se peupla de monastères. D'ailleurs en Tannée 520, c'est-à-dire environ neuf années avant que le fondateur de Sublac a'émigrât vers d'autres lieux, Scholastique atteignit l'âge de quarante ans, exigé par une décrétale du pape saint Léon pour la consécration des vierges et l'imposition du voile qui les faisait diaconesses (2). Cette cérémonie, qui complétait pour Scholastique l'œuvre commencée dès sa première enfance, aurait été accomplie à Sublac ; et dès lors la sœur de saint Benoît pouvait grouper autour d'elle d'autres vierges. Mais à l'exemple de saint Equitius, le Patriarche de la vallée sainte évita certainement de placer ce monastère féminin parmi ceux qu'il érigeait autour de lui. Par contre il dut dès lors, comme plus tard il fera, ménager à ses filles spirituelles le bienfait de la retraite sans rendre pourtant trop difficiles les communications nécessaires. Le monastère de Saint-Pierre à Roccabotte remplissait assez bien de telles conditions ; et ainsi s'expliquerait que la tradition de Subiaco en ait conservé le souvenir, encore que dénaturé (3).
1 Jannuccelli, Memorie di Subiaco (1856). P. I, pag\ 105, P. II, cap. m, art. n et ni, pag-. 415, 416.
(2) Scholastique avait été vouée à Dieu dès l'enfance ; mais la consécration solennelle par Tévêque ne pouvait lui être donnée à cet âge ; au milieu du vc siècle saint Léon avait réglé ce point comme on vient de le voir.
(3) Ctr. Jannuccelli, op. cit., page 74.
Ce que nous venons de voir établit en quelle mesure la renommée de Benoît s'était propagée, puisque en moins de vingt années passées dans la vallée de Sublac, il se voit entouré de cent soixante moines. C'est une moyenne de huit ou dix professions par an, c'est-à-dire une progression rapide, assez modérée cependant pour cadrer avec la sagesse et la mesure qui seront toujours les traits dominants de saint Benoît, et pour n'entraîner pas les inconvénients inhérents à une multiplication trop prompte. Nous déduisons également de ces faits quelques indications relatives à la qualité des disciples. Evidemment ils comptèrent parmi eux des hommes plus cultivés que les pâtres des Apennins. Pour construire ses monastères, les orner si sobrement que ce fût, exploiter d'une manière intelligente les ressources artistiques des constructions impériales, il fallut des hommes de quelque instructiou tout au moins, et plus que charpentiers ou maçons. Pour gouverner surtout, il fallait des religieux solidement vertueux et instruits à la fois : à relire le second chapitre de la Règle bénédictine on comprend aussitôt que s'aint Benoît n'a jamais confié l'âme de ses disciples à des hommes incapables de réaliser, au moins dans une large mesure, les traits principaux de l'abbé tel qu'il le veut. En l'espace de vingt ans à peine il a donc trouvé autour de lui douze disciples de cette valeur ; et c'est une bénédiction de Dieu qui doit être remarquée. Sans doute le père et le docteur était là, prêtant aux chefs des petits moutiers le secours de son expérience et de son autorité. Mais encore fallait-il que l'étoffe naturelle et surnaturelle fût à sa dis-
sition pour qu'il put lu mettre en œuvre; que les disciples ainsi discernés par le maître répondissent effectivement à ses soins et à ses enseignements, c'est-à-dire fussent hommes d'intellice, de courage, de vertu, et doués d'une certaine somme de science.
Nous avons remarqué que Saint-Biaise était passé du gouvernement de Théodat sous celui de Benoît. A ce propos Ton peut se demander ce qu'étaient devenus les quelques moines parmi les quels Romain vivait jusqu'à l'heure où l'ermite du Sacro Speco n'eut plus besoin de son secours? Q uant à lui, Romain, on a considéré généralement comme établi que vers cette époque il avait quitté Sublac pour passer en Gaule, où il aurait fondé le monastère de Font-Rouge ou Druyes, non loin d'Auxerre ; le monastère de Saint-Biaise se fût dissous à la même date, et saint Benoît aurait simplement occupé des bâtiments désormais vides et abandonnés. Il faut bien avouer que ce sont là pures conjectures, basées sur des textes trop évidemment forgés ou interpolés (1). En fait de sup-
(1) Nous visons ici principalement le document qui a la prétention de nous donner les Actes de saint Romain. Ces Actes ont été rédigés à Saint-Rémi de Sens, vers lOiJO, par un auteur qui déclare n'avoir pas trouvé traces d'Actes antérieurs, et ignorer de saint Romain la naissance, la jeunesse, la mort, et même les miracles accomplis pendant sa vie : avec les miracles posthumes, le biographe ne connaît que le fait d'une église construite par son héros à Druyes et les translations successives, la première à une date inconnue. Or après nous avoir dit : « Quae in prima aetate gesserit, quas diaboli tentait tiones pertulerit, quae miracula ostenderit, vel quo fine « mundum deseruerit, ignoramus » ; le biographe n'hésite pas à écrire, dix lignes plus bas, que saint Romain « a été moine « dès son enfance, et dès lors s'est adonné au jeûne fréquent, «- aux veilles, etc. ; que devenu jeune homme, il a par le « spectacle de ses vertus entraîné beaucoup de personnes à « mépriser le siècle, etc., etc. » On n'avoue pas plus candidement qu'on invente. La vie du saint se réduit à une exploita-
positions, nous préférons les plus vraisemblables et les moins compliquées. En l'absence d'un document sérieux et qui puisse démontrer, ne serait-ce que par voie de conclusion, l'identité du Romain de Saint-Biaise et du Romain de Font-Rouge, nous trouvons beaucoup plus simple d'admettre que les moines de Saint-Biaise, ayant perdu leur abbé, rirent ce qu'avaient tenté ceux de Vicovaro, ce qu'ont fait tant de religieux dans tous les temps; c'est-à-dire qu'ils se placèrent sous la conduite du saint qui, au pied même de leurs murs, opérait nombre de miracles, réunissait une foule de disciples, et semait de monastères les monts et la vallée. Quant à Romain personnellement, il avait mieux que personne connu et suivi la marche de Benoît dans les voies de Dieu ; et l'homme qui garde fidèlement le secret de son frère lui est certainement attaché par une amitié solide. Pas un mot, pas une plainte, n'avaient trahi le labeur que s'était imposé le moine de Saint-Biaise ni l'objet caché de ses sollicitudes. Pour nous, en l'absence de renseignements contraires, il est très naturel de penser que Romain est passé avec ses frères, peut-être avant eux, sous l'obédience du saint dont Dieu l'avait fait le père nourricier. Qui sait s'il ne fut pas le premier abbé de Saint- Biaise sous la loi bénédictine ?
tion maladroite des Dialogues de saint Grégoire et des Actes de saint Maur, enrichis du récit d'une vision, d'un discours étrange, où en voulant faire de l'histoire, le biographe trahit seulement l'absence totale de documents. En somme il n'y a rien à tirer de pareils Actes, forgés d'un bout à l'autre ; et le seul passage qu'on en puisse retenir est emprunté à ceux de saint Maur, antérieurs de deux cents ans à ceux de saint Romain. C'est ce passage qui identifie Romain de Sublac avec Romain de Druyes. Nous le discutons à l'Appendice, avec les Actes de saint Maur, où il constitue une évidente interpolation.
Or quelle était cette loi dont nous parlons? Ce ne fut pas dès l'abord dans ses prescriptions matérielles la Règle telle que nous la possédons; il suffit de la lire pour s'en convaincre. Elle ne répond en elïet à aucun des traits de l'organisation mise en vigueur à Sublac. Nous voyons dans la Règle de saint Benoit un monastère complet, pourvu autant que possible de toutes les choses nécessaires à la vie, et constitué de telle sorte qu'il peut se dilater, devenir considérable par le nombre des moines sans avoir à se créer des organes que n'ait pas prévus la Règle. Le groupement des religieux s'y fait par dix ; l'enclos y constitue une clôture matérielle et canonique ; l'hospitalité en est un des services importants, largement pourvu de locaux spéciaux, d'hommes et de mobilier. A Sublac nous trouvons au contraire de petits monastères multipliés, où le groupement se fait par douze, dont les petits jardins ne sont pas efficacement clos, d'où il faut sortir même pour chercher l'eau nécessaire au courant de la vie quotidienne. On se sent là dans une solitude où ne vivent que des moines. Par contre, l'enseignement des vertus monastiques se dessine à Sublac tel qu'il sera codifié dans la Règle ; car l'étude de celle-ci montre à quelles sources Benoît a puisé sa doctrine, à savoir dans les Pères de l'Eglise et dans les Règles d'Egypte et d'Orient. Comparable et au moins égal par ses lumières et sa sainteté à tout ce que l'ordre monastique avait produit de plus grand, il discernera, complétera, perfectionnera, disciplinera pour l'usage général, ce que l'Orient lui fournit ; et jusqu'à ses derniers jours des documents nouveaux lui viendront qu'il
saura mettre à profit. Mais dès les premières années, à n'en pas douter, la discipline de Sublac était constituée par le fonds commun d'observances et de préceptes traditionnels qui se retrouvaient dans tous les monastères alors existants Notamment l'enseignement des vertus tel que Benoît le dispense est en substance celui qu'il trouve chez les Pères d'Orient, et dont plus tard il donnera dans sa Règle un résumé fécond et puissant : à telle enseigne que le plus parfait commentaire du chapitre qu'il consacrera au sujet capital de l'obéissance, sera pour toujours donné par celui de ses disciples de Sublac qui a été plus que tous les autres formé par lui et dans son intimité. Ainsi les premiers chapitres de la Règle bénédictine ont très probablement été formulés à Sublac, sinon rédigés définitivement; et la rédaction postérieure n'y a apporté que des modifications de détail motivées par l'expérience, mais aucun changement substantiel. La formule même, dans sa brièveté forte et précise qui rappelle les courts aphorismes des Pères d'Egypte, a dû être déjà mise en circulation dans les petits moutiers de la Vallée Sainte. Il en faudrait dire autant de ce qui concerne l'organisation de l'office divin, question qui s'est posée dès les promiers temps. Au demeurant, il y avait là moins un code méthodique qu'un ensemble de préceptes et de maximes édictés oralement, comme celles que les disciples de saint Antoine avaient recueillies des lèvres de leur illustre maître. Heureux les moines de cette primitive époque, où l'absence de règle complètement rédigée obligeait le père et docteur de leur solitude à commenter ses enseignements,
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à les développer lui-même, à dispenser ainsi sous toutes les formes « la lumière et la puissante chaleur » que le Seigneur avait infusées dans son âme ! Beati sunt qui cum viderunt et in amicitia ejus decorati sunt l).
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