CHAPITRE VIII Dernières années à. Siiblac
L'existence des monastères bénédictins de la Vallée Sainte n'était point une nouveauté pour les contrées avoisinantes; le lecteur a déjà pu le comprendre d'après certains faits mis sous ses yeux. Les précieux Dialogues de saint Grégoire nous révèlent à chaque pas l'efflorescence de la vie monastique sous diverses formes dans l'Italie centrale ; et ils ne disent pas tout, bien certainement. Nous voyons des monastères à Palestrine, à Fondi, au mont Soracte, aux environs de Nepi, de Spolète, sur divers points de l'Ombrie, près d'Ancône, mais surtout dans la province de Valérie qui nous intéresse particulièrement (1) ; nous ne parlons pas de ceux qui étaient nombreux à Rome. Le territoire de Nursie s'honorait de posséder les monastères gouvernés par le saint abbé Spes ; celui-ci, aveugle pendant quarante ans, reçut de Dieu dans ses derniers jours la grâce de revoir la lumière avec l'ordre de visiter ses disciples une dernière fois, en les animant par sa parole à de nouveaux
(1) S. Greg. Dialog. I, c. 1, 4, 8 ; III, 14, 15, 23, 33 ; IV, 10, 13, 15. — Nous avons dit : la vie monastique sous ses diverses formes, ccnobitique et érémitique ; car nous trouvons ainsi jusqu'à une femme ermite dans les monts de Palestrine (IV, 15).
DERNIERES ANNEES A SUELAC 117
progrès : ce qu'il fit. Puis il revint à son propre moutier, situé à six milles de Nursie, et y expira dans l'oratoire : son àme, en s'échappant, apparut sous la forme d'une colombe. Mais c'est surtout le saint abbé Equitius qui avait répandu ses fondations monastiques dans toute la province de Valérie, qu'il parcourait lui-môme de temps à autre, prêchant, évangélisant les populations et semant les miracles. Sa réputation était venue jusqu'à Rome. Il avait en outre sous sa conduite un monastère de vierges, qui parait avoir été assez considérable (1). Cette province monastique était donc déjà développée et en pleine floraison lorsque Sublac commençait à se peupler. Tous les monastères qui la composaient, comme ceux dont il a été fait plus haut mention, affectaient les mêmes caractères de réunions peu nombreuses, d'établissements rustiques, parfois dénommés seulement oratoires à raison de leurs dimensions restreintes ; et l'on y vivait rudement, simplement, mais aussi saintement. En somme des maisons dont la physionomie revécut assez exacte dans les petits couvents franciscains que le patriarche d'Assise semait dans les campagnes et les solitudes italiennes ; bien différentes par conséquent des monastères très peuplés qui, au vie siècle, florissaient dans d'autres pays, notamment en Gaule. 11 faut cependant remarquer qu'à Fondi, sur le passage de la voie Appienne entre Rome et la Campanie, le saint abbé Honorât gouvernait un monastère où étaient réunis environ deux cents religieux, au rapport de saint Grégoire;
[i Ce fait est propre à donner toute vraisemblance à rétablissement d'un monastère semblable par sainte Scholastique dans les montagnes aux environs de Sublac.
mais c'était là une exception dans les campagnes de l'Italie centrale.
Nombre d'observances et d'usages monastiques que nous voyons inscrits dans la Règle bénédictine étaient communs à toutes ces communautés, à ceux de Sublac comme aux autres ; le travail des champs concurremment avec le travail intellectuel (1), le repas à sexte ou le jeûne jusqu'à none, la psalmodie, certains vêtements, etc. Un seul trait paraît différencier ceux de Sublac par rapport à ceux de la Valérie et de l'Ombrie, à savoir leur groupement étroit dans un rayon restreint, partant l'action très directe du saint fondateur sur chacun d'eux. Les monastères de saint Equitius et du vénérable abbé Spes n'étaient pas très éloignés les uns des autres, il est vrai; assez pourtant pour ne former autre chose qu'une confédération, une province, presque une congrégation au sens moderne du mot ; tandis qu'à Sublac c'est l'aggrégation à la manière orientale, autour d'un chef unique dans une dépendance de toutes les heures. 11 n'y a guère là qu'un seul monastère, dont les groupes seraient un peu plus distincts que s'ils vivaient sous le môme toit. Les séculiers donnèrent ils grande attention à ce trait distinctif? Il est permis d'en douter. Et cependant il devenait évident que Sublac attirait les regards. Etait-ce parce que le vénérable Benoît allait prêchant la foi aux environs de sa solitude ? Mais saint "Equitius en faisait tout autant, et avec un succès et dans un équipage si propres à forcer l'attention
(1) Sur ce point, on peut voir un trait caractéristique au livre I des Dialogues, ch. iv (monastère de saint Equitius).
DERNIERES ANNEES A SUBLAC I 1(.)
qu'il en fut bruit à la cour pontificale I . Les miracles? Mais bien d'autres moines, ermites ou cénobites, avaient alors le même don ; et tels des miracles de saint Benoit reproduisaient presque exactement tels autres qu'avaient vus des solitudes plus ou moins voisines. Benoit voyageait quelquefois ; mais nous savons par sa Règle qu'en pareil eas il entendait ne pas attirer l'attention des nommes par une tenue singulière. 11 arriva un soir au village dit aujourd'hui Hoiate, dans la montagne, à quelques milles de Subiaco dans la direction de Palestrine. Pour une cause quelconque (2), les gens du village ne voulurent pas donner asile au voyageur; et comme la nuit était venue, rendant impossible une plus longue étape, Benoît alla simplement s'étendre sur une roche et s'y endor-
(1) D'après saint Grégoire (Dialoy. I, 4) le saint homme allait, monté sur une vraie haridelle harnachée de peaux de mouton avec un licol en guise de bride ; lui-même, vêtu de la melote monastique, sorte de pelisse velue, portait à droite et à gauche un petit sac assorti à son accoutrement, d'où il tirait les livres de l'Ecriture Sainte quand il trouvait un auditoire. Et il prêchait, développant, expliquant le texte sacré ; et ses paroles tombaient comme une rosée du ciel sur les âmes de ses auditeurs. Certains clercs de la cour pontificale s'émurent des prédications d'un apôtre aux allures si rustiques, auquel le Pontife romain n'avait pas donné mission de prêcher et qui n'était pas dans les ordres sacrés. Doù une sommation à comparaître en cour de Home à effet d'examen canonique. Mais il y avait là une mission directement donnée de Dieu, qui la confirmait par des miracles et qui intervint non moins extraordinairement auprès de l'autorité légitime, pour mettre le saint homme à l'abri de toute inquisition. Il put donc continuer à convertir les peuples quand il n'allait pas avec ses moines travailler aux champs, la faulx sur l'épaule et chaussé de gros brodequins ferrés; ou bien copier des manuscrits avec ceux des siens qui demeuraient au moutier.
1. La tradition dit que c'était par crainte de la peste, le fléau sévissant à Home et en Italie, et les montagnards ne voulant pas à cause de cela recevoir le voyageur (Janucelli, Memorie di Subiaco). Mais la peste qui ravagea l'Italie n'éclata que plus tard, pendant la guerre des Goths.
mit sous le ciel du Bon Dieu. Mais depuis des siècles cette roche bénie est signalée chaque année, au 21 mars, par le suintement d'une manne particulière (1). Ce fait indiquerait à lui seul que les apparitions relativement rares du Patriarche au dehors de sa solitude ne suffisaient pas à lui donner quelque prestige aux yeux des populations, puisque ses voisins mêmes à l'occasion le repoussaient. Cherchons donc le secret du renom qui s'attachait à lui dans l'attraction particulière, inexpliquée, mais étrangement puissante, qu'exercent à leur insu les âmes dont Dieu a résolu de se servir pour une mission spéciale.
(1) Le prodige commence tantôt le 20 au soir, tantôt le 19 ^plus rarement), tantôt le 21 seulement, et cesse le 22 mars. Il a été constaté de la manière la plus positive chaque année, la roche ne présentant nulle trace d'humidité particulière en temps ordinaire. Elle offre aux yeux une empreinte profonde de plusieurs pouces, qui est celle d'un homme de sept pieds et quelque chose, couché sur le côté droit, le pied gauche posé sur le pied droit : aussi celui-ci est-il marqué profondément; c'est dans l'empreinte du talon que la manne se déverse lentement après avoir commencé à suinter à partir de la tête, des épaules, ou de la poitrine, selon les années. La persistance du prodige, sa régulière manifestation au 21 mars, ne laissent aucun doute sur le caractère miraculeux de ce fait. L'empreinte, elle, est parfaitement formée, les contours en sont nettement accusés : elle porte en un mot les traces visibles de l'industrie humaine. En effet, d'où vient l'empreinte, qu'on dirait estampée, d'un tissu de laine grossier, d'un vêtement à larges manches et à capuce rond, qui se voit (et qu'on admire !) dans le creux de la roche ? S'il y a une chose certaine, c'est que saint Benoît ne porta jamais un vêtement analogue à notre coulle bénédictine à larges manches. Et puis cette taille gigantesque de sept pieds passés (Haeften Disquisit., Vita S. Bened., page 182) ne dénote-t-elle pas par son exagération l'œuvre d'un travailleur inhabile ? Il y a là, pour nous, un de ces souvenirs creusés dans la roche par les populations désireuses de marquer le passage d'un saint ivoir ci-après, ch. x, en note). Mais comme ces monuments primitifs ne sont plus usités après le vie siècle, l'excavation de Boiate n'en a que plus de valeur, surtout le miracle annuel intervenant. Quant aux traces du vêtement, on les doit à un ciseau bien plus moderne, qui a gâté ainsi l'œuvre de Dieu et des siècles chrétiens au lieu de la corroborer.
DERNIÈRES ANNÉES A SUBLAC 121
Non seulement les novices affluaient ; mais, ce qui est plus significatif, l'enfance, même venait au Père abbé Benoit; Ton commençait à lui amener des enfants de tout Age pour qu'il les élevât, les nourrit, dans le service de Dieu. C'était une véritable oblation que les parents faisaient ainsi de leurs fils, comme Anne avait offert au Soigneur le petit Samuel : autant qu'il était en eux. ils voulaient que ces enfants n'eussent plus d'autre vie que le service de Dieu ; et pour les y former ils jugeaient que ces jeunes âmes ne sauraient trouver meilleur maître. Il y avait donc là un témoignage de confiance donné non seulement à la vertu et au savoir du Docteur de la vie parfaite, mais aussi à son cœur à qui des pères venaient remettre ce qu'ils avaient de plus cher au monde. Nous sommes loin de connaître à fond l'histoire des monastères voisins de Sublac ; mais pourtant saint Grégoire nous révèle de nombreux traits de leur vie intime ; or nous n'en trouvons pas un qui ait rapport à l'oblation des enfants, à leur adoption par le monastère ; et les Dialogues semblent bien noter le fait de ces oblations à Sublac comme un éloge spécial de saint Benoît.
11 y avait là cependant une coutume très ancienne dans l'Eglise, dont les ministres accueillaient des enfants de sept ou huit ans remis par leurs parents. La première instruction acquise sous cette haute tutelle, ils recevaient l'ordre de lecteur ; on retrouve ce titre dans les épitaphes des Catacombes, sur les tombes de tout jeunes enfants ; on le voit dans les œuvres des conciles au iv siècle. Au ve, l'Eglise d'xVfrique fut glorifiée par la courageuse confession d'un groupe nom-
breux d'enfants lecteurs durant la persécution des Vandales. Au vie, nous trouvons encore mention d'enfants de huit ans élevés « sous l'habit clérical », non seulement dans la vie de saint Césaire d'Arles (1), mais dans certains canons des conciles d'Afrique et de Gaule, qui affirment la généralisation de cette discipline (2). A 1 âge de discernement, qui était fixé à quatorze ou quinze ans, selon les temps et les lieux, ces jeunes lecteurs étaient mis en demeure de faire librement un choix qui devait décider du reste de leur vie. Et de même dans l'ordre religieux, comme nous le lisons dans les Règles de saint Basile (3). Mais ce qu'il nous importait de remarquer ici, c'est qu'autour de Sublac et dans l'Italie centrale, les petits monastères ne paraissent pas avoir pratiqué cet usage ; au contraire il s'affirme par des exemples répétés sous la paternité de Benoît, et prouve ainsi que les peuples discernaient entre tous le père de la solitude de Sublac et se sentaient attirés Arers lui.
Ce ne furent pas seulement des gens de la campagne qui amenèrent ainsi leurs enfants, mais aussi des chrétiens de rang élevé qui, de Rome même, vinrent à Sublac remettre leurs fils entre les mains de Benoît, estimant leur assurer ainsi un héritage plus sûr et plus riche que celui d'une fortune exposée aux hasards de temps calamiteux. Equitius, dont nous ne connaissons la qualité que par les termes généraux employés par saint Gré-
(1) Vita S. Cesarii Arelat., lib. II, cap. n, § 16.
(2) Concil. Carthag. III, ann. 397. — Concil. Vasense III, ann. 529.
(3) Explication de la Règle de saint Benoît, par un Bénédictin (1901), t. Il, page 247.
DERNIÈRES ANNEES A SUBLAC 123
croire, amena ainsi un jour, vers l'an 522, son lils Maur, alors presque un jeune homme. Puis ce fut Tertullus, décoré de la dignité patricienne (l), riche de propriétés considérables aux environs de Su Mac et ailleurs encore (2) ; il amenait son fils Placide, âgé de sept ans, dans la fraîcheur et la naïveté de son âge; le saint Père Benoit n'en voulut confier l'éducation à nul autre qu'à luimême. L'enfant devait apprendre à aimer et à servir Dieu en regardant faire le Patriarche ; et celui-ci nous a laissé deviner sa tendresse lorsque plus tard il a écrit le chapitre consacré par lui aux vieillards et aux enfants. Maur au contraire fit dès l'abord preuve de tant de vertus acquises et de précieuses qualités naturelles, que le re se l'attacha particulièrement, l'instruisant
(1) Le terme de patrice, employé par saint Grégoire à propos de Tertullus, se retrouve dans ses Dialogues à propos de plusieurs personnages tous contemporains les uns des autres. Il faut donc l'entendre ici dans le sens de la dignité de patrice créée par Constantin, c'est-à-dire un rang dans l'Etat qui faisait des patrices les conseillers privés de l'Empereur : sorte de patriciat électif iau choix du souverain), superposé au vieux patriciat héréditaire d'ailleurs presque éteint; nous en avons parlé plus haut déjà.
2 Le petit sanctuaire de la Mentorella, situé sur une montagne boisée en vue de Subiaco, passe pour avoir appartenu au père de saint Placide. C'est là, suivant la légende, que saint Eustache qui portait aussi le nom de Placidus) aurait eu la vision du cerf, qui le conduisit au christianisme ; et on en conclut que Tertullus se rattachait à la famille de martyrs dont saint Eustache fut le chef. Nous ne demandons pas mieux que d'y croire, pourvu que la légende de saint Eustache n'offre pas d'invraisemblances à décourager la créance... D'autre part, Pierre Diacre, au xir siècle, rattache Tertullus à la gens Anicia, l'inévitable famille qu'on s'obstine à introduire dans toute l'histoire de saint Benoît. Dom Tosti confirme cette opinion par une inscription dont le Comm. de si a donné ce commentaire : "... il dut y avoir (dès l'an 100) " des relations d'affinité ou de -parenté quelconque entre les
Anicius et les Julius Tertullus. «Que pouvait être devenue après quatre cents ans cette « affinité ou parenté quel- « conque ? »
par ses discours, ses exemples, et même par l'exercice de l'autorité sous ses ordres et sa conduite. Comme Placide il demeura auprès de son glorieux maître à Saint-Clément, et devint réellement son aide. Dès lors en effet il adopta la vie d'austérités, de prière, de lecture et de silence qui provoquait l'admiration de saint Benoît luimême. Jamais aucun des frères qui vécurent avec Maur ne le vit au dortoir à l'heure du réveil : à ce moment là il était déjà depuis longtemps à l'oratoire, récitant le psautier qu'il avait parfois le temps d'achever avant que commençât l'office nocturne. A la vérité le lit de mortier durci qu'il se façonna, le long cilice dont il était toujours revêtu, ne l'invitaient pas à prolonger son repos. Au sommeil, cet ennemi des moines, il déclara une guerre dont l'approbation d'un maître aussi exercé que saint Benoît pouvait seule prévenir les terribles dangers. Pendant le carême, il en vint à ne dormir que debout, assis seulement quand l'extrême lassitude l'y obligeait ; quant à la nourriture, elle devint durant la sainte Quarantaine celle du Patriarche lui-même, si nous en croyons un témoin qui se déclare témoin oculaire (1) : deux fois seulement la semaine un repas si léger qu'à peine était-ce un repas. De telles mortifications pratiquées so\us l'œil de saint Benoît révèlent des vertus bien profondes ; car la sagesse du maître ne les eût jamais autorisées chez un moine novice ou mal affermi dans les voies de la perfection. Rien donc de surprenant à ce
(1) Ces détails sont empruntés à la Vita S. Mauri telle que nous l'a léguée Odon de Glanfeuil (ixe siècle). A l'Appendice nous consacrons une étude particulière à ce document.
DERNIÈRES ANNÉES A SUBLAC 125
que le Patriarehe ait adopté comme un autre luimême le jeune saint que Dieu confiait à ses soins.
11 jouissait ainsi de la récompense que bien souvent le Seigneur accorde à ceux qui sont sur terre ses amis particuliers et ses instruments choisis, en plaçant auprès d'eux quelque âme d'élite à titre de coadjuteur, « adjutorium simile « sibi ». C'est un fait qui se retrouve fréquemment dans la vie des saints, et surtout de ceux qui ont dans l'Eglise une mission au profit de laquelle cette association doit tourner en définitive. Il est peu de pages dans leur histoire aussi attrayantes et aussi instructives que celles où se lisent les phases de cette génération spirituelle, de cette effusion dans une âme prédestinée des trésors de grâce amassés dans une autre, de la coopération enfin qui en résulte au profit de l'œuvre de Dieu en ce monde. Saint Grégoire nous a laissé entrevoir tout cela dans le cadre très restreint des monastères de Sublac ; et ce qu'il nous en dit nous permet d'en comprendre bien davantage. Nous connaissons par lui une anecdote qui nous fait pénétrer dans la vie intime de ces moutiers, et en nous y montrant des faiblesses nous ouvre quelque vue sur la formation que Maur recevait de son Père.
Dans un des petits monastères, dont l'abbé se nommait Pompeianus, vivait un moine qui ne pouvait s'astreindre à demeurer avec ses frères au chœur durant le temps, pourtant assez court, que la communauté donnait à l'oraison mentale, à la fin des offices divins (1) ; aussitôt que les
(1) Pour l'explication de ce passage au point de vue des usages monastiques, nous devons renvoyer à Y Explication
moines se mettaient à genoux, il sortait furtivement, et s'en allait au dehors vaguer ou s'occuper à quelque travail au lieu de s'appliquer avec ses frères aux choses de Dieu. L'abbé Pompeianus l'avertit à maintes reprises; mais n'obtenant rien, il le conduisit au Père saint Benoit, qui fit au coupable une sévère réprimande. De retour au moutier, le religieux fit effort pour être stable et fidèle ; mais passés deux jours, la mobilité reprit le dessus. Pompeianus le fit savoir à Saint- Clément : « Je vais vous trouver, fit répondre « Benoît, pour le corriger moi-même. » En effet il arriva au monastère, accompagné de Maur, son disciple ; et sans rien dire prit part aux exercices de la petite communauté. L'heure de l'office venue, la psalmodie se déroula, puis vint le moment de l'oraison mentale : aussitôt notre moine de s'esquiver, mais pas assez prestement pour que Benoît ne vit clair dans son manège. Il aperçut en effet certain petit personnage noir qui tirait par le bord de la tunique le religieux inconstant.
— Vo3rez-vous qui l'emmène ? dit tout bas le Père à Maur et à Pompeianus.
— Non, répondirent-ils.
— ■ Prions donc, repartit Benoît, afin que vous voyiez bien qui le fait marcher.
Le saint voulait-il s'assurer lui-même contre toute méprise ou illusion? Il connaissait de si longue date l'ennemi et ses procédés qu'il ne pouvait se tromper sur la réalité non plus que sur le sens de pareille vision. Bien plutôt souhaitait-il procurer
de la Règle de saint Benoît déjà mentionnée ci -dessus ; on y trouvera au t. I, p. 370, les détails nécessaires à l'intelligence de ce passage au point de vue historique.
DERNIÈRES ANNÉES A SUBLAC 127
ses doux disciples un enseignement de plus. On pria donc durant deux jours pour que la vérité se manifestât ; et alors seulement Maux vit la réalité telle que Benoît lui-même l'avait vue ; Pompeianus ne vit rien de nouveau, car ce sont là Lumières que le Seigneur donne ou retire à son gré I . Le moment d'agir paraissant venu, le Père vigilant s'arrangea pour se trouver hors de l'oratoire au moment voulu, et surprit à point nommé le moine en flagrant délit. Un coup de verge fut cette fois toute la réprimande ; mais Benoit savait que sous cette forme elle a chance de toucher ceux que les paroles n'ont pas corrigés. Par le fait, il sembla, dit saint Grégoire, que le petit démon noir eût reçu lui-même le coup ; car désormais le moine ne se trouva plus obsédé par la tentation du mouvement et demeura comme tous ses frères à l'oraison.
Maur avait appris là comment la sévérité est nécessaire et salutaire contre les habitudes qui s'établissent en contradiction de la Règle. Il apprit au contraire à connaître la bonté du père qui compatit aux fautes involontaires, toutes matérielles, et encourage ainsi les cœurs de bonne volonté.
Benoit vit un jour arriver à Saint-Clément certain Goth qui demandait à embrasser la vie monastique. A son air et à sa parole, le Patriarche comprit bien vite qu'il avait affaire à un simple
d'esprit ; mais pourquoi ceux-là ne seraient-ils pas
(1) Il va sans dire qu'il s'agit ici de la représentation, rendue sensible par la volonté de Dieu, d'un fait immatériel qui est l'action de l'esprit mauvais sur l'esprit humain, soit directement d'esprit à esprit, soit indirectement par une action exercée sur les facultés inférieures et matérielles, ou même sur les sens externes.
favorisés de la vocation choisie? Dieu même les comble souvent plus que d'autres (1). Et puis celui-ci, étant Goth de naissance, avait passé par l'hérésie arienne ; c'était donc une brebis ramenée au bercail de l'Eglise. Aussi Benoît reçut-il <( de grand cœur » le brave postulant. On avait alors bâti le moutier, mais il restait à défricher à l'entour pour cultiver les légumes nécessaires à la vie quotidienne : notre Goth étant tout désigné pour des travaux de ce genre, Benoît lui fit donner une sorte de faulx à manche court pour déblayer les broussailles, et lui montra sur le bord du lac l'endroit qu'il fallait défricher. Voilà le brave garçon aussitôt en besogne, s'escrimant sur les buissons épais de la rive ; et de si bon cœur que soudain le fer saute et disparaît dans le lac ! Le repêcher, il n'y faut pas songer, tant l'eau est profonde. Interdit, confus, tremblant d'être puni, le pauvre Goth s'en vient avec son manche désemparé trouver Maur, et s'agenouille comme un bon moine en avouant son délit. Maur à son tour d'aller trouver son maître pour lui exposer le cas, ne pouvant ni punir, ni disposer d'un instrument neuf, ni même envoyer le pénitent à d'autres besognes, sans l'ordre du Père abbé. Mais Benoît à ce rapport se lève sans rien dire ; et emmenant ses gens vers la rive à l'endroit où l'accident s'est produit, il prend le manche des mains du Goth et en trempe le bout dans l'eau. Tout aussitôt voici remonter du fond du lac le fer de l'instru-
(1) Sur l'égalité dans les monastères malgré la différence des classes dans le monde, on peut voir saint Augustin, De opère monachorum, ce. xxn et xxv. La règle bénédictine insiste sur cette égalité toute chrétienne.
DERNIÈRES ANNEES A SUBLAC L29
mont, qui de lui-même s'adapte comme devant à L'extrémité du bois. Et alors Benoît, se tournant vers le Goth stupéfait, lui tend son outil, en lui disant simplement : « Allons, voici : travaille, et « console-toi. »
Ainsi jadis Elisée au bord du Jourdain (1).
Une autre fois ce fut le petit Placide qui reçut l'enseignement du Patriarche, et voici comment.
Au nombre des monastères de Sublac, il en était trois, nous dit saint Grégoire, qui se trouvaient audacieusement jetés sur d'étroits plateaux aux flancs de la montagne; ils manquaient d'eau, et les moines devaient chaque jour descendre par de dangereux escarpements jusqu'au lac formé par l'Anio. Deux de ces monastères étaient Saint- Jérôme et Saint-Jean-Baptiste ; le troisième devait être Saint-Michel, établi sur la même montagne que les deux autres, « sursum in rupibus montis », dit saint Grégoire. Il faut convenir que le risque d'accidents sérieux, renouvelé chaque jour, aggravait étrangement le travail qui à lui seul était déjà fort laborieux et difficile. Il y eut donc entente entre les trois communautés ; et un jour Benoît les vit arriver ensemble à Saint-Clément.
« Père, disent les moines, il nous est bien pé- « nible de descendre quotidiennement jusqu'au « lac pour trouver de l'eau ; aussi nous paraît-il " qu'il y aurait nécessité de transférer nos monas- « tères. »
Sans doute il ne s'agissait pas de constructions bien considérables pour qu'on en vînt sans hésiter à proposer un parti si radical ; toutefois le Pa-
(1) IV Reç. vr.
triarche trouva que c'était aller un peu vite ; il donna aux moines quelques bons encouragements en termes paternels, et les renvoya chez eux. Bien probablement il n'avait discerné dans leur attitude ni murmure ni mécontentement d'une réponse dilatoire ; car, dès la nuit venue, il appela son fils Placide, et tous deux sortant de Saint-Clément sans être vus commencèrent à gravir les croupes escarpées de la montagne. L'enfant pouvait se demander pourquoi cette promenade nocturne, assez propre d'ailleurs à le divertir ; mais le Père abbé ne disait rien. On monta ainsi longtemps, et non sans efforts, tandis que graduellement devenait plus faible et plus lointain le bruit du torrent et des cascades, plus fraîche et plus vive la brise des Apennins. Arrivés dans le voisinage du sommet, Benoît s'arrêta enfin et s'agenouilla sur une large roche, Placide à côté de lui ; et dans le silence de la nuit, le Père et l'enfant demeurèrent longtemps dans une profonde prière, tout près du grand ciel étoile. Enveloppée dans l'âme du Patriarche, celle du petit moine montait avec elle, portée sans le savoir par la prière angélique jusqu'au trône de grâce et de miséricorde. Lorsqu'enfin le saint revint à la terre, il se releva, et avec l'aide de son jeune compagnon posa les uns sur les autres trois quartiers de roche à l'endroit où il s'était agenouillé ; puis tous deux redescendirent, gardés par les anges, les pentes escarpées que les moines redoutaient même de jour. Les voici enfin à Saint-Clément, où l'office de nuit va commencer et où nul ne soupçonne l'excursion nocturne.
Le lendemain, en allant au lac, les religieux des trois monastères tinrent à passer encore une