‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 58 sur 102 · DERNIÈRES ANNEES A SUBLAC LU · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNEES A SUBLAC LU

fois à Saint-Clément ; peut-être bien le Patriarche

leur avait-il laissé entendre la veille qu'il aurait à leur parler de nouveau. Toujours est-il qu'il les accueillit et leur dit: « Allez, gravissez la montagne : sur une roche vous trouverez trois pierres superposées ; ereusez un peu à eet endroit. Dieu « est tout-puissant ; il peut bien donner de l'eau « même sur le haut d'une montagne, pour vous « dispenser à l'avenir d'un si long trajet. » Les religieux, en hommes de foi, ne répliquèrent pas ; ne savaient-ils pas, au reste, que leur Père avait le don des miracles? Ils montèrent donc et trouvèrent que la roche indiquée suintait déjà ; quelques coups de pic, et un petit bassin fut creusé que l'eau remplit aussitôt pour déborder et couler en un gai ruisseau jusqu'au lac. Soixante-dix ans plus tard il coulait toujours, saint Grégoire l'assure ; et nous pouvons ici constater qu'il dit vrai dans ses récits, car le ruisseau coule encore de nos jours, amoindri mais reconnaissable, auprès des ruines de Saint- Jean-Baptiste.

Placide, que le vénérable Père aimait à associer ainsi à ses œuvres, prenait de la vie monastique la part appropriée à son âge et à ses forces. Un jour il fut envoyé chercher de l'eau. Saint-Clément s'élevait au bord du lac. Arrivé donc à l'endroit convenable, l'enfant se penche, plonge sa cruche; mais en la retirant il perd l'équilibre et tombe dans l'eau. Or le lac n'est que le torrent dont les barrages ont élevé le niveau et élargi le lit ; le courant y est donc très fort ; en un instant le pauvre petit est entraîné à portée de flèche vers le barrage inférieur et les chutes de vingt pieds par lesquelles se déversent les eaux. 11 est perdu.

Mais le Patriarche, dans Saint-Clément, est averti intérieurement :

« Frère Maur, crie-t-il aussitôt, cours vite : l'en- « fant est tombé dans le lac et le courant l'em- « porte. »

Recevoir à genoux la bénédiction du Père et courir à la rive, est pour Maur l'affaire d'une minute. Il aperçoit le petit corps roulé par le flot, s'élance, arrive jusqu'à lui, le saisit par ses longs cheveux et en un instant le dépose sur la berge. Alors seulement il s'aperçoit qu'il a marché sur l'eau croyant fouler toujours la terre ferme ; saisi et tremblant à cette vue, il ramène au Patriarche l'enfant qu'il vient de sauver, mais dont les vêtements ruissellent, tandis que lui, Maur, n'a pas un fil de mouillé : le mo}Ten de ne rien dire ? Aussi bien ne voudrait-il pas s'en taire avec son Père, et tout confus il expose l'aventure.

— C'est ton obéissance qui a mérité cela, dit le Patriarche ; je n'y suis pour rien.

— Et moi encore bien moins, réplique le disciple ; car je n'ai pas eu la moindre conscience de ce qui se passait.

— Moi, interrompt Placide revenu de sa frayeur, moi, c'était l'habit du Père abbé que je voyais au-dessus de ma tête (1), et je croyais que c'était lui qui me tirait de l'eau.

On jugea que ce témoignage d'enfant était celui

(1) La <' melote », ou vêtement de peau à capuchon, que la règle nomme cuculle. C'était l'antique et rustique vêtement des solitaires ; et la couleur en était tout simplement celle de la toison. Saint Benoît voulait qu'on ne regardât pas à la nuance; en sorte qu'on s'explique bien comment Placide reconnut la melote de son Père abbé, où son œil d'enfant avait depuis longtemps remarqué telle ou telle particularité.

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de Dieu mémo, qui avait contresigné par un prodige et l'obéissance du disciple et en même temps Tordre donné par le maître, comme organe et représentant du Seigneur ^l).

Que s'il est beau et fortifiant de saisir ainsi à découvert la vie de Dieu dans ses saints, il faut pourtant avouer qu'en face de la sainteté, de ses miracles, des témoignages les plus évidents, l'humanité a le plus souvent des yeux pour ne point voir. Elle la reconnaît bien dans les saints glorifiés, qui ont vécu jadis, et contre lesquels aucune passion ne l'anime plus ; mais tant qu'ils vivent sur cette terre, elle n'a ordinairement pour eux que méconnaissance et persécutions. 11 n'en faut pas être surpris ; « s'ils ont persécuté le Maître, ils persécutées ront les disciples. » Tant qu'ils cheminent en ce bas monde, les saints ont un adversaire d'autant plus acharné qu'il comprend bien, lui, ce que valent les amis de Dieu et quel tort ils font à l'enfer. L'ange déchu met donc toute son habileté à miner ou à combattre ouvertement leur œuvre; en eux sa haine poursuit les temples de l'Esprit divin ; et véritablement la persécution est un sûr garant que l'œuvre à laquelle elle s'attaque est de Dieu. Exceptionnellement, le maudit entre lui-même en scène et porte des coups directs à tout ce qui, chez les saints, n'est pas hors de sa portée ; mais il ne peut strictement rien en ce genre au-delà de ce que

(1) Plus tard un oratoire fut élevé sur le lieu où saint Maur avait ramené à terre saint Placide. Cet oratoire existe encore, mais il se trouve assez élevé au-dessus de l'Anio. Cela tient à ce que les lacs ont disparu lors de l'écroulement des barrages, et dès ce moment le niveau des eaux a naturellement baissé, de toute la profondeur de ces étangs artificiels.

lui permet le Souverain Maître, et ce n'est pas par des voies aussi claires qu'il arrivera jamais à grand résultat, il le sait bien : la haine et les horreurs infernales 3r sont trop à découvert. Les créatures sont de plus précieux intermédiaires : leur ignorance, leurs passions, et surtout une jalousie secrète (1), sont autant d'instruments utiles entre les mains du démon, de voiles pour ses pires desseins ; il excelle à s'en servir. Il est surtout satisfait lorsqu'il peut se masquer sous d'honorables dehors, agir sous le couvert de personnages d'apparence, surtout des ministres de Dieu : combattre Dieu par ses propres ministres, c'est l'arme de choix de Satan. En pareil cas, pour faire coup double, ce n'est pas à l'aveuglement qu'il s'en tient, ni à la méconnaissance de l'œuvre divine ; ordinairement il va jusqu'à la persécution, et parfois jusqu'à la plus odieuse. Il faut l'avouer pour que chacun de nous soit sur ses gardes : on écrirait une histoire tristement nourrie de faits si l'on voulait retracer la part de l'ordre sacerdotal dans la guerre de Satan contre les saints. Le maudit se venge ainsi à sa manière de l'effusion universelle de la grâce par les sacrements dont le prêtre est le ministre; de la sanctification qui introduit ainsi Dieu partout, des merveilles de l'œuvre surnaturelle dont le sacerdoce est l'instrument et l'appui nécessaires.

Saint Benoît, tout rayonnant de vertus et de miracles, n'échappa point sous ce rapport à la

(1) « Mos pravorum est invidere aliis virtutis bonum quod « ipsi habere non appetimt. » (Saint Greg\ Dial. IJ, 8). INous ne faisons que développer ici, comme en bien d'autres passages, les sentences brèves, mais pleines d'enseignements, du saint Docteur.

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condition ordinaire des amis de Dieu. Dans son voisinage immédiat était une église desservie par un prêtre nommé Florent, qui se fit le détracteur de l'abbé de Sublac. Epigrammes, interprétations injurieuses des faits, commencèrent la guerre ; ce sont les communes armes de la jalousie. Les gens allaient visiter Benoit pour s'édifier et devenir meilleurs : A quoi bon? disait Florent; est-ce la peine d'aller voir un homme dont le mérite est de vivre autrement que les autres? Si vous cherche/, de bons conseils, vous en trouverez bien plus près de vous. On aurait eu beau jeu à lui demander les preuves, à prier le jaloux de montrer ses vertus et ses miracles ; et d'ordinaire ceux qui en sont riches ne dénigrent point les vertus ni les qualités d'autrui. Si on n'en fit pas la remarque à Florent, du moins on ne l'écouta guère ; le nombre des pèlerins de Sublac alla croissant, et les fruits de salut se multiplièrent. Mais une fois de plus reparut l'énigme qui est de tous les temps: comment le ministre chargé par Dieu du salut des âmes en vient-il à s'irriter contre celui qui à cotés travaille avec succès au même ouvrage ? Jalousie, dit-on ; et c'est bien trop vrai ; mais cela n'explique rien ; car il faudrait dire comment elle est possible en pareil cas. A quoi il n'y a pas de réponse satisfaisante si l'on oublie le personnage f I cii joue en tout cela le rôle principal, mais derrière le rideau. Satan est là, sous ce masque de zèle ; ce que l'on nomme jalousie n'est que la transparence atténuée de sa haine. Qu'il échoue par les petits mo3rens, par la guerre d'épigrammes ou par les mesquines manœuvres : graduellement il enflera ses forces, et du jaloux fera insensi-

blement un criminel. Florent le prêtre en arriva là. Outré de ne recueillir de sa campagne autre chose que la confusion de voir les conversions plus nombreuses et son ennemi plus honoré, il en vint à accueillir l'idée du crime. On sait que l'usage denvover de menus présents, très souvent de petits pains, désignés sous le nom d'eulogies, était commun chez les chrétiens des premiers âges ; et la Règle bénédictine le montre encore en action au vi° siècle. Florent eut l'idée d'y recourir, mais comme Judas, en voilant le coup du traître sous le baiser de l'ami. Mettant à profit les secrètes pratiques de son temps, le vertueux prêtre fit un jour porter à l'abbé de Sublac un pain d'eulogie, comme il eût fait à son meilleur confrère. Benoît reçut en remerciant, bien qu'il connût le poison dont le pain était infecté ; puis il attendit sans rien dire, gémissant en son cœur de trouver passions si odieuses dans l'âme d'un ministre de Dieu, auquel d'ailleurs il n'avait fait aucun mal. L'heure du repas venue. Benoît vit arriver un commensal sur lequel il comptait, car chaque jour celui-ci venait au temps précis de la réfection monastique, quelle qu'en fut l'heure. Dans certain coin de l'Ombrie le saint moine Florentius avait pour familier un ours qui chaque jour menait aux champs la petite basse-cour du solitaire, et la ramenait avec exactitude à l'heure du repas, à sexte ou à none, selon que le saint le lui avait dit au départ (1. Benoit avait de même ses amis, mais de nature plus débonnaire ; c'étaient les corbeaux du bois. Entre autres il en était un d'allures plus familières et

1) Saint Greg. Dialoy. III, Lo.

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probablement compagnon de jeux pour le petit Placide. Celui-là chaque jour entrait sans façons au réfectoire de Saint-Clément, et le Père abbé lui

donnait du pain, comme il est dit au psaume que » le Seigneur donne la nourriture aux petits des « corbeaux qui l'invoquent (1). » Ce jour là donc vint l'oiseau comme à l'ordinaire ; mais au lieu de lui tendre une bouchée, Benoît jeta devant lui l'eulogie empoisonnée, en disant : « Au nom de

Jésus-Christ Xotre-Seigneur, emporte ceci et m va le porter où nul des humains ne le puisse « trouver. » Mais alors le corbeau de tourner et retourner autour du pain maudit, le bec ouvert, les ailes tendues, croassant et semblant dire : Je voudrais bien obéir, mais comment faire ? Je ne puis pas. — Et Benoit d'insister une fois, deux fois: « Prends, prends sans crainte, et va le jeter là « où on ne pourra le trouver. » L'oiseau cessa son manège, mais pour se livrer à une mimique assez prolongée ; enfin se décidant brusquement il prit le pain au bec, s'envola et disparut. Trois heures après il revint, et reçut, alors sa pitance accoutumée que le vénérable Père avait eu soin de réserver.

Florent constata bientôt que sa perfidie avait échoué ; mais bien loin d'être rappelé à lui-même par un échec qui attestait la protection céleste, quel qu'en eût pu être le mode, le malheureux n'en conçut qu'une haine plus forte ; et cette fois l'inspiration infernale se montra sans voiles. Xe pouvant rien contre le maître, il eut la perfidie de s'attaquer aux disciples, de les viser à l'âme pour

1 Ps. CXLVJ.

en chasser Dieu et atteindre du même coup leur Père au plus intime du cœur. Profitant de l'absence de clôtures effectives autour de Saint-Clément, il envo3ra dans le petit jardin sept créatures que son austère vertu avait bien su découvrir, pour danser et s'ébattre sous les yeux des jeunes moines comme il se faisait jadis aux mystères infâmes du paganisme !

L'ange de Sublac veillait, et nul de ceux qui lui étaient confiés ne périt ; mais en présence de pareilles attaques, dont il était la cause unique et bien innocente, l'humble Père crut devoir céder la place. En demeurant, il provoquerait sans doute quelque nouveau crime de la part de son malheureux voisin ; peut-être la mort spirituelle de quelques uns des moines de Sublac s'ensuivrait elle ; il y avait donc au point de vue surnaturel de puissantes raisons pour imposer le départ. Dans un autre ordre d'idées, il est certain que Benoît songeait déjà à une migration, et qu'il vit dans les attentats de Florent une indication de la volonté divine. Saint Grégoire, il est vrai, ne touche pas cette question, non pas même d'un mot ; mais un incident qui viendra tout à l'heure sous sa plume indiquera bien clairement chez l'homme de Dieu la conception d'un projet nouveau, que les circonstances le décident à réaliser sans autre délai.

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