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CHAPITRE IX

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Trente années environ, d'après les calculs communément adoptés (I), s'étaient écoulées depuis que Benoit était venu cacher son existence dans la grotte de Sublac ; et le vénérable Père touchait à ses cinquante ans lorsqu'il prit le parti de quitter sa chère solitude. Les âmes que Dieu habite comme des sanctuaires privilégiés demeurent, dans leur région supérieure, inaccessibles aux agitations douloureuses de ce monde passager; mais si elles souffrent sans perdre « la paix de Dieu qui dépasse tout « sens humain », elles souffrent aussi plus vivement sans comparaison que les âmes ordinaires. Le Patriarche n'avait pas à se séparer seulement de ses souvenirs et des lieux auxquels tant de grâces choisies, tant d'heures vécues en Dieu, l'attachaient profondément : il fallait de plus quitter ses enfants, non pas cependant sans espoir de les revoir. Mais

1 La date de 'Si'.) est la plus communément reçue.. Nous l'adoptons, mais sans lui donner plus que valeur approximative. Elle s'appuie principalement sur la chronologie donnée dans les Actes de saint Placide. Ceux-ci valent ce que nous disons à l'Appendice, II. Toutefois il est possible que ces dates proviennent de quelques données traditionnelles plus ou moins vagues, parce qu'elles concordent assez bien avec la trame générale de la vie de saint Benoît et avec le cadre historique.

l/lO LE PATRIARCHE SAINT BENOIT

puisque la volonté divine s'était manifestée, aucune hésitation ne pouvait l'arrêter dans la voie nouvelle ouverte devant lui.

Le premier soin du Patriarche fut de pourvoir à la vie qui allait être celle de ses monastères de Sublac, lorsqu'il ne se trouverait plus au milieu d'eux. Nous apprenons qu'il leur donna une organisation en apparence peu différente, en réalité très nouvelle pour eux. Dans chacun il établit un prieur pour seconder l'abbé, et augmenta le nombre des moines. Jusqu'alors les abbés à Sublac avaient été les lieutenants du fondateur plutôt qu'abbés investis d'un gouvernement autonome : le groupement uniforme par douze avait accentué ce trait ; l'ensemble des monastères formait ainsi un tout que nous avons ci-dessus caractérisé. Dès maintenant il n'en va plus ainsi : ce tout se fractionne en autant de monastères plus nombreux, gouvernés par une hiérarchie complète, l'abbé recevant dans chacun la plénitude de son autorité par le fait même de l'établissement des prieurs. Saint Benoît avait vu son œuvre arriver à maturité ; il savait pouvoir lui donner son plein exercice, et n'être plus tenu à guider la marche d'hommes depuis longtemps formés, d'institutions désormais bien établies. Pour ses disciples, l'absence du grand et bien-aimé Patriarche serait une privation vivement ressentie ; mais pareille séparation arrive toujours et nécessairement pour les rejetons des saints.

Au surplus le Père ne s'en ira pas seul ; avec lui partiront ses deux disciples les plus aimés, Maur et Placide, celui-ci arrivé à l'adolescence et engagé dans la droite voie des saints ; avec eux un petit

groupe de moines suivra Le Patriarche. Mais voici qu'au moment où Benoit s'arrache aux adieux de ses fils et se met en marche avec ses compagnons, trois corbeaux sortent du bois, et voletant autour de L'humble cortège, L accompagnent à travers les sentiers de la montagne. Ils seront fidèles jusqu'au bout, ces familiers d'ordinaire si attachés à leur retraite et à leur nid : comme pour bien montrer que si Benoit les attire, ce n'est pas parce qu'il les a tout simplement apprivoisés; et encore pour dire à leur manière que la stabilité, élément ordinaire et nécessaire de la vie bénédictine, doit pouvoir céder quand il le faut à l'appel certain de Dieu (1). On était au déclin de l'automne (2) ; après un dernier regard sur la Vallée Sainte, sur les moutiers tant aimés, sur la grotte d'où ils étaient issus, Benoît reprit la route qui l'avait amené jadis

(1) Le trait des trois corbeaux est attesté par le poète Marc, disciple immédiat de saint Benoit :

...te, ne solus abires Très subito corvi promeruere sequi.

2) C'est encore Marc qui nous le donne à penser, par sa description poétique de la désolation de Sublac au départ du Patriarche : il prête à la nature les sentiments qu'éveille un jour d'automne avancé à Subiaco :

Te sibi sublato tenebris mons cœlitus horret,

Et pallet nebulis concolor ipse suis.

Mœrent et largïs distillant fletibus antra,

Cumque suis plangunt tabida lustra feris. Teque lacus liquidi vero flevere dolore, Et sparsit laceras silva soluta comas.

Brouillards sombres, chute des feuilles, arbres dénudés, humidité des grottes coulant en larges gouttes ; au loin le hurlement des loups. C'était au sein de cette âpre nature que le jeune ermite avait vécu tant d'hivers. Au reste le récit de saint Grégoire indique assez la saison. Le départ eut lieu peu après l'apparition des filles envoyées par Florent. Or ces créatures ne sont pas venues là par une température hivernale pour m danser longtemps », vêtues comme en Eden. En été. au contraire, cela pouvait se faire, voire durant le bel octobre d'Italie. C'est donc bien, croyons-nous, en automne et non en février, que Benoît quitta Sublac.

adolescent au désert de Sublac. 11 voulait gagner la région de Préneste et ensuite la voie Latine qui devait le conduire en Campanie, à la petite cité même de Casinum. Mais dans la montagne le chemin n'est pas toujours clair, et l'on va sans guide. A cela le Seigneur a pourvu ; car à chaque carrefour des sentiers où le doute pourrait naître, deux jeunes gens se trouvent toujours à point nommé pour indiquer le bon chemin à la petite troupe voyageuse (1).

A peine avait on parcouru dix milles qu'un messager parti de Sublac rejoignit en toute hâte ; un des disciples de Benoît lui faisait dire : « Reve- « nez, Père, car le prêtre qui vous persécutait est « anéanti. » Le messager donnait en même temps les détails. En apprenant le départ de Benoît, le misérable Florent, qui se trouvait alors au balcon couvert de sa maison (2), se livrait aux transports de sa joie mauvaise, lorsque le lourd plafond s'était

(1) Toujours Marc le poëte :

Per déserta tibi dux, via, Christus erat. Nam^ue duosjuvenes bivium perduxit ad omne, Qui te firmarent quod sequereris iter.

(2) On traduit ordinairement le mot « solarium » par « toit en terrasse ». 11 est pourtant clair qu'ici ce sens est faux : car comment expliquer alors la phrase de saint Grégoire : Hoc ipsam in quo stabat solarium cecidit, perdurante immobiliter tota domus fabrica, et Benedicti hostem conterons extinxit? Si le toit est tombé sous les pieds de l'homme, il ne l'a pas écrase, éteint, comme un éteignoir éteint une bougie ; et « tota fabrica domus » comprend tout ce qui est maçonnerie et charpente d'immeuble : comment tout cela est-il demeuré, si la terrasse supérieure s'est effondrée dessus ? Il faut au contraire voir dans ce « solarium » un de ces balcons couverts d'un toit en marquise, si fréquents en Italie; ou encore une terrasse de premier étage ménagée en avant de la maison ou dans un retrait, et couverte par un plafond maçonné que soutenaient des colonnes. Mais le premier sens est le meilleur, à notre avis, confirmé qu'il est par un passage de la Vie de saint Césaire d'Arles (Lib. II, § 21), contemporaine de saint Benoît.

effondré sur lui et Taxait écrasé, sans que le reste de la maison eût subi la moindre secousse. La main de Dieu était visible dans le châtiment du persécuteur; le Seigneur avait vengé son serviteur. Mais celui-ci ne songea qu'au malheur éternel d'une à me surprise ainsi au milieu du crime, et il pleura. Pour toute réponse au message de son disciple de Sublac, il lui lit tenir l'ordre d'accomplir une pénitence déterminée pour expier la satisfaction ([lie lui avait visiblement causée la mort d'un ennemi. I De retour il ne fut pas question, bien qu'on fût encore peu éloigné de Sublac, et que la mort terrible de Florent dût pour longtemps faire taire les envieux. Il y a bien là une preuve que saint Benoit, en émigrant vers le Cassin. obéissait à une volonté divine dont il avait clairement conscience, et réalisait un plan déjà mûri dans sa pensée. Un témoin s'est trouvé pour dire que le Seigneur attendait en effet son serviteur sur la montagne prédestinée. Un solitaire s'y était établi ; or, vers ce temps, il reçut du ciel l'ordre d'en partir, parce qu'un autre ami de Dieu y allait venir 2 .

Après la traversée des montagnes, la petite cara-

1) Saint Grégoire désigne ce disciple sous le nom de Màur, Maurus nomine », et on a généralement mis le tait à la charge de saint Maur. Pourtant il est clair que saint Grégoire désigne un homonyme ; car dans les chapitres précédents, en parlant de saint Maur (une dizaine de fois), il l'a toujours nommé « Maurus famulus Dei. Maurus monachus, » puis simplement Maurus, comme une personne suffisamment connue. Ce n'est pas après cela qu'il va nous le présenter en ces termes : « discipulus, Maurus nomine » ; il s'agit cette fois d'un autre, cela nous semble évident. Au surplus, saint Maur a certainement accompagné le Patriarche au Cassin comme son aide et son second.

1 Marc nous dit en effet :

HicChristus quoque viventijusto proudixerat uni : Mis tu parce locis, aller amicus adest.

vane gagna la campagne, et quelques monuments traditionnels ont jalonné sa route. Arcinazzo, Torre, où un monastère de Bénédictines marqua plus tard le lieu dans lequel le bâton de saint Benoit, planté en terre, serait devenu arbre ; Guercino, où une église fat dédiée au bienheureux Père ; enfin Alatri, où son passage a laissé des traces plus nombreuses (1). A quelque distance de la ville, sur une colline élevée de douze cents pieds, se trouvait un monastère récemment construit par un des plus illustres personnages de l'époque, le patrice Libère, qui après avoir été préfet d'Italie, gouvernait alors les territoires conquis par Théodoric dans la basse vallée du Rhône et les défendait contre les armes des Francs et des Burgondes. Le monastère d'Alatri était placé sous le patronage de saint Sébastien, que Libère avait probablement choisi à raison de son caractère militaire; et l'abbé en était, en 529, le diacre Servandus. De celui-ci saint Grégoire fait l'éloge comme d'un homme expérimenté dans les voies de Dieu. Benoît le connaissait-il d'avance? Nous l'ignorons; mais il est certain qu'il le visita au passage, et que dès lors les deux abbés furent liés de l'amitié des saints. Quels faits marquèrent le séjour de Benoît à Alatri, nous ne le savons ; et pourtant il dut se produire là quelque chose de particulier ; car dans la suite il n'y eut pas dans la petite ville moins de trois églises dédiées à saint Benoit.

D'Alatri les voyageurs gagnèrent la vallée où serpente paresseusement le Liri ; et bientôt ils purent apercevoir la masse imposante du mont

(1) Cfr. Dom Tosti, Discorso Storico, cap. iv.

de Casinum, se détachant en éperon de la chaîne des Apennins. Des remparts et des tours couronnaient encore la cime ; des bois d'yeuses tapissaient les pentes rocheuses du mont ; et à ses pieds, comme abrité dans ses puissantes racines, L'antique municipe de Casinum montrait, sur la voie Latine, les restes de son ancienne prospérité I .

Les restes, disons-nous ; hélas! oui, là comme ailleurs en Italie, le vfl siècle a multiplié les ruines et nous en savons les causes. Cette contrée riche et fertile, tant vantée par les écrivains des siècles classiques, a été abandonnée à elle-même; et le sol, toujours verdoyant, se transforme en marais alimentés par les méandres du Liri. Casinum s'est repeuplé pourtant en partie sous l'administration de Théodoric et de son ministre Cassiodore ; quelques familles riches y ont reparu, et la curie s'est reconstituée. Mais la population nouvelle est composée d'éléments disparates, en majorité païens. Il n'y a plus d'évêque à Casinum depuis trente ans lorsque Benoît y arrive (2) ; et l'évangélisation du pays est à reprendre. Or, elle n'est guère favorisée par une situation politique et religieuse, dont nous devons dire quelques mots.

Les trois années 52rt-527 avaient vu des changements profonds en Italie. Le gouvernement de Théodoric, jusqu'alors remarquable par sa sagesse,

(1) Casinum était alors plus rapprochée du Liri que la petite ville moderne de San-Germano qui la remplacé. Les ruines de l'amphithéâtre indiquent aujourd'hui presque seules l'emplacement de Casinum, que le chemin de fer traverse actuellement. Le gouvernement italien n'en a pas moins débaptisé San-Germano, pour lui imposer le nom de Cassino.

(2) Tosti, /oc. sujy. cit.

avait subitement révélé le barbare à demi conquis par le christianisme et la civilisation. Un édit de dépossession lancé contre les catholiques, pour les dépouiller de toutes leurs églises au profit des ariens ; des persécutions, des martyres ; on venait de voir tout cela de 524 à 526. Deux événements avaient provoqué un revirement si complet : l'écrasement des Visigoths par Clovis à la bataille de A'ouillé, puis une ordonnance de l'empereur de Constantinople, Justin, qui renouvelait une loi de Théodose, et déclarait inhabiles aux charges publiques les hérétiques et les païens. Or Théodoric se considérait et par tous était regardé comme le protecteur officiel de l'arianisme, qui s'incarnait alors dans les races gothiques. La défaite de Vouillé avait fait prendre les armes au roi d'Italie; puis la paix était revenue. Mais lorsque parut l'édit de l'Empereur, rien ne put contenir le ressentiment de Théodoric : ce n'était plus seulement affaire politique, mais question religieuse. En vain Justin avait-il excepté dans son ordonnance les tribus gothiques reconnues comme auxiliaires de l'Empire : c'étaient là formules surannées auxquelles s'attardait la diplomatie de Byzance. Il y avait bien longtemps que les Goths d'Espagne et d'Italie avaient oublié leur titre d'auxiliaires ; le leur rappeler était une injure de plus. D'ailleurs frapper les Goths ariens, c'était atteindre Théodoric à la prunelle de l'œil, tout le monde le savait ; et Justin n'avait pas en mains la puissance de Théodose pour dompter le lion qu'il blessait. Le vieil Empereur se trompait d'époque, bien qu'il eût parfaitement raison de prétendre brider les hérétiques dont les intrigues séparatistes allaient

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disloquer L'Empire d'Orient. S'il eûl pris l'avis du Pontife romain, nul doute que dos conseils plus ne lui eussent été donnés. L'Eglise catholique n'était pour rien dans cette provocation, motivée mais intempestive, adressée au roi Théodoric; ce fut pourtant l'Eglise qui en supporta toutes les conséquences dans les états du redoutable prince.

Cassiodore, impuissant à conjurer l'orage, quitta la cour, et se retira dans la solitude, laissant son impérieux maître décréter la confiscation violente de toutes les églises catholiques au profit des ariens. Le grand ministre ne fut pas poursuivi pour sa désapprobation éclatante; mais Symmaque le patrice, et Boëce le glorieux consulaire, le philosophe chrétien, payèrent de leur vie dans les tourments et les cachots la tactique malheureuse de l'Empereur. Théodoric alla jusqu'à se saisir du Pape Jean I, jusqu'à vouloir contraindre le saint Pontife à plaider lui-même devant Justin la cause de l'hérésie. Jean refusa de trahir ainsi la foi, dont il mourut martyr dans les prisons de Ravenne. Mais le sang des trois illustres victimes retomba sur le persécuteur ; et en 520, Théodoric expira dans d'horribles souffrances, aggravées par de cuisants remords.

Le trône d'Italie demeurait à son petit-fils, nommé Athalaric. C'était alors un enfant ; mais la régence était remise aux mains de sa mère, la noble reine Amalasunthe, fille de Théodoric et nièce de Clovis. Princesse catholique, digne héritière des qualités royales de son père, elle rappela aussitôt Cassiodore, cassa l'édit relatif aux églises, rendit pour quelque temps la paix à l'Italie. C'était à l'aurore de cette bienfaisante régence que

Benoît arrivait au Mont Cassin, mais non pas pour y voir le ternie des révolutions politiques. En Orient, Justinien allait ceindre la couronne impériale, et bientôt revendiquer les droits de l'Empire sur l'Afrique et l'Italie par l'épée de Bélisaire.

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