‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 64 sur 102 · LE MONT CASS1N LOI · texte numérisé non relu

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en érigeant la croix à la place4 même de l'idole, était bien celle que nous lui attribuons.

Mais cette victoire n'alla pas sans une résistance furieuse de l'enfer que ses adorateurs d'hier ne défendaient plus. Comme le seul Dieu véritable et éternel a ses sanctuaires, où il se plaît à entendre ses serviteurs et à recevoir leurs hommages, le démon a les siens, et il a soin de n'en jamais manquer. Car par-dessus tout il tient à se faire adorer, à se faire attribuer l'honneur dû par la créature à Dieu seul : Similis ero Altissimo ; c'est son vieux cri de révolte, la devise de sa haine à jamais invétérée. Le culte de Mithra, ou du Soleil, avait été l'adversaire déclaré, et le plus redoutable, du christianisme dans tout l'Empire. Son titre était l'Invincible, Invicto Soli. Et voilà que d'obscurs disciples de son ennemi, désarmés, dépourvus de toute puissance terrestre et de tout éclat mondain, triomphaient de lui, ruinaient à leur gré son temple, renversaient son autel, le dernier peut-être où coulât encore en son honneur le sang des victimes, où fumât l'encens des sacrifices! Etre chassé de ce sanctuaire, dépossédé de ces honneurs, c'était pour Satan l'humiliation suprême; car elle affirmait sa défaite comme sa condition de simple créature, et justifiait sa damnation. Aussi les esprits d'enfer, privés de sacrifices, d'encens, et d'adorateurs par une poignée de moines, ne se laissèrent-ils pas expulser sans coup férir. r-

Naturellement ce fut le chef qu'ils attaquèrent d'abord; mais leur rage était enchaînée d'en-haut ; elle dût se borner à des menaces, à des cris de fureur, à des apparitions efïrayantes. Les moines n'eurent à supporter que les clameurs, et c'était

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déjà beaucoup ; car ces cris là sont plus semblables au hurlement des fauves qu'à l'éclat de la A^oix humaine. Du moins prouvaient ils que le vénérable abbé n'était pas victime d'hallucinations lorsqu'il disait à ses disciples ce qu'il vo}Tait faire au démon. Celui-ci en effet, sous quelque forme terrifiante, apparaissait à son adversaire, jetant des flammes par les yeux et par la bouche, menaçant de se précipiter sur lui. Mais Benoît ne s'effrayait ni ne se détournait de son travail. Alors c'étaient des cris : « Benoît!... Benoît!... » Le saint se gardant bien de prêter aucune attention, le démon humilié, dépité, se répandait en clameurs : « Benoît ! Quoi ! Béni ! Non, non, mal « dit, Maudit! Que viens-tu ici? Qu'as-tu à faire (( de me persécuter (1)? » etc. Les frères entendaient tout ce vacarme, mais Benoît seul voyait l'ennemi, dont le tapage, au reste, n'arrêtait pas le travail des moines.

On se mettait à l'œuvre en effet pour aménager le monastère, maintenant que le terrain était déblayé. Il ne s'agissait plus d'un petit moutier comme à Saint-Clément, et le Patriarche entreprenait sur un plan nouveau. Le quadrilatère fortifié devait renfermer tout le monastère dans son enceinte ; des tours on tira de suite parti pour des celliers et des locaux de service; car Benoit entendait que désormais les moines passent faire

(1) Le jeu de mots Bénédicte, Maledicte, ne se peut traduire par deux seuls mots en français ; nous sommes obligés de donner à la traduction un tour plus long- pour rendre la physionomie des exclamations diaboliques. Elles sont tout à fait dans le goût des jeux de mots auxquels se livrent souvent les esprits mauvais pendant les exorcismes ; et ce n'est pas un des moindres caractères d'authenticité du récit de saint Grégoire.

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et trouver sans sortir de la clôture tout ce qui serait nécessaire au courant (\c la vie. D'autre part la grosse tour d'entrée fut affectée au logement de la communauté. Les salles puissamment voûtées de ce donjon aux murs énormes avaient probablement servi autrefois au casernement de la garnison : les soldats du Christ y remplacèrent les légionnaires. Le chef s'établit dans une chambre à deux fenêtres, dont l'une donnait au midi vers Capoue. l'autre à l'ouest vers Gaëte. Tout à côté une pièce barlongue servit au dortoir des frères.

Quoique la communauté ne fût pas nombreuse à l'origine, la tour ne pouvait cependant suffire à tout, et on se mit en devoir d'aménager les bâtiments nécessaires. Le temple d'Apollon fut d'abord converti en une église dédiée à saint Martin. Benoit voulait honorer dans le grand thaumaturge des Gaules le vainqueur du paganisme et le destructeur de tant d'idoles, l'initiateur et le propagateur de la vie monastique en Occident. Cette église de Saint-Martin, ornée des dépouilles opimes du temple de Jupiter, ne pouvait guère ressembler aux oratoires de la Vallée Sainte à Sublac (1). Au sommet du monticule, et au pied de la colonne surmontée de la croix, s'éleva un

(1) Dom Tosti pense que les dix-huit colonnes de marbre employées au xi' siècle pour la reconstruction de l'église du Mont Cassin, provenaient du temple transformé en église par saint Benoit. Mais c'est une erreur ; les colonnes qui entrèrent dans les édifices du B. Didier venaient de Rome, ainsi que bien d'autres marbres. Transportées sur des bateaux par

Tibre et la mer jusqu'à l'embouchure du Liri, ces dépouilles

furent ensuite charriées jusqu'au sommet du Cassin. Ce sont

les affirmations d'Alfano et de Léon d'Ostie, chroniqueurs

-iniens, remises en lumière par le savant professeur

Lanciani, Destruction o/* ancien t Home, page 185.

oratoire moindre, dédié à saint Jean-Baptiste, le premier ascète de l'Evangile.

Les diverses officines nécessaires au monastère devaient sans doute relier la grosse tour d'angle à l'église Saint-Martin (1). Ni le bois ni la pierre ne manquaient pour l'ouvrage ; on profitait même des anciennes murailles pour les faire entrer dans les bâtiments nouveaux. Un jour les moines avisèrent une pierre qu'ils trouvaient propre à la construction, et décidèrent de l'amener à pied d'oeuvre. Deux et trois se mirent en devoir de la soulever, mais sans réussir ; d'autres vinrent les aider, sans plus de succès ; il semblait qu'elle fût enracinée dans le sol. Soupçonnant quelque nouveau tour de l'ennemi invisible, les religieux recoururent à leur Père, et lui firent demander devenir dire une prière pour chasser le diable. Benoit ne parut point surpris, vint au chantier, pria un instant en silence, puis bénit la pierre : et aussitôt les moines l'enlevèrent triomphants, comme si elle n'eût rien pesé. Mais alors le Père les rappela : c< Creusez un peu la terre là où était ce bloc », leur dit-il en se retirant. Les frères se mirent à l'œuvre, et à une certaine profondeur la pioche heurta un corps dur ; on déblaya, pour retirer finalement une idole de bronze enfouie là depuis longtemps (2). On la jeta pour le moment au hasard, dans la cuisine, nouvellement construite tout au-

1) C'est-à-dire occuper les côtés ouest et nord de l'enceinte fortifiée.

(2) Les fouilles archéologiques en Egypte ont fait découvrir sous le pavé des temples des statuettes d'idoles en nombre plus ou moins grand ; et il est admis maintenant que les païens les enfouissaient ainsi pour consacrer à leurs divinités les temples qu'ils élevaient. L'idole retrouvée au Cassin avait probablement la même destination.

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près du lieu où on travaillait. Mais voilà qu'un instant après les frères voient avec terreur des flammes jaillir de toutes parts dans le petit bâtiment qu'elles vont dévorer. On s'empresse en tumulte à jeter de l'eau ; et le bruit ramène le saint Patriarche. Trouvant ses enfants tout affairés à éteindre un incendie dont il ne voit, lui, nulle trace, il prie un Instant la tète inclinée, puis rappelle les moines: « Faites le signe de la croix « sur vos yeux, mes enfants, dit-il ; vous verrez « qu'il n'y a pas la moindre flamme dans la cui- « sine, et que tout ceci est purement prestige du « démon. » Et, en effet, les bons religieux, désabusés, comprirent que le diable avait simplement voulu par une fantasmagorie jeter le trouble dans les esprits et leur faire perdre le temps. C'est une de ses ruses favorites. Toutefois le malin constatait que son tapage n'avançait point ses affaires, tant son adversaire était expérimenté ; les morsures de la calomnie n'avaient abouti qu'à conduire au Cassin ce Benoit détesté, à ruiner les temples, à fonder une citadelle monastique. Il fallait donc recourir à des coups plus efficaces, si Dieu le permettait.

Un jour, pendant que le Patriarche est dans sa cellule conversant avec Dieu, il voit apparaître le démon qui, d'un air narquois, lui dit : Je vais trouver les frères à leur travail. A ces paroles, Benoit comprend qu'il ne s'agit plus de vacarme ni de mauvais tours, et sur-le-champ il dépêche un religieux vers les moines qui en ce moment travaillent à exhausser une ancienne muraille :

Soyez sur vos gardes, voici que l'ennemi va vers « vous, » leur fait-il dire. Mais le messager n'a

pas achevé la phrase que l'énorme mur se renverse sur le côté, comme sous une poussée invisible, et les décombres s'amoncellent sur le corps d'un enfant qui vient de recevoir l'habit monastique, le fils d'un membre de la curie de Casinum. Attendu l'épaisseur de cet ancien mur et la dimension des pierres qui le composent, il est trop clair que le pauvre petit est écrasé. Consternés, les moines font aussitôt avertir leur Père abbé. Benoît, quoique ému douloureusement, se contente de répondre : « Apportez ici le cadavre. » On obéit, mais une fois les décombres déblayés, on constate que les membres sont brisés et toute l'ossature écrasée ; il faut aller quérir quelque grosse toile pour y déposer ces restes informes et pantelants, et pouvoir les porter jusqu'à la cellule du Père abbé. Là se trouve une natte sur laquelle Benoît a coutume de se prosterner pour prier (1) : il y fait déposer le sanglant fardeau, congédie tous les frères, s'enferme avec le cadavre de son enfant, et se met à prier avec plus de ferveur et d'instances que jamais. Quelques instants après, les moines occupés à réparer le désastre de la muraille voient venir à eux, allègre et vigoureux, l'enfant dont tout à l'heure ils avaient transporté le corps sans forme ni vie ; et le petit moine se met paisiblement à rebâtir son mur comme si rien ne s'était passé. Cette fois Satan était vaincu : il avait été jusqu'à l'homicide, son dernier effort, que Dieu lui permet rarement ; et il n'avait abouti qu'à un triomphe pour son adversaire. La partie était

(]) Nous voyons saint Césaire d'Arles prier ainsi prosterné à terre sur une natte dans sa cellule (solo stratus) (S. Caesar; Vit. Lib. II, cap. ri, § 7).

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