CHAPITRE XI
La Coixiramii.ia.'LL'bé du Oassiii..
Les travaux qui viennent d'être indiqués ne furent pas, on le comprend, l'œuvre d'un jour, surtout avec les interruptions et les suspensions imposées par l'observance monastique. C'est pourquoi nous devons embrasser en les étudiant une période de dix à quinze années. Il est non moins clair que pour ces mêmes travaux, s'il fallut du temps, il fallut aussi des bras, et en bien plus grand nombre que n'en pouvait fournir la petite colonie arrivée de Sublac au Mont Cassin. Mais d'abord il faut se souvenir qu'avec les domaines dont Tertullus avait fait abandon au monastère, il y avait les serfs attachés à ces domaines ; population dont le sort devait attirer sans retard l'attention du Patriarche, et qui aida, sans aucun doute, aux travaux d'établissement. La part principale demeura pourtant le lot des moines, le récit de saint Grégoire nous en est garant; c'est dire que leur nombre sj grossit non moins rapidement au Cassin que naguère dans la Vallée Sainte. Et la qualité, meilleure encore que la quantité, ne fit pas défaut. Sans parler des vocations qui n'ont pas laissé de traces dans l'histoire, et c'est toujours le très grand nombre, nous
devons remarquer que la période à laquelle nous nous attachons vit entrer au monastère nouveau Constantinus, qualifié « homme extrêmement vé- « nérable » par saint Grégoire qui Fa connu ; il était destiné à être le premier successeur de saint Benoît. Puis voici Simplicius, qui fut lui aussi plus tard à la tête du monastère ; puis Marc le poète ; et Antoine, et Constantinien, premiers compagnons de saint Maur en France où le Pape Calixte II leur décerna le culte officiel de l'Eglise ; et encore les deux frères Speciosus et Gregorius, dont nous retrouvons l'éloge sous la plume de Grégoire le Grand. Nommons enfin Paulin et Augustin, dont la mémoire nous a été conservée par leur sépulture ; Paulin devait recevoir plus tard les honneurs du culte dans l'abbaye où Benoît l'avait accueilli (1). Quand un monastère, gouverné par un saint tel que Benoît, compte à la fois une dizaine de religieux dignes par leurs vertus de vivre dans l'histoire, sans oublier ceux dont l'humble et sainte vie n'est écrite que dans le cœur de Dieu et de ses Anges ; on peut le dire en vérité : « Beatus populus cui hœc sunt, cujus « Dominus Deus ejus (2). »
Il y a pourtant plus encore autour du saint abbé. Près de lui vivent les deux fils privilégiés que le Seigneur lui a donnés. C'est Placide, qui grandit ; vers 530 il quittera la compagnie des enfants pour prendre son rang parmi les moines; et il -y apportera dans leur pleine floraison les vertus solides et précoces que le Patriarche a cultivées en cette
(1) Mabillon, Annal., t. I, Lib. III, §24. (2 Ps. CXLIII.
LA COMMUNAUTE DU CASSIN 1 f)7
ame prédestinée. C'est Maur, devenu de son côté L'auxiliaire puissant en œuvres sur lequel Benoît aime à se reposer. Les moines le vénèrent, la nouvelle communauté qui se forme au Cassin demande au Patriarche d'établir le jeune serviteur de Dieu comme son prieur (1). Benoit ne saurait trouver d'objection à un projet si conforme à ses pensées ; mais il veut procurer à son disciple toutes les grâces d'état nécessaires à une charge où il aura une lourde responsabilité, chargé qu'il sera de seconder son abbé sur tous les points de l'observance. Aussi présente-t-il Maur à l'ordination du diaconat : nous saurons par l'exemple de Benoît lui-même quelle idée s'attachait à cet ordre, et pourquoi les chefs des communautés en étaient ordinairement revêtus. La pensée du Patriarche était donc claire en cet établissement du premier prieur du Cassin; les religieux crurent même y lire une indication pour l'avenir, et dès lors mirent leurs espérances dans celui qui leur était ainsi désigné, pour le jour où le saint Patriarche leur serait enlevé par l'inéluctable mort.
Le diaconat fut bien pour Maur un moyen nouveau de perfection. Lui aussi « plein de grâce « et de force », il ne s'avança que plus vite dans les voies austères de la sainteté, où le Seigneur lui accorda de faire « miracles au milieu de son
peuple ». Ce fut l'année même de son ordination que pour la première fois ce don lui fut (départi. Benoît avait été appelé au-dehors pour exercer certain ministère de prière et de charité. Maur s'en était allé avec les religieux aux tra-
il) Ceci résulte de la Règle même de saint Benoît, ch. LXV.
vaux de la campagne, à quelque distance, et tous rentraient au monastère pour le repas de midi, lorsqu'ils rencontrèrent, non loin de la porte, un homme et une femme accompagnés de leur fils, un enfant. Le père et la mère se jetèrent aux o-enoux du saint prieur, qu'ils prenaient peut-être pour le Père abbé déjà connu pour ses miracles; ils lui exposaient avec des larmes que le pauvre garçon était boiteux, et muet par surcroît : pour eux, travailleurs rustiques, c'était une lourde affliction, et ils suppliaient Maur de guérir leur jeune enfant. L'humilité du religieux lui fit d'abord repousser avec quelque indignation pareille requête. Mais les moines joignant leurs instances à celles du père et de la mère, Maur se mit en prière, et y demeura longtemps. Puis se relevant, il prit à son cou l'étole diaconale, que selon la coutume du temps il portait toute l'année de son ordination ; la mettant sur la tête du petit infirme, il fit sur lui le signe de la croix; et invoquant à haute voix le Seigneur qui a promis d'exaucer les prières faites avec foi, il ajouta en s'adressant à l'enfant : « Au nom de la Très « Sainte Trinité, et par les mérites de notre saint « maître, tiens toi debout et droit sur tes pieds. » Et à l'instant tous les assistants virent avec joie et saisissement le jeune garçon marcher devant eux sans plus aucune claudication ; ils l'entendirent parler haut et clair pour remercier Dieu ; car le Seigneur avait daigné, selon sa promesse, faire débordante la mesure de ses bienfaits. Benoit apprit à son retour ce qui s'était passé ; sans étonnement, nous pouvons le croire ; car les vertus de son disciple lui étaient mieux connues qu'à