‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 67 sur 102 · LA COMMUNAUTE DU CASSIN · texte numérisé non relu

LA COMMUNAUTE DU CASSIN

personne, et il ne pouvait être surpris que la bonté divine voulût en rendre témoignage.

Mais lai-même, chef de ce corps monastique, qu'est-il devenu avec les années? Pouvons-nous en avoir quelque idée par les rares documents qui nous renseignent?

Benoit a quarante-neuf ans environ lorsqu'il arrive au Cassin ; il est dans toute sa vigueur physique; de haute stature et de robuste constitution, il porte sur ses traits empreints de douceur et de gravité la marque du commerce assidu avec Dieu qui a toujours été sa vie (1). La discrétion, cette « mère des vertus (2), » qui est la caractéristique de sa sainteté, répand sur toute sa personne le charme qui se fait d'aisance et de gravité, de douceur et d'autorité, lorsqu'elles s'allient dans les proportions d'un juste équilibre. La

(l) Nulle image du saint Patriarche ne nous est restée dans les documents écrits; moins encore fallait il s'attendre à trouver peinture ou sculpture qui nous donnât ses traits. Mais la tradition a toujours affirmé sa haute stature et sa vigueur, appuyée par l'effigie en creux de Roiate dont nous avons dit la haute antiquité, toute voisine de saint Benoît ; ajoutons y l'épaisseur des os du crâne conservé à Fleury-sur- Loire. On a discuté pour savoir si le B. Père portait la barbe. Nous ne le pensons pas. Non que l'usage romain s'y opposât, comme on l'a dit bien à tort ; mais dans sa Règle Benoît montre une préoccupation constante d'éviter chez

moines tout trait extérieur qui puisse les faire confondre par les étrangers avec les Sarabaïtes, mauvais religieux que le monde romain connaissait trop, exagérés en tout ce qui pouvait leur donner des airs d'austérité, jusqu'à en être sordides. Or une des caractéristiques des aventuriers d'Eglise, au dire de saint Jérôme, était la barbe longue, " barbes de bouc », dit le saint docteur dans une virulente philippique (Ep. XXII, § 28), où il associe les cheveux longs à la barbe inculte. Nous pensons que saint Benoît, qui a lu cette Epître et s'en est inspiré dans sa Règle; quia donné à

religieux la toasure, c'est-à-dire les cheveux coupés ras, n'a pas voulu pour eux de la barbe longue. Saint Paulin

st. VII) décrit les bons moines « casta informitate ad •■ cutem caesos et praerasos ».

1 Reg. S. Bened., cap. n.

tenue du corps, que Benoit veut chez ses fils exempte de toute singularité, fût-elle pieuse, dénote en lui le règne de cette même vertu, par un certain ordre empreint de mesure et de liberté. Ne pouvons-nous donc voir son portrait dans celui que sa main a tracé du religieux qui atteint le suprême degré de l'humilité? Grave et doux, sans cesse occupé de Dieu, le voyant dans le prochain comme en lui-même, et constatant le perpétuel contraste des perfections divines avec la bassesse de la créature en qui elles se déversent ; il va, silencieux quand le devoir n'ouvre pas ses lèvres, la tête naturellement inclinée comme l'homme qui marche sous l'éclat du grand soleil : car le Soleil de justice éternelle est toujours audessus de sa tête, et à cette clarté divine il sent combien par lui-même il est petit ! Mais c'est avec joie qu'il le constate et renvoie à Dieu l'hommage de ses dons. Aussi combien sereine est sa gravité, combien pénétrante sa parole, et attrayant son aspect où transparaissent dans leur simplicité l'ordre et la paix de son âme !

Où le lisons-nous donc, ce portrait de Notre Bienheureux Père ? Est-il seulement le fruit de l'imagination mise au service du sentiment filial? Ce ne serait pas, en tous cas, l'imagination d'un disciple obscur et tard venu du saint Patriarche, mais celle de longues générations de moines ; car voilà bien neuf cents ans, pour le moins, que ce portrait se lit dans la liturgie bénédictine, qui chante pour fêter le glorieux Père cette antienne, dont aucun monument écrit n'avait donné la formule : « Benoît l'homme de Dieu portait un vi- <( sage plein de calme, avec les nobles allures des

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nges et il allait enveloppé d'une telle clarté « que dès cette terre il habitait dans les cicux (l). » st bien, dans le style de la poésie ecclésiastique, la traduction des Lignes qui précèdent. Mais sur quoi, en définitive, reposent-elles? D'abord sur la Règle et sur le bref éloge qu'en a fait saint Grégoire; puis sur les récits qu'il nous a légués, nous laissant le soin de comprendre et de conclure. En lisant ces récits, l'homme privé du sens des choses de Dieu peut seul les qualifier d' « his- * toires futiles et d'anecdotes pieuses », regretter qu'il ne soit « pas du tout question du développe- « ment du caractère du saint et qu'on parle très « peu de ses vertus véritables (2). » Ce développement, ces vertus, ils sont sous toutes les pages de saint Grégoire ; mais il faut savoir les y lire.

Lorsque nous entendons raconter comment Benoit pleurait la mort terrible d'un ennemi, ne devons nous pas conclure que sa charité pour le prochain était parvenue à la perfection ? Lorsque nous voyons le Seigneur châtier si tôt et si durement quiconque s'attaque à Benoît, fut-ce un prêtre, ne comprenons nous pas comment Dieu atteste que ces attaques l'outragent lui-même, parce que son serviteur lui est uni par la perfection des vertus ? On n'atteint pas à ce degré sans avoir franchi tous les autres; et un Docteur de l'Eglise tel que Grégoire le Grand, le plus riche peut-être de tous en doctrine ascétique et mystique, con-

(1) Erat vir Domini Benedictus vultu placido, moribus decoratus angelicis ; tantaque circa cum claritas excreverat, ut in terris positus in cœlestibus habitaret. — ivc ant. des Laudes.

1 Ebert, llint. dé la Littérature, trad. Aymeric et Condamin, t. i, page ;iS2.

dense tout ce qu'il sait de Benoît dans cette seule phrase : « Ce saint homme était véritablement « plein de l'Esprit de tous les justes. » N'est-ce donc pas affirmer la croissance et le développement de toutes les vertus, l'habitation pleine et stable de l'Esprit de toute sainteté dans l'âme du Patriarche ?

Les moyens de cette croissance qui aboutit à une telle plénitude de vie divine, nous les connaissons. Grégoire n'avait pas à nous exposer ce qui est la pratique obligatoire pour tout chrétien. Il nous a dit seulement ce qui dépassa, en Benoît, la commune mesure : et sa vie érémitique, avec ses terribles austérités; et la mortification héroïque de la chair, de l'imagination même, la plus difficile des victoires ; et la sollicitude pour des âmes incultes, aux instincts violents ; et le pardon généreux des calomnies, des attentats à sa vie. Le reste, Grégoire a soin de nous en avertir, nous le lisons dans la Règle elle-même : la prière, les jeûnes, les privations et fatigues de toutes sortes, les veilles saintes ; surtout le poids d'une autorité redoutable à celui qui en est revêtu; autorité qui a pour premier effet d'enraciner au plus profond de l'âme le sentiment de la crainte de Dieu et de ses jugements. Voilà bien les éléments d'une sainteté angélique.

Aussi Grégoire peut-il insister, dans la période qui nous occupe maintenant, surtout sur les dons surnaturels qui se manifestent chez le Patriarche avec abondance et d'une manière quasi continuelle. Mieux que nous il savait que la sainteté ne consiste point en ces dons, non plus qu'elle n'en dépend. Mais le besoin de cette distinction ne

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s'était pas imposé à nos anciens Pères tel que l'a senti L'Eglise en dos temps plus modernes. Grâce aux attaques et aux polémiques des sectes dissidentes ; grâce au demi scepticisme quelles ont Infiltré dans les esprits, il est devenu nécessaire de mettre au-dessus de toute contestation la vérité de la sainteté catholique, et de l'imposer même aux moins croyants par sa grandeur morale. Ainsi ne raisonnaient ni n'écrivaient les anciens. Chez un membre de l'Eglise, de foi orthodoxe, voyaient-ils Dieu accumuler ses dons? A leurs veux il y avait là une invitation divine à tenir celui-là pour un saint. Le Seigneur lui-même n'en avait-il pas appelé à ses propres miracles pour convaincre d'erreur les Docteurs de la Loi : « Si je n'avais fait au milieu d'eux des œuvres « que nul autre n'a faites, ils seraient sans péché ; « mais voilà qu'ils ont vu, et que néanmoins ils « m'ont détesté, moi et mon Père (1) ! » Et peu de jours auparavant le Sanhédrin assemblée s'était vu réduit au silence par un enfant du peuple qui lui jetait à la face le même argument : « Vous « ne savez pas d'où est cet homme ? Voilà qui est « bien surprenant, quand il vient d'ouvrir mes " yeux aveugles. Car nous savons que Dieu n'écoute « pas les pécheurs, mais qu'il exauce au contraire « celui qui l'honore et fait sa volonté. Or qui « donc a jamais entendu dire qu'homme au monde « ait rendu la vue à un aveugle-né (2) ? » Les Pères de l'Eglise ne raisonnèrent pas autrement. [ls enseignaient les règles de l'ascèse, et n'admettaient pas d'autre voie pour marcher à la

(1) Johan., xv, 2i.

Cl) Jbid., ix, 30-33.

sainteté. Mais de celle-ci un témoignage décisif était pour eux dans le miracle. Non que la sainteté ne se trouvât pas sans de telles manifestations extérieures ; celles-ci dépendent uniquement du bon plaisir de Dieu ; et saint Joseph ni saint Jean-Baptiste n'ont fait miracle en leur vie, que nous sachions : ce qui ne les empêche pas d'être vénérés de toute l'Eglise en tête de tous les saints. Mais là où les phénomènes extérieurs provoquaient authentiquement l'attention, les Pères les notaient avec soin ; et sans autre enquête que celle de la réalité des faits concluaient que Dieu était en cette âme. Ainsi Grégoire le Grand a-t-il traité tous les portraits de ses Dialogues ; ainsi a-t-il donné à Benoit la place de beaucoup la plus large. Et pour nous faire entendre qu'il le considérait, sur le témoignage de Dieu, comme parvenu à la plus haute perfection, il ne trouvera point de procédé meilleur que de nous montrer chez le Patriarche le don que saint Paul estime le plus élevé, celui de la prophétie au sens le plus large du terme. C'est à nous de savoir lire et de comprendre l'enseignement contenu dans ces pages.

Il est un autre avocat de la sainteté, bien involontaire, celui-là, mais qui est obligé malgré lui de rendre témoignage aux amis de Dieu et à l'œuvre de la grâce divine en eux. C'est Satan. Cet être formidable a conservé par larges débris les puissances de sa nature angélique ; et s'il n'en a plus la clairvoyance originelle, du moins gardet-il sous ce rapport une redoutable supériorité sur la nature humaine, elle-même amoindrie par la déchéance due au péché. Satan sait donc fort bien qui sont parmi vles hommes les vrais servi-

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