‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 69 sur 102 · A COMMUNAUTE DU CASSIN L · texte numérisé non relu

A COMMUNAUTE DU CASSIN L

tout jeune encore, et fils du Défenseur d'une cité qu'on ne nomme pas (1), tenait une Lumière devant la table. Peu à peu il en vint à penser en lui-même : m En vérité, quel métier est-ce là? - Oui suis-je pour servir ainsi? Et qui est-il, celui

dont on me fait le serviteur? » Il n'avait pas achevé sa pensée que les yeux du Père Abbé le fixaient avec sévérité :

m One dis-tu, frère? Signe ton cœur, signe ton œur! Qu'un de ceux-ci prenne le flambeau ; et

toi. retourne t asseoir. »

Bien confus, le jeune moine se retira à l'écart ; mais le pis fut qu'ensuite les témoins de la réprimande vinrent lui en demander le motif. Elle avait porté bon fruit, car le coupable eut assez d'humilité pour avouer l'orgueilleuse pensée dont il s'était entretenu : vraiment il semblait qu'elle eût sonné comme la voix aux oreilles du Père. On ne l'oublia pas. C'était une énergique sanction donnée à l'enseignement de l'humilité, dont le saint faisait la base, presque le résumé, de toute sa doctrine spirituelle.

A cette vertu fondamentale et première, Benoit en rattachait une autre qui en est la conséquence,

ce dut être au début de la fondation, alors que le jeune moine n'avait pas encore vu d'illustres personnages rendre hommage à son Père Abbé.

1 Saint Grégoire dit seulement : « Un Défenseur ». 11 y avait deux classes de magistrats ainsi nommés : 1° Le défenseur ecclésiastique, chargé de plaider pour les pauvres ; fonction honorable, et que saint Grégoire honorait spécialement, mais qui ne donnait à son titulaire qu'un relief assez minime. 1 Le défenseur institué par l'Etat, dès le temps des Empereurs, pour soutenir contre les agents du fisc les intérêts des cités. Cette fonction conférait au Défenseur une réelle importance politique, et parfois une fortune d'origine équivoque. Elle nous paraît mieux expliquer la réflexion du jeune religieux.

la traduction effective, et qui à elle seule peut constituer l'état religieux : la vertu d'obéissance. Il eut l'occasion de l'inculquer, elle aussi, par un exemple inattendu.

Deux de ses moines avaient été envoyés audehors pour remplir une obédience dont nous ignorons la nature. Toujours est-il qu'ils durent s'éloigner notablement du monastère ; et vers le midi, la marche aidant, le frugal souper de la veille n'était plus qu'un lointain souvenir. D'après la loi du Cassin, ils ne devaient rien prendre audehors si le Père Abbé, en les y envoyant, n'avait prévu le cas et donné une autorisation spéciale : ce qu'il n'avait point fait ce jour-là. Le saint Patriarche tenait beaucoup à ce point, préoccupé qu'il était sans cesse d'éviter à ses disciples la réputation des mauvais moines, dits sarabaïtes ou gyrovagues, en quête de bonnes fortunes sous des dehors austères. Nos deux voyageurs le savaient bien ; mais la course était plus longue qu'on n'avait cru ; midi était passé depuis longtemps, et la faim devenait pressante. Elle est impérieuse conseillère. Tant il y a qu'en approchant d'une honnête maison où les frères du Cassin prenaient souvent gîte, ils y entrèrent, et demandèrent quelque nourriture. La dame du logis s'empressa de leur servir un repas. Ainsi refaits, les deux confrères passèrent leur chemin; et il était déjà bien tard lorsqu'ils gravirent les pentes du Cassin pour rentrer au monastère. Ils s'en furent tout droit demander au Père Abbé la bénédiction du retour ; mais Benoît de les questionner aussitôt :

— Où avez-vous mangé?

— Nulle part.

l..\ COMMUNAUTE DU CASS1N 179

Le Père prit alors un visage sévère :

— Pourquoi mentir ainsi ? dit-il ; n'ètes-vous donc pas entrés dans telle maison? N'y avex-vous pas mangé ceci et cela ? N'avez- vous pas bu tant de fois?

C'était bien assez d'un mensonge pour une désobéissance : les coupables se jetèrent à genoux et confessèrent leur faute. Us étaient, d'après la règle, passibles d'une peine sévère ; mais le Père leur en fit grâce, les jugeant assez punis, et prévoyant bien qu'ils n'oublieraient pas la leçon. Il semble même, d'après sa première question, que s'ils eussent tout d'abord exposé avec simplicité la nécessité où ils s'étaient trouvés, et dont le Père Abbé se rendait compte à l'avance, ils n'eussent reçu aucun reproche. Un plus terrible exemple vint bientôt sanctionner la règle d'obéissance, parce qu'en même temps se trouvait violée la règle de clôture.

Il y avait au monastère, nous le savons, des enfants que leurs parents y amenaient pour être élevés, et consacrés à Dieu, pour autant que la volonté paternelle pouvait l'imposer. Ils étaient tenus à l'obéissance de la Règle, qui s'adaptait à leur jeunesse et leur procurait une éducation bien supérieure en tous sens à ce qu'ils eussent pu trouver sous le toit familial. Un de ces oblats, et des plus jeunes, admis probablement depuis peu,

îffrait de sa réclusion; il regrettait ses parents, le pauvre enfant; c'était bien naturel. Mais ce sentiment finit par s'exagérer ; dans la petite cervelle germa un projet contraire à la volonté des parents eux-mêmes, non moins qu'à la discipline à laquelle ils l'avaient obligé. Ayant bien combiné son plan,

notre oblat réussit un beau matin à s'évader pour courir à la maison paternelle. 11 y parvint dans la journée, sans que le monastère envoyât personne sur ses traces ; mais le soir n'était pas venu que le fugitif mourait subitement. On l'ensevelit là où il avait trop désiré vivre. Le lendemain de l'enterrement, l'émoi fut grand de trouver le petit cadavre étendu sur la terre : on se hâta de rouvrir la tombe et de l'y déposer de nouveau. Le jour suivant, même spectacle : l'enfant, dans son vêtement monastique, dormait sur le sol fraîchement remué, qui semblait l'avoir rejeté de son sein. Terrifiés, les parents se rendirent au Cassin et racontèrent tout au Patriarche. Benoît n'ajouta aucun reproche au poids de leur douleur : ils avaient librement offert leur fils à Dieu ; ils avaient paru consentir à le lui reprendre : mais ils voyaient assez ce qu'il leur en coûtait, les pauvres gens, et ils venaient maintenant supplier le Père de faire grâce à l'enfant. Il se rendit en effet à l'oratoire, prit une parcelle de la sainte Eucharistie, selon une coutume très répandue alors, et la remit aux parents, en leur disant :

u Voici le Corps du Seigneur. Allez, déposez le « avec grand respect sur la poitrine de l'enfant, « et le remettez ainsi dans la tombe (1). »

(1) Les anciens faisaient souvent de la sainte Eucharistie des usages que n'admet plus la discipline de l'Eglise. Le Saint-Sacrement était pour eux non seulement la nourriture des âmes, mais aussi le signe de leur communion religieuse. De là l'usage de la déposer sur la poitrine ou entre les lèvres des défunts, pour attester qu'ils étaient morts dans la communion de l'Eglise. Mais la discipline ecclésiastique protesta de bonne heure à rencontre. Dès 397, le IIIe concile de Carthage (cap. vi) défendait de a donner l'Eucharistie au a cadavre des défunts. » Saint Benoît n'eut pas à tenir compte

i a COMMUNAUTÉ l>r CASSIN 181

C'était dire qu'il lui rendait sa communion. Les

parents obéirent, et désormais la terre garda le dépôt qu'elle avait rejeté tant que Benoit ne lui avait pas rendu sa bénédiction.

Cet événement tragique fut sans aucun doute un de ceux qui décidèrent le législateur cassinien à exiger des parents, dans sa Règle, certains engagements solennels qui devaient ôter aux enfants l'illusion dont le petit oblat venait d'être victime. Quant aux religieux, ils apprirent de la sorte toute l'importance de la clôture, puisque le fait d'en être sorti sans la permission et la bénédiction abbatiales était, même chez un enfant, si terriblement puni.

La pauvreté monastique est un des devoirs premiers de l'état religieux, le plus important peut-être pour la conservation de son esprit et la durée de la maison de Dieu. Aucun point de la doctrine traditionnelle n'avait été plus fortement mis en relief parmi les moines des premiers siècles ; et Benoît à leur suite y insistait avec une vigueur particulière. Il semble donc que l'intervention des dons surnaturels y eût été moins nécessaire encore que sur d'autres points. Mais Dieu voulait qu'à l'œuvre de son serviteur, destinée à durer en tous temps, à s'étendre en tous lieux, à sauver des légions d'âmes

de cette interdiction, qu'il ignora parce qu'elle n'était pas observée encore en Italie. — Remarquons d'autre part que les fidèles, pour la communion, recevaient la sainte Eucharistie dans le creux de leur main et la portaient eux-mêmes à leur bouche. Assez souvent ils étaient autorisés à l'emporter chez eux ; et durant le moyen-âge on vit des chevaliers aller au combat, portant sur eux dans une aumônière quelque parcelle dû Saint-Sacrement. La foi et le respect des peuples permettaient de tels usages, qui plus tard eussent exposé le Saint des Saints à de continuelles profanations.

dans tous les siècles, aucun secours ne fît défaut pour en asseoir solidement les fondations.

Il advint donc qu'un religieux fut chargé d'aller porter la parole de Dieu à une aggrégation de religieuses dans les environs du Cassin. Nous verrons que ce n'était pas chose rare. Sa mission remplie, le prédicateur rentra au monastère ; mais lorsqu'il fut demander la bénédiction, le Père Abbé l'apostropha vertement :

« Comment l'iniquité est-elle entrée dans ton « sein? » s'écria-t-il.

Le moine, interdit, balbutia, ne se rappelant rien qui pût motiver une telle réprimande. Mais le Père précisa aussitôt :

u Ne t'ai-je donc pas vu recevoir de ces ser- « vantes de Dieu certains mouchoirs, et les mettre « dans ta ceinture en te les réservant? »

C'était trop exact; et, circonstance aggravante, le moine avait attaché au fait si peu d'importance qu'il ne lui en souvenait plus. Du moins se reconnut-il coupable aussitôt, en se mettant à genoux et en jetant à terre les malheureux mouchoirs. Il fallut bien que les esprits distraits, portés à n'attacher pas assez d'importance à des prescriptions de la Règle, comprissent alors combien Dieu tenait à voir strictement observée la prohibition portée par son serviteur contre le « vice détestable « de propriété ».

Rapportons un dernier trait, qui vint donner le commentaire nécessaire à une prescription particulière de la règle cassinienne. Bientôt nous dirons pourquoi et comment Benoît établit pour ses moines l'obligation de la stabilité, c'est-à-dire leur refusa désormais la faculté de changer de mo-

Page 1