A COMMUNAUTÉ DU CASSIN
na stère sans cause urgente, selon la coutume
alors générale dans le monde monastique. Parmi - s religieux il s'en trouva un auquel pesait plus lourdement cette obligation : la tentation d'instabilité L'obsédait. Le Père avait beau multiplier les exhortations, les réprimandes, rien n'y faisait. taient sans cesse de nouvelles instances pour quitter le Cassin. A bout de patience et d'industrie, le Patriarche songea qu'il n'y avait plus de fruit à attendre d'un esprit ainsi agité, toujours en dehors de ia réalité, probablement cause de trouble autour de lui ; le seul remède possible, si scabreux qu'il fût, lui parut être l'expérience, qui peut-être corrigerait par ses amertumes cette funeste mobilité. Lors donc que le religieux vint lui répéter encore une fois ses doléances, Benoît le prit au mot ; et au lieu de lui permettre de sortir, il le lui ordonna sévèrement, le déclarant exclu de la communauté. L'inconstant sortit donc. Mais la porte ne s'était pas depuis quelques secondes refermée sur lui que les frères de la porterie et de l'hospitium entendirent des appels désespérés :
« A moi!... Au secours!... Il va me dévorer!...
A moi ! »
On se précipite au-dehors, et l'on trouve le malheureux transfuge, tremblant de tous ses membres, immobile, et comme fasciné par un être invisible. On le ramène ; et il explique qu'à peine sorti, tout à coup il a vu un serpent monstrueux, se dressant devant lui la gueule béante, et prêta s'élancer. Les frères n'avaient rien vu; mais l'aspect du pauvre moine attestait qu'il disait vrai. D'ailleurs n'était-ce pas sa propre condamnation qu'il prononçait ainsi? X'a vouait-il pas que la tentation
d'inconstance n'était qu'un piège du serpent infernal? En dessillant ses yeux, à la prière du saint Patriarche, le Seigneur lui avait montré à quel abîme il courait, assez tôt pour qu'il y pût échapper et n'en point faire la triste expérience. Il était corrigé ; on le serait à moins. Cependant le saint Abbé ne consentit à le recevoir de nouveau dans sa communauté que sous la garantie d'un engagement, renouvelé formellement, quant à la stabilité. L'histoire dit que le religieux n'y manqua plus (1). Ainsi le Seigneur approuvait, confirmait, enra-
(1) Cet épisode est un de ceux que la critique n'admettra pas, on le comprend. Le rationaliste haussera les épaules et passera : c'est l'argument auquel il n'y a rien à répondre. Le naturaliste expliquera qu'il faut voir ici une hallucination de l'imagination du moine, acceptée par la crédulité de ces temps d'obscurité. Le témoignage d'un homme tel que Grégoire le Grand ne saurait persuader qu'il y ait là autre chose. En vain la raison objectera-t-ellc que ledit moine devait être fort heureux de recouvrer sa liberté ; que les objurgations de Benoît n'avaient fait aucune impression sur lui ; que rien donc ne le prédisposait à une effrayante hallucination. En vain l'histoire montrera fréquemment l'analogue de cette apparition diabolique dans les sévères enquêtes des canonisations et à des époques très rapprochées de nous. En vain la foi affirmera que le fait est parfaitement possible ; et l'expérience privée pourrait affirmer que ses analogues ne sont pas si rares, même en plein siècle de lumière et de critique. Tout cela sera inutile, et la masse des demi-catholiques opinera que la critique a parlé le langage du bon sens. Les spirites, si nombreux aujourd'hui, souriront sous cape à ces dénégations, mais ils n'auront garde de les combattre en public. Nous vivons en des temps où les démons peuvent faire contre les chrétiens de nom économie de leurs moyens extraordinaires; et d'autre part Dieu ne s'y oppose pas, pour affermir la foi : car il entend qu'avant tout l'homme se règle sur la loi : Habent Moysen et Prophetas ; étudiant eos, nous le répétons avec l'Evangile. Aussi les manifestations sensibles des démons ne sont-elles pas connues du public qui se dit, et se croit peut-être, chrétien. Il nie donc ce qu'il ignore, et tient tout cela pour contes de bonnes femmes. Dût-il nous traiter de naïfs, nous n'en acceptons pas moins des faits qui sont garantis possibles par la foi, la raison et l'histoire, affirmés authentiques par un génie et un docteur tel que Grégoire le Grand. Nous ne croirions pas, autrement, faire œuvre de saine critique.