XII INTRODUCTION
livre trop tôt vanté, vient d'instruire plus complètement le procès de Grégoire le Grand (1). « Le « niveau des intelligences », dit-il, s'est profondément abaissé à l'époque où vit l'auteur des Dialogues; « avec un incontestable talent d'organisateur « et de politique, il fait preuve d'une surprenante « crédulité, parfois d'une inconcevable naïveté qui « n'est pas toujours exempte de niaiserie. Car « il aime à interroger la foule ignorante et pieuse, « et il accepte docilement toutes ces fables que « Damase voulait ignorer (2); il invoque le témoi- « gnage de Marc et de Luc pour s'autoriser de leur « exemple et se fier bonnement au témoignage « d'autrui. Et quelle ne devait pas être la valeur « de ce témoignage : saint Grégoire n'ose même pas « rapporter les paroles de ceux avec lesquels il s'est « entretenu, à cause de leur rusticité... Ce n'est « pourtant pas la langue de Cicéron ni de César que « parle — ni qu'écrit — notre pape. Que si, maince tenant, nous parcourons les quatre livres des « Dialogues, notre impression se précise et nos « soupçons se confirment : l'écrivain qui prit plaisir « à écrire tant d'histoires triviales ou futiles (3), qui
(1) A. Dufourcq, Etude sur les Gesta Martyrum romains. Paris, 1900. — Ch. vin, § 2-3. Cfr. la critique de l'ouvrage par P. Allard, Revue des Questions Historiques, juillet 1902, p. 222 et suiv.
(2) Du moins au jugement de l'auteur, qui est bien loin d'avoir prouvé, au sujet de Damase comme en cent autres endroits, lien de plus qu'une fertilité d'hypothèses et de combinai sons subjectives réellement exceptionnelle. Si Damase n'a point, dans ses épitaphes, cité les Gestes des Martyrs, il a écrit, en prose et en vers, l'éloge de la virginité. Or M. Dufourcq va nous dire que cet éloge est poussé dans les Gestes au point de remplacer fa charité par la chasteté comme vertu capitale du christianisme ; il voudra voir, par ce côté-là, une influence indéniable des Gestes sur la théologie de saint Grégoire : pourquoi ieluse-t-il ici de la voir de même sur celle de saint Damase?
(3) Ce sont les Urines mêmes du D1' Ebcrt, ci-dessus.
BÏTRODUCTION Mil
u les enregistre sans mot dire, bien plus, qui les
présente comme dignes de foi et d'éloge, celui-là « est de plain pied avec les rédacteurs des Gestes « romains. Comment s'étonner qu'il subisse leur
Influence ?
« Une raison particulière devait en faciliter l'ac- « tion : les tendances ascétiques de saint Grégoire « ne sont pas un trait moins marquant de sa phy- « sionomie que sa faible culture intellectuelle. Elevé « par une femme très pieuse qui, à la mort de son « mari, était entrée au couvent, il avait sans doute « reçu d'elle l'amour de la vie cloîtrée... Devenu « pape, il ne cesse de soupirer après cette vie ascé- « tique qu'il n'a guère fait qu'entrevoir. »
Voilà saint Grégoire! Le portrait n'est pas flatté. Ebert n'avait, en comparaison, donné qu'une vague ébauche; mais notre peintre français la reprend pour lui donner tout le modelé désirable. Seulement, très plein d'une idée à laquelle il ramène toutes choses, il voit Grégoire à travers ce prisme. Nous voilà donc en face de ce type curieux jusqu'à devenir inintelligible : un moine de « faible culture intellectuelle, » élevé par une dévote, naïf jusqu'à la niaiserie, dont le plaisir est de causer avec les paysans, quand il ne geint pas de regret au souvenir de son cloître. Et ce niais se révèle pourtant organisateur et politique, « d'un talent incontestable » ; ce crédule et naïf petit moine tient en échec, fait reculer la cauteleuse diplomatie de Byzance, parvient à mater les farouches Lombards qui désolent l'Italie ; tout cela sans un bataillon à mettre en ligne ni un écu à distribuer. Dieu nous donne pour chefs bien des niais de cette taille !
" Il ne sait pas le grec, quoiqu'il ait passé plu-