CHAPITRE XII
La. Rèçjle.
lîenoit avançait en âge; lorsqu'il émigrait de Sublac au Cassin il touchait à la cinquantaine, et La période d'organisation que nous étudions en ce moment le conduit à soixante ans sonnés. Selon les prévisions humaines, il ne lui reste plus de longues années à converser avec ses disciples. Et d'ailleurs ceux-ci ne sont plus tous groupés autour de lui : Sublac et le Cassin forment deux colonies entre lesquelles le Patriarche ne saurait se partager sans cesse. Enfin des monastères étrangers, des fondations nouvelles issues du Cassin, sollicitent aussi les enseignements de ce chef incomparable, ainsi que nous le verrons.
D'autre part, Benoît sentait l'obligation de pourvoir à la conservation de ce que Dieu faisait par lui ; qu'il ait prévu plus ou moins distinctement l'avenir réservé à cette œuvre et l'extension qu'elle devait prendre, nous ne saurions pas l'affirmer; une seule chose est certaine, parce qu'il nous la dit clairement lui-même : c'est qu'il comprenait que son institut subsisterait après lui, et sous des latitudes diverses. Il importait donc d'y pourvoir autrement que par un enseignement oral, si facilement exposé à toutes les déformations; autrement
même que par les brèves maximes dont s'étaient contentés les anciens de la solitude. L'œuvre bénédictine revêt désormais des formes précises, et son fondateur tient à les sauvegarder en même temps qu'à mettre son enseignement à l'abri des altérations. C'est qu'il voit dans ces formes, protectrices de la doctrine, une solide garantie de durée que ne présentent pas les organisations monastiques alors vivrantes en Italie.
Entendons le bien, pourtant; il ne s'agit pas là d'un esprit de particularisme, qui ne révélerait qu'étroitesse d'esprit ; ni de préférences personnelles, qui ne traduiraient que vanité. Tout au contraire, Benoît cherche le bien chez tous ses devanciers, et il est persuadé que son œuvre n'est qu'une ébauche en comparaison des modèles achevés qu'ont produits les premiers âges monastiques. Mais la discrétion, en pleine floraison au sein de son âme très éclairée, lui a fait discerner ce qui mettait hors de la portée commune les grands exemples du passé, ce qui manquait aux institutions antiques ou contemporaines pour leur permettre de porter tous leurs fruits, de perpétuer leur influence bienfaisante. Tout en laissant la voie libre aux grands essors de la sainteté, comme en donnait l'exemple à côté de lui son disciple Maur; tout en leur montrant la voie sûre qui les introduirait dans les puissances du Seigneur ; il voulait aussi et principalement conduire à la perfection de leur vie un grand nombre d'âmes d'ordinaire vigueur, pour lesquelles la voie de l'obéissance serait semée d'écueils si elle était tracée trop haut. Qu'importe à quel niveau elle règne? Dès lors qu'elle impose efficacement le dépouillement de la volonté,
toute vie vraiment religieuse peut exister, toute sainteté peut être réalisée ; il suffît alors qu'elle puisse au besoin fournir aliment aux plus vaillants. Désir chez les forts, confiance chez les faibles; toile est la maxime de saint Benoit.
Or. autour de lui et de son temps, qu'a-t-il vu et trouvé ? Si le va-et-vient de la foule humaine au pied du Cassin emporte au loin le nom du Patriarche, il lui apporte aussi de nombreux renseignements de tous genres. C'est la publicité des temps anciens (1). Elle met saint Benoît à la recherche des œuvres nouvellement connues, comme elle l'informe de la marche et de la vie de la société religieuse et politique. En Orient, il voit que la force de l'état religieux réside dans les monastères qui ont reçu de saint Basile ou de saint Pacôme des règles écrites et suffisamment précises pour être durables. En dehors de ces deux catégories, d'autres aggrégations subsistent qui doivent leur origine aux solitaires qu'a visités Cassien au siècle précédent. Elles vivent des recueils de maximes qui forment le fond de la discipline monastique en Egypte, en Palestine et en Occident ; mais les règles ainsi composées sont si brèves que nécessairement chaque abbé doit y suppléer par son enseignement et ses ordonnances. Quand cet abbé se trouve être un saint Sabas, son action est féconde ; mais s'il n'est pas de la taille des patriarches monastiques, l'institut périclite entre ses mains. Et même le grand abbé du Cédron a-t-il pu exercer
f\) Le Cassin était situé sur le passage de la voie Latine qui le mettait en communication directe avec Home et le nord, avec Naples, la Sicile et les ports de la Méditerranée. Quiconque a résidé sur les côtes de cette mer sait à quel point on y est voisin de tout ce qui se passe sur ses rivages.
plus qu'une influence personnelle ? De son vivant n'a-t-il pas été combattu, traqué, contraint à l'exil, même par les siens ? Si avec lui quelques hommes d'élite ont lutté glorieusement pour l'orthodoxie et réussi à bannir l'hérésie de sa Grande laure, n'est-il pas manifeste par le désordre qui a éclaté qu'à la base de l'institution il y a un vice?
Hélas oui ; dans le tempérament du monachisme oriental il y a le vice de l'instabilité, contre lequel le concile de Chalcédoine n'a pas réussi à réagir efficacement. Les moines vont au dehors; les villes, et surtout Constantinople, les attirent ; ils en reviennent, et apportent avec eux non seulement quelque chose de l'esprit du monde, mais encore un bagage de disputes et d'arguties théologiennes ramassées de tous côtés. Le génie subtil de l'Orient s'affine, s'aiguise et s'échauffe, dans la retraite monastique à laquelle on est toujours près d'échapper. L'esprit de dispute se communique dans les laures par les rapports que font ces moines sans racines : « plurima clestructio est », s'écrie saint Benoît; que de ruines causées par là! Eutychès, père de l'hérésie qui ravage l'Orient plus profondément que l'arianisme même, Eutychès était moine. Et ainsi le monachisme oriental ira, produisant simultanément les fruits les plus opposés; des saints de taille imposante, et des martyrs même, issus des antiques traditions qui vivent encore au sein de monastères tels qu'en voit bien rarement l'Occident; en même temps, des moines pour lesquels les formes traditionnelles seront tout, en qui la foi ne sera plus entière ; gent turbulente où il n'y aura plus de religieux que le nom, l'habit, et les rigueurs matérielles d'une observance
désormais nourricière de l'orgueil. Les saints se
feront de plus en plus rares (1), tandis que le schisme et l'hérésie s'introduiront de plus en plus dans la foule monastique par des portes perpétuellement ouvertes.
En Afrique, le monachisme a fleuri à la lumière de saint Augustin et plus tard de saint Fulgence. Benoit, qui étudie spécialement les écrits du grand que d'Hippone, a lu parmi ses épîtres celle où sont formulés les préceptes qui depuis ont formé la Règle de saint Augustin. Mais il parait n'avoir eu que peu de relations avec les églises d'Afrique, si même il en eut; leurs conciles ne semblent pas lui avoir été connus. C'est qu'à l'époque où il vivait à Sublac ou au Cassin, l'Afrique était submergée par la longue et terrible persécution des Vandales. Le monachisme y recueillit sa large part de gloire ; mais ses formes, plus canoniales que nulle part ailleurs, demeurent en somme peu connues (2). Au surplus, il faut bien l'avouer, dans ces provinces mi-orientales mi-occidentales, l'hérésie avait exercé des ravages considérables sur le domaine monastique, et saint Augustin avait dû l'y poursuivre. Là s'était multipliée la race néfaste des « gyro-
vagues ». de ces pseudo-religieux qui portaient au superlatif l'instabilité du monachisme oriental ; perpétuels vagabonds, fainéants et gloutons, hos-
M) Bien entendu, nous ne parlons pas des âmes de /bonne loi et de bonne volonté, que Dieu seul connaît, et qui peuvent, sous des conditions données, arriver à une sainteté réelle dans des milieux pourtant délétères. Celles-là appartiennent à -lise, par leur volonté attachée au bien tel qu'elles le peuvent connaître, et par la ^râce que Dieu leur dispense pour provoquer et protéger cette disposition.
1- Sur cette question, voir l'intéressant travail du II. P. Dom 1. M. I Le Monackismc Africain (Extrait cle la lievue
du . Catholique . Paris, Oudin.
pitalisés deux ou trois jours dans les monastères, en un mot la honte de l'état religieux. L'Orient les avait connus, et saint Basile leur avait impitoyablement fermé ses communautés, traitant de « chauves-souris » ces êtres errants, religieux par l'habit, mauvais séculiers par leurs œuvres. Refoulée ainsi, cette race a reflué vers l'Egypte, à la faveur des habitudes de changement et de migration qu'entretiennent même des saints. Dissimulée en partie, elle s'est propagée vers la province d'Afrique, ainsi que le chiendent court sous la terre ; et l'hérésie donatiste a préparé là leur éclosion dans un terrain propice : en retour ils en ont été le véhicule le plus actif. Puis on les a vus déborder sur l'Italie. Mais ici on est trop près du centre de la discipline; et le génie occidental est trop peu ami des distinctions chères à l'Orient, pour qu'à ses yeux la vie déshonorée de l'homme ne déshonore pas l'habit qu'il porte et ne le voue pas au mépris.
L'Italie et la Gaule apparaissent aux regards de saint Benoît comme les terres désormais les plus fécondes pour la vérité monastique. Les usages y sont venus de l'Orient, naturellement, et on en retrouve partout certaines formes caractéristiques. Lérins a été comme l'entrepôt magnifique de cette importation (1) ; saint Honorât, au début du vc siècle, a fait le voyage d'Orient pour y connaître les moines; puis il a fondé son monastère, partie cénobitique, partie érémitique ; et l'association de ces deux formes passe de Lérins dans les grandes fondations monastiques de la Gaule et de
(1) Mabillon, Annal. Lib. I, § xxix.
la Bourgogne : on la retrouve donc à l'Ile Barbe, à Agaune, à Ainay, dans le Jura, dans presque toutes les grandes abbayes gallo-romaines. Jean Cassien, li de Lérins, peut à son tour aller recueillir en ypte les us et les maximes des solitaires : les recueils qu'il en donne s'acclimateront tout naturellement dans l'Occident monastique dont ils deviendront comme l'arsenal. Qu'ils parviennent à Marmoutiers et dans les monastères sans nombre nés jadis de saint Martin, propagés par saint Patrice jusqu'en Irlande où ils fleurissent avec une exubérance de vie incomparable (1) : partout ces enseignements retrouveront les mêmes formes auxquelles ils s'adapteront. L'on verra même des moi ues d'Orient passer en Italie, en Gaule, et s'y fixer enfin, sans avoir guère d'autre apprentissage à faire que celui du climat. Tout cela, saint Benoît le sait; car la plupart de ces monastères sont situés précisément à proximité des deux grandes voies qui mettent Rome et l'Italie en communications constantes avec la Gaule méridionale par la côte de la Méditerranée, avec la Bourgogne, l' Australie, la Loire et les Bretagnes par le Saint-Bernard et le Jura. Or il est évident, par un passage de la Règle bénédictine, que le Patriarche du Cassin a eu des occasions de recevoir des religieux venus de ces contrées lointaines, de les interroger, et même d'en fixer un certain nombre parmi ses disciples. i^J
Autour de Sublac, dans l'Italie centrale, nous savons ce que Benoît a trouvé et ce qu'il a fait
(1) Nous ne parlons pas de l'Espagne, parce qu'on ne connaît rien de précis quant aux formes du monachisme en ce pays aux v" et vi" siècles.
19 'f LE PATRIARCHE SAINT RENOIT
lui-même : de petits monastères où nous avons noté bien des traits d'origine orientale et une physionomie caractéristique des affinités d'origine. Il en va de même dans les îles de la Méditerranée voisines des côtes de l'Italie. En Campanie, au contraire, et dans l'Italie méridionale, il semble que les abbayes sont plus peuplées, comme celles d'Alatri et de Fondi, comme celle qu'à cette époque précise Cassiodore établit à Vivarium, en Calabre, sur le rivage de la Méditerranée. Là encore l'association de la vie cénobitique à la vie érémitique, la première gardant la part principale, et l'accès à la seconde étant subordonné à une préparation prolongée dans le cloître conventuel.
Mais en somme quelles règles fixes dans cette organisation de l'Occident monastique ? Aucune. Un fonds d'observances commun à tous les moines quels qu'ils soient, traduction nécessaire et pratique des conseils évangéliques, formulée par l'expérience ; mais ces adages, en petit nombre, ne sauraient suffire. Aussi en chaque lieu y a-t-il les ordonnances de l'abbé, soient qu'elles sanctionnent celles de ses prédécesseurs, soit qu'elles les modifient ; en outre, l'exemple des saints qui vivent ou ont vécu en ces lieux ; et quel trésor n'est-ce pas là ? Mais en définitive peu d'institutions fixes. Et puis toujours la faculté de migration, venue d'Orient avec le reste, et trop conforme à la nature humaine pour avoir été répudiée. Moins fréquentes en général chez les moines d'Occident que chez les Orientaux, ces migrations ne sont pourtant pas rares ; chez les moines celtes de Bretagne et d'Irlande, elles sont à Pétat d'institution et ne sont pas près cle finir : les limites du monde connu n'y suf-