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liront pas. Que Dieu se serve de ces voyageurs intrépides comme des vents qui transportent au loin les graines fécondes, certes oui ; mais pour qu'il y ait bonne graine à répandre, ne faut-il pas que l'arbre tienne au sol par de franches racines? Pour que le monachisme puisse au besoin fournir des apôtres de valeur, ne lui faut-il pas une organisation qui lui assure fixité, durée, sève et croissance? 11 importe de le remarquer : en Occident tout comme en Orient, l'hérésie a germé là où l'instabilité s'accentuait. Jovinien, au iv' siècle, était un moine errant ; Pelage, au vc, était issu des monastères bretons, et son humeur voj^ageuse ne l'a pas préservé de l'hérésie, même lorsqu'elle le conduisit à Rome.
A Sublac Benoît a médité cet ensemble de faits. En venant au Cassin, il a eu, nous l'avons dit, un dessein ferme et arrêté. Ce que nous avons déjà vu suffit à nous prouver que cette migration inaugurait pour lui une manière nouvelle. Le cadre matériel dans lequel se meut désormais l'observance révèle clairement une modification profonde. Il y a presque autant de différence entre le nouvel institut monastique et les premiers moutiers de Sublac qu'entre la cime aride et ensoleillée du mont qui domine un horizon immense et fertile, et la vallée étroite, aux profondeurs ombreuses, aux eaux froides et bruyantes qu'elle dérobe dix mois entiers aux rayons du soleil. Clôture aux aspects sévères et guerriers, rigoureuse autant qu'elle le sera jamais ailleurs; retraite dans le silence des airs ; communauté nombreuse, étroitement groupée à l'abri de ces remparts autour d'un chef unique ; autant de traits alors inconnus
à Sublac, et qu'il n'était pas possible d'y introduire sans en compromettre par une révolution soudaine la paisible et sainte efflorescence. La transformation, dans Tordre matériel, s'y fera graduellement, et dès lors sans danger, lorsque le Cassin sera debout pour donner le modèle et le commentaire de la Règle. La doctrine spirituelle étant la même, l'arrangement matériel suivra en son temps ; mais ce devra être une évolution totale. Il n'est pas jusqu'au titulaire choisi pour l'église conventuelle du Cassin qui ne marque l'orientation nouvelle. Saint Martin a été l'adversaire spécial de l'idolâtrie, le thaumaturge le plus célèbre, le propagateur de la vie monastique, mais tout cela en Occident, tout cela en Gaule ; à Sublac les vocables des divers moutiers étaient presque tous d'origine et de physionomie orientales comme l'organisation générale de la Vallée Sainte.
Et, en effet, c'est dans le génie de l'Occident, et sous l'influence principale de la Gaule monastique, que Benoit a trouvé la formule de l'institut auquel désormais il travaille. Ce qu'il a enseigné à Sublac, il l'enseignera toujours, au Cassin et dans tous les siècles à venir : c'est la doctrine qui ne connaît ni frontières ni patrie terrestres, car elle est de Dieu. Mais durant son séjour à Sublac, répétons le, il a longuement étudié ; il a vu, interrogé, comparé. Graduellement les influences orientales, si puissantes en Italie au v° siècle, si répandues dans toutes les classes sociales, et qui avaient marqué de leur empreinte la jeune âme de Benoît, se sont affaiblies devant d'autres conceptions. L'Occident a depuis un demi siècle témoigné de sa puissante vitalité. Byzance exclue durant
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temps de la direction politique, les hommes de l'Occident se sont montrés eux-mêmes, bien qu'ils vivent encore de ce que l'Orient leur a donne. Ainsi fera le monachisme : il vivra toujours des doctrines dont l'Orient fut le foyer, mais il les adaptera et les fera siennes selon son génie occidental. La Gaule surtout a attiré les regards du nouveau Patriarche. Alliée à la royauté gothique d'Italie durant le règne brillant et réparateur de Théodoric, la royauté franque, d'emblée orthodoxe, a ouvert pour l'Eglise une ère nouvelle ; et les institutions catholiques, les monastères entre autres, ont pu dès lors témoigner de la sève dont elles étaient pleines. Sans doute les rameaux de cette riche frondaison n'étaient point encore disciplinés et ne pouvaient donner ainsi , tous leurs fruits. Mais Benoit ne discernait pas moins leur franche croissance, et comprenait qu'à l'heure où le monachisme orientai dépérissait pour les raisons que l'on sait, l'avenir pour l'état religieux était dans la voie qu'avaient ouverte saint Martin et les fondateurs des monastères gaulois et francs. A lire sa Règle, on est frappé de le voir instruit en détail, et très spécialement, de la discipline conciliaire des églises transalpines. C'est évidemment que le voisinage de Rome, et la proximité des grandes voies de communication, l'avaient mis à portée de bénéficier des relations constantes de l'Eglise-Mère avec les Eglises franques^ Par les mille circonstances journalières que n'enregistre guère l'histoire, il avait réussi à connaître les abbayes qui de son temps attiraient les regards sur la Provence, la Septimanie, la Bourgogne, et jusqu'à la Loire.
Il a clone résolu d'inaugurer des formes chez lui nouvelles ; et pour en assurer la durée, il écrira une règle, où elles seront fixées, en même temps que l'enseignement spirituel du monastère sera nettement déterminé. Le premier abbé du Cassin ne peut se dissimuler qu'il va ainsi se placer à côté de saint Basile et de saint Pacôme. Mais son humilité se rassure en constatant qu'il ne s'agit pas d'égaler de tels ancêtres, encore moins de les faire oublier. Au contraire le nouveau législateur en appellera au grand docteur des moines d'Orient comme à un maître, à toute la tradition antique des moines comme au modèle achevé de la vie monastique : il ne songe, lui, qu'à une règle de débutants et de progressants, écrite pour le grand nombre et non pour les héros de la solitude.
Ce fut probablement dans l'intention de demander au Seigneur des lumières spéciales pour cette double entreprise que le Patriarche voulut passer dans une retraite absolue un des premiers carêmes qui suivirent son arrivée au Cassin (1). On ne le vit plus,
(1) C'est encore Marc le poëte qui nous révèle ce fait : Hic quoque te clausum populi te teste requirunt,
Expectas noctis quum pia testa sacrae.
Qui velut orbati raucis tibi flere querelis Instant, convictu quod caruere tuo.
Les deux derniers vers nous attestent que la réclusion n'eut pas lieu dès l'arrivée de saint Benoît au Cassin, comme le pense Dom Tosti : la population d'alentour n'avait pas à ce moment pu connaître le saint de manière à s'attacher aussi profondément à lui. D'autre part, ce ne fut pas non plus à la fin de sa carrière au Cassin, puisque Marc ne connut le fait que par le récit de Benoît lui-même (te teste) ; ce dut donc être d'assez bonne heure ; et la supposition que nous émettons nous paraît la plus plausible pour motiver cette retraite exceptionnelle. Nous ne voyons pas dans les vers de Marc que la tour pélasgique, en avant de l'enceinte fortifiée, soit désignée comme le lieu de réclusion du saint Patriarche, ainsi qu'on l'a écrit.
durant cotte quarantaine, paraître au dehors du monastère, même pour les prédications qu'il poursuivait au sein des populations environnantes. Peut-être même faut-il comprendre que pour ses moines eux-mêmes il se rendit dans une certaine mesure inaccessible, bien que sa Règle ne puisse guère admettre une réclusion longue et totale pour un abbé. Ce ne pouvait, en tous les cas, être qu'une résolution exceptionnelle de sa part.
Au reste, Benoit n'écrira pas sa Règle à la façon d'un livre composé d'un seul jet en quelques semaines. Sauf les chapitres de doctrine spirituelle, qui seront de vrais traités à la manière antique, mais brefs comme il convient pour se fixer dans la mémoire des disciples ; les autres prescriptions seront rédigées à mesure que l'expérience les aura mûries ; puis le tout sera coordonné et recopié par le Patriarche lui-même, et jusqu'à deux fois (1), pour être promulgué définitivement vers l'an 540.
Le premier élément de la Règle bénédictine sera la tradition monastique soigneusement vérifiée. Saint Benoit lit et étudie beaucoup; plusieurs traits de sa vie le démontrent, et sa Règle en est une preuve irréfragable. Les textes empruntés à l'Ecriture et aux Pères se présentent sous sa plume, et passent dans sa phrase sans effort ni embarras. Les canons des conciles de son époque lui sont familiers, nous l'avons* déjà remarqué 2 . Quant aux aphorismes et aux
,les des anciens solitaires, il les cite souvent
1 Cfr. Explication de la lie g Le de saint Benoît, par un Bénédictin LÔ01 . t. I, page \\\ et suiv. l) Jhid., passim.
et les adopte textuellement quand ils vont à son but. C'est même une de ces citations qui nous permet de dater la Règle bénédictine et d'en fixer la rédaction définitive vers l'année 540. Dans son chapitre xl saint Benoit écrit ces mots : « ... Licet legamus vinum omnino monachorum « non esse... » S'il a « lu » cette proposition, c'est au Livre V des Vitœ Patrum, parmi les Verba seniorum (libell. IV, n. 31) (1), où la sentence se retrouve. Or cette partition des Vitœ Patrum n'a été connue en langue latine qu'en 539 ; car elle a été trouvée en Orient seulement en 537 par le diacre Pelage, qui l'a traduite et rapportée en Occident. Le Patriarche du Cassin cite textuellement la version latine ; en tenant compte des délais nécessaires à la traduction, à l'importation, à la diffusion de l'ouvrage, on arrive à déterminer l'année 540, à un an près, pour la date à laquelle écrivait saint Benoît (2) ; si voisine de la o-lorieuse mort du Patriarche, elle nous avertit assez que son expérience personnelle a joué un grand rôle dans la codification de ses préceptes. Voilà donc l'élément traditionnel établi, celui que connaissent dès longtemps les disciples de saint Benoit comme tous les moines de l'Occident. Il est même si connu que bien souvent le saint législateur le suppose sans le formuler, parce qu'il n'était pas besoin de préciser des dé-
fi) P. L. t. LXXIII.
(2j L'indice que nous relevons ainsi avait été déjà signalé par Hacften (Lib. X, tract, iv, disquis. I); mais le savant auteur n'a pu en tirer la conclusion logique, parce qu'il avait fixé d'avance pour la rédaction de la Règle la date de 529. Il s'est alors jeté dans une série de conjectures invraisemblables, et d'ailleurs insuffisantes.
tails familiers à tout le monde. De là viendra que la Règle bénédictine pourra se présenter dans tout L'Occident sans être nulle part une étrangère. Mais plusieurs qualités spéeiales contribueront à la faire graduellement et sans bruit accepter à l'exclusion de toute autre. En premier lieu, ce fait que l'élément monastique traditionnel se présente chez elle enrichi et fortifié de la morale des Pères et des décisions dogmatiques ou disciplinaires de l'Eglise. Puis en quelques pages qui attestent l'expérience personnelle d'un saint jointe à une étude approfondie, saint Benoît a résumé les vertus principales, tracé la voie de l'ascèse monastique ; de telle sorte qu'il n'est plus besoin au moine, pour connaître son but et y marcher, de juxtaposer à un programme d'observances un ou plusieurs recueils de maximes spirituelles. La Règle bénédictine commence par lui donner la clef de toutes les vertus, afin qu'il soit bien clair que la vie monastique a pour but la sainteté, dont les observances seront les moyens. La lecture et l'étude des voies de Dieu demeurent toujours nécessaires, assurément, et c'est un bien ; mais les voilà d'abord éclairées, ramenées à l'unité de vue, par un enseignement emprunté aux anciens maîtres, discerné et résumé avec une clarté et une puissance capables de conduire lame à tout ce que Dieu lui demandera. Rien de plus simple comme appareil ; rien de1 plus fécond en résultats pratiques (1).
(1) Nous ne pouvons qu'indiquer ici la source et la portée de L'ascèse telle que la trace la Règle Bénédictine. Pour plus de développements on peut recourir à l'Explication ci-dessus visée, ch. v, vi, vu.
En troisième lieu, la tradition monastique est adaptée par saint Benoît à la règle canonique. L'agencement de l'office divin, par exemple, procède de ce regard attentif sur la marche de la discipline ecclésiastique autant que sur les usages antiques et traditionnels. Le code pénitentiel, le jeûne, la conduite des enfants, le sacerdoce ; autant de points sur lesquels Benoit adapte sa Règle aux conditions de la discipline générale. Et tel est l'accord établi ainsi que l'Eglise à son tour empruntera plus tard à saint Benoit des règles canoniques et jusqu'à des formules précises.
Ainsi est modifié dans l'œuvre du Patriarche l'élément traditionnel, mais modifié sans cesser d'être lui-même, ce qui constitue le véritable progrès. Voici maintenant que s'accentue l'œuvre spéciale de saint Benoît.
D'abord il veut mettre sa Règle à la portée du plus grand nombre, dans l'esprit qui a été indiqué ci-dessus. Lui que Dieu a mené dès l'enfance par des voies privilégiées n'en laisse rien voir dans son œuvre, sinon pour en signaler les dangers. Il jalonne et trace la voie qui peut être celle de tous, celle qui seule mènera sûrement à la perfection les âmes les plus riches comme les plus indigentes. Aussi s'applique-t-il à mettre en tout la juste discrétion qui a été reconnue par les siècles comme sa vertu spéciale. Il écarte donc résolument de ses observances celles qui réclameraient des conditions exceptionnelles de vertu ou seulement de tempérament. Au surplus, les choses insolites et voyantes, telles qu'en connaît en grand nombre le monachisme oriental, ne lui
oréent d'aucune sorte ; un de ses premiers avis
aux débutants est de se conformer en toutes choses à la règle commune du monastère ; et
tout à L'heure même il a donné pareille Leçon à un saint ermite, nommé Martin, qui vit en réélus au mont Mars i que, à peu cle distanee du Cassin et que Dieu honorera du don des miracles. Martin s'est réfugié dans une grotte étroite, et selon un usage assez répandu alors parmi la gent érémitique, il s'est rivé au pied une ehaine dont l'extrémité est scellée dans le roc. Benoit l'apprend et lui fait dire : « Si tu es lié au service de Dieu, u que ce ne soit pas par une chaîne de fer,
mais par la chaîne du Christ. » Et Martin comprend, détache l'entrave ; et parla seule force de sa volonté renferme ses pas dans l'étroit espace que lui mesurait auparavant sa chaîne.
Benoit ne veut plus du mélange, alors général, de la vie cénobitique et de la vie érémitique. Passant en revue les catégories de moines connues de son temps, il élimine ceux que l'on nomme alors Sarabaïtes, et qui sont nombreux en Orient, en Afrique, et en Occident même, au témoignage de saint Jérôme; groupés par deux ou trois, sans règle ni obéissance, acharnés travailleurs que ronge le mal d'avarice, gens aux dehors exagérés en tout, particulièrement dans l'affectation de leur tenue sordide. A chaque pas de sa règle, Benoît prend le contre-pied de pareils usages. 11 ne parle pas non plus pour les vrais ermites, dont il connaît par expérience la vie et les épreuves : il les honore grandement, mais ils n'auront pas de place dans son œuvre. Les gvrovagues ensuite : non seulement il leur ferme la porte, à l'exemple de saint Basile, et les expulse si par aventure ils
se sont introduits; mais de plus il entend bannir de ses monastères toute liberté de migration. Et c'est un des points capitaux de la Règle bénédictine, qui fera même la matière d'un vœu. Le Patriarche du Cassin ne travaille que pour les moines cénobites « qui militent dans un monas- « tère, sous une règle et un abbé », et dans lesquels il a discerné « une race très forte, » peut-être même doit-on dire la plus forte. Dans le monastère ils devront être stables de par un vœu explicite et spécial : deux conditions nouvelles pour le monachisme occidental, et qui auront avec le temps une portée immense, précisément la contradictoire de l'influence néfaste qu'a exercée l'instabilité des moines. Sans détailler tous les effets de cette innovation, notons celui-ci : dans ses monastères, saint Benoit ne veut qu'un enseignement authentique, celui des « Pères orthodoxes les plus « connus » ; la stabilité permettra à cet enseignement de porter ses fruits, et le mettra à l'abri des influences du dehors, d'autant mieux que les moines sortiront peu et auront défense au retour de parler de ce qu'ils auront vu ou entendu hors du cloître. Enfin saint Benoit pourvoit à la durée de son œuvre par des mesures décisives dont aucune règle antérieure n'offre d'exemples. L'abbé, où qu'il soit et dans quelque temps qu'il vive, est constitué à la fois serviteur et gardien de la Règle (I); en sorte qu'à cet égard il ne conserve que le droit d'interprétation à lui conféré par le Législateur sur certains points déterminés, non pour changer la Règle, mais au contraire pour en procurer l'ap-
(1) Ch. lxiv : « Et avant tout qu'il conserve la présente « Règle. »
plication en l'adaptant dans certains détails aux circonstances de temps, de lieux et de personnes. L'abbé lui-même, d'ailleurs, n'a pu faire profession qu'en promettant formellement de se conformer à la Règle, et l'élection qui l'a porté à la chaire abbatiale ne l'a pas délié de cet engagement; elle n'a fait de lui que le mandataire officiel et responsable auquel Dieu demandera compte de la Règle et de ses fruits. Ainsi est restreint aux limites du nécessaire le droit de législation dont les abbés usaient dans le monde monastique occidental faute de règle assez complète ; restreint non seulement par le commandement formel du Patriarche fondateur, mais encore par les engagements que chaque moine de la communauté a dû prendre avant sa profession. A chacun d'eux le texte de la Règle a été lu en entier par trois fois dans l'espace d'une année, et le temps donné amplement pour réfléchir sur les obligations formulées par la loi. A lui de choisir, car c'est à prendre ou à laisser ; « il s'engage à observer tout ce qui « est prescrit dans la Règle et à se conformer à tout « ce qu'elle commande, et alors il est reçu dans « la communauté (1) » ; ou bien il doit aller chercher ailleurs des conditions différentes. Par contre il acquiert le droit de ne pas voir modifier substantiellement le code auquel il promet d'obéir. st donc l'intérêt de tous les membres réunis de la communauté qui devient un garant de fixité pour la Règle qu'écrit le législateur du Cassin.
\) Chap. lviii. — La distinction entre le voverc regulam et vovere secundum regulam n'entre pas dans notre sujet, l'en- •ment pour l'avenir et l'immutabilité de la Règle n'en pouvant être affectés différemment.
Mais des engagements dont nous parlons, quelle est au juste la force? Saint Benoit déclare que ce sont des engagements pris à la face de Dieu et sous peine de damnation en cas de rupture ; en d'autres termes des vœux. En quoi le Patriarche n'innove point, car dès les origines monastiques on discerne très clairement que l'engagement au service de Dieu a toute la valeur du vœu, on l'a prouvé ailleurs (2). Mais il n'y avait pour cela aucune formule explicite, et l'engagement résultait implicitement du fait plus que d'une formule. Saint Benoît le premier en prescrit une, qui sera écrite, puis prononcée avec solennité, dans le lieu saint, par devant la communauté, enfin scellée, et désormais conservée à toujours dans le monastère. Elle exprimera trois vœux : 1° conversion des mœurs, c'est-à-dire recherche persévérante de la perfection qui est le but de la vie monastique ; 2° obéissance, comme moyen ; 3° stabilité, comme garantie ; et celle-ci assure que l'obéissance vouée sera selon la Règle qui désormais régit pour toujours le monastère.
Voilà l'œuvre achevée ; minutieuse seulement sur les points capitaux que son auteur lui a donnés pour appuis, elle est assez large pour s'adapter aux temps et aux lieux divers, pour s'incorporer même nombre de traditions locales que d'ailleurs elle suppose, même à Sublac et au Cassin. Une analyse très sommaire nous y a montré les traits divers qui font Benoît si grand : la vigueur des traditions antiques, que ne suppléerait pas même le vol du génie ; la discrétion parfaite qui
(2) Explication de la Règle (sup. cit.), ch. lviii (note).
révèle dans l'âme l'épanouissement de la sagesse divine; l'étendue des études personnelles; la sûreté de doctrine et d'observation, que les lumières infuses ont conduites jusqu'aux profondeurs du cœur humain d'une part, de l'autre jusqu'à la simplification de la science surnaturelle; enfin la charité qui cherche tous les moyens de mener le plus grand nombre possible d'hommes à la plénitude des biens célestes. Tel saint Benoît s'est traduit dans son œuvre capitale, celle par laquelle il devait se survivre dans la longue durée des siècles.
Si nous désirons prendre une idée générale de la vie des moines, telle que la Règle l'a organisée en l'an 540, gravissons la sainte montagne au déclin d'un jour de janvier, tandis que le soleil descend vers la Méditerranée. Hâtons nous par la voie rocailleuse qui part de Casinum et serpente au flanc du mont jusqu'à la porte du monastère. Le soleil couchant vient à notre droite iriser la neige qui couvre encore le haut des pentes rocheuses, et se colore sous ses rayons de nuances roses, puis bleues, à jamais irréalisables sur aucune palette humaine. Nous voici proches du sommet : un dernier regard sur la plaine immense où le Liri s'endort en ses méandres ; aux édifices de Casinum, minuscules dés à jouer épars aux pieds d'un géant ; à l'horizon profond, là vers Gaëte, et là vers Capoue. Nous voici au pied de la tour massive qui forme le donjon de l'antique forteresse, dont les courtines et les tours carrées ont sommairement réparé leurs brèches pour couronner fièrement le mont. Frappons avant que le court crépuscule ait fait place à la nuit (1). Au bruit
(1) Les divers détails qui seront notés ci-après sont empruntés à la Règle de saint Benoît, et quelquefois pour complément à des sources diverses. On les retrouvera presque tous dans l'Explication de la Règle de saint Benoît à laquelle nous nous sommes déjà plus d'une fois référés.
I a VIE MONASTIQUE Al' CASSIN 209
du lourd marteau, dont le son se dilate sous la poterne, des pas empressés retentissent à l'intérieur; la porto s'ouvre, et un religieux âgé nous salue d'un « Deo gratias » tout à fait avenant.
Le monastère peut-il nous recevoir? La porte est trop grande ouverte pour que nous en doutions; ci le 'non religieux, marchant devant nous comme un homme qui porte le poids d'une journée de plus ajoutée à de longues années de travail, nous introduit par la longue poterne dans un logis situé tout auprès. C'est l'hospitium, formé de quelques appartements où les étrangers sont grou-
- pour habiter, dormir, et prendre au besoin quelque nourriture. Un nouveau moine apparaît promptement, et s'annonce comme le Frère hospitalier. Son premier soin est de se prosterner à nos pieds ; quand il se relève, et lit dans nos yeux quelque embarras, il nous explique qu'ainsi l'on accueille les étrangers parce qu'en 'eux le monastère reçoit le Seigneur : Jésus-Christ n'a-t-il pas déclaré prendre pour lui-même les procédés dont on userait envers eux?
Nous nous apercevons alors que deux ou trois moines plus jeunes se sont joints sans bruit a notre groupe, et tous nous conduisent devant un petit oratoire où nous prions un instant; puis les religieux nous donnent le baiser de paix. C'est bien la fraternité chrétienne qui s'affirme ici, entre ces moines et nous étrangers, passagers d'un jour, qu'ils n'ont jamais vus, mais qui sommes leurs frères dans la foi du Christ.
L'hospitalier s'informe alors si nous n'avons pas besoin de prendre quelque réfection? Notre route a été longue ; nous acceptons donc, et nous pas-.
sons dans un triclinium, bien rustique, très différent de celui des riches villas, mais pourtant grave et digne. On y sent l'esprit d'ordre d'une maison bien réglée. Ce sont en somme, nous dit-on, les anciennes chambres des prêtres païens et de leurs familles ; et certains souvenirs de ces splendeurs passées décorent encore la pièce où nous prenons le frugal repas du soir. Pendant qu'un des jeunes moines lit à haute voix une page de l'Evangile, nous remarquons le lampadaire de bronze, et çà et là quelques meubles, débris certains de l'antique sanctuaire et de ses dépendances. La voûte assez basse garde même quelques peintures, bien effacées maintenant, qui jadis la décoraient.
Pendant que nous nous restaurons, le Frère hospitalier fait semblant de manger avec nous, et pour en avoir l'air grignote quelques brins de fenouil, quelques bouchées de pain, tout en nous entretenant avec une cordialité grave et douce. Mais nous remarquons que ses aides ont sans bruit disparu, dès que la lecture a cessé.
— Qu'est-ce que ce murmure qui vient par la porte ouverte ?
— Ce sont, nous dit-il, les Frères qui psalmodient les Compiles sous la galerie de l'impluvium. C'est l'office qui clôt notre journée, car nous la terminons avec les dernières lueurs du crépuscule. Et puisque votre petit repas est achevé, passons dans la salle où vous reposerez ; car si je ne vous suis plus nécessaire, il me faut observer désormais, comme les autres, un silence absolu jusqu'au soleil levé. Vous voudrez bien faire vous-mêmes en sorte qu'on ne vous entende pas causer dans le monastère.
LA VIE MONASTIQUE Al CASSIN 211
Ce que disant, le bon religieux nous introduit dans une pièce, où le long des murs régnent des couchettes basses, sortes de ehaises-longues, garnies de nattes ('paisses et des couvertures nécessaires pour nous enrouler durant la nuit. Les murs de la forteresse ne suffiraient pas à nous défendre du froid, malgré leur formidable épaisseur.
Nous voici seuls dans notre gîte, éclairés par une petite lampe de terre cuite à l'antique forme romaine, probablement faite de main de moine, comme nos couchettes et les sièges de cette salle. Le silence est absolu autour de nous; seul le vent qui vient des Abbruzzes se fait entendre au dehors, malgré les stores et le volet qui ferment notre fenêtre, étroite et profonde comme il convient dans une solide casemate.
Nous nous sommes endormis, roulés dans nos couvertures, bercés par ce bruissement monotone ; et nous réparions consciencieusement nos forces, parait- il, lorsqu'une apparition est venue nous surprendre : une lanterne de corne jette quelques lueurs sur nos yeux endormis : « Benedicamus « Domino »! C'est un des jeunes religieux qui vient, selon notre désir, nous éveiller pour l'office de nuit, où il va nous conduire.
A sa suite nous voici promptement dehors, sur la vaste esplanade enclose par les remparts et les bâtiments du monastère. Nous la traversons en diagonale, pendant que le froid de la nuit achève de nous éveiller, et ouvre nos veux tout grands à « l'obscure clarté » du beau ciel étoile. 11 est environ deux heures du matin. L'on n'entend pas un bruit, sinon le murmure du vent dans les chênes verts d'alentour, et autour de nous des pas
assourdis qui trahissent dans l'ombre les moines empressés vers l'église.
Un son assez étrange, comme d'une clochette rudimentaire, se fait entendre dans ce grand silence. C'est le dernier signal pour l'office. Les pas deviennent plus pressés. Nous arrivons à l'église Saint- Martin, l'ancien temple de Jupiter-Soleil, dont la masse se profile confusément à la lueur des étoiles.
A l'intérieur il fait sombre également. Quelques lampes suspendues brûlent à l'entrée du sanctuaire, sur lequel ils projettent une demi-clarté. En avant, plus près de nous, un gros cierge allumé, sur un chandelier de taille, à côté d'un pupitre sur lequel est ouvert un volume. La lueur du cierge se réfléchit sur les corniches et les panneaux de marbre ; mais tout le reste de l'édifice demeure obscur. Les religieux se sont en silence placés dans l'ombre le long des murailles, où ils se tiennent debout depuis que le Patriarche Benoit a donné le signal pour commencer l'office.
La psalmodie s'ouvre, sur un lent récitatif d'abord, puis bientôt plus alerte, déferlant comme les vagues régulières d'une mer calme. Un petit quart d'heure écoulé, elle s'arrête, et les longues lectures commencent, faites à haute voix sur le pupitre. Des voix d'hommes et des voix d'enfants se succèdent, pour ces lectures et pour les répons chantés qui en forment les intermèdes. Hormis les paroles saintes, nul bruit, quoique l'office se prolonge beaucoup. 11 est bien quatre heures du matin lorsque se terminent les Matines, après une oraison silencieuse et une litanie de recommandations où ont passé les besoins de l'Eglise et du monastère, le salut des bienfaiteurs et des frères absents.
LA VIE MONASTIQUE Al' CASSIN 213
Si L'office est clos, la veille ne Test pas. L'obscurité profonde et l'heure noeturne ne persuadent point aux moines de regagner leur couchette. Hou nombre d'entre eux rentrent presque aussitôt dans réglise pour y demeurer dans une oraison silencieuse, au sein des paisibles ténèbres du lieu saint. A peine se douterait on qu'il y ait là quelqu'un. Nous quittons l'oratoire, nous; et comme nous en sortons, nous voyons des fenêtres s'éclairer faiblement à travers leurs stores et leurs claires-voies, dans des bâtiments bas attenants à l'église. C'est la bibliothèque, nous dira-t-on. Elle était là déjà au temps des païens, à titre d'archivium. Benoît l'a conservée, garnie de manuscrits, et augmentée de cellules qui servaient jadis aux prêtres de Jupiter. Là se rendent après matines ceux qui ont besoin d'étudier le psautier, qu'il faut savoir par cœur; ceux qui ont besoin même d'apprendre à lire, car le Patriarche ne veut pas garder chez lui d'illettrés. D'autres méditent sur les Livres Saints; tel autre copie des traités des Pères ou quelque exemplaire des livres liturgiques, destiné à l'usage du chœur ou de l'autel. Benoît vient là souvent lui-même pour y travailler comme les autres, en silence, à la faible clarté des petites lampes. Peutêtre quelque jour adoptera-t-il les perfectionnements apportés par Cassiodore à cet éclairage défectueux dans le scriptorium de son cher Vivarium. Le plus souvent le Patriarche se retiré dans sa cellule, où il prie, perdu en Dieu. Il aime à le faire en regardant par l'une ou l'autre de ses deux fenêtres les étoiles qui brillent joyeusement à la louange de leur Créateur. Et à la prière du saint Abbé, les grâces de Dieu descendent sur ses fils
d'aujourd'hui, sur ceux de l'avenir, plus pressées et plus fécondes que la rosée des nuits sur le sommet de la sainte montagne. Parfois sa petite lampe s'allume aussi ; et sur des feuillets de parchemin classés soigneusement, Benoit écrit pendant quel ques instants : c'est ainsi qu'il rédige sa Règle.
Tout en regagnant notre gîte, nous vo3^ons des lumières aller et venir dans les bâtiments monastiques : ce sont des religieux ouvriers qui préparent leurs travaux du jour. Voilà même là-bas la gueule d'un four qui ferait croire à un incendie lointain dans la nuit sombre. Mais il n'est point d'oreille si fine qu'elle puisse saisir un seul mot échangé entre des hommes si actifs.
Les heures ont marché. L'aube a blanchi les cimes des montagnes. Le Patriarche quitte sa cellule, et de nouveau tinte la petite cloche. Et tous les religieux d'arriver en hâte à l'église pour l'office matinal. Nous l'entendons du dehors, se dérouler en un chant continu, plus allègre que celui de la nuit, à mesure que l'aurore se dessine. Le ciel d'une froide journée d'hiver s'éclaire, se colore audessus des montagnes, et se refléchit dans la mer de brouillard moutonneux sous laquelle dort encore la plaine. Quelques oiseaux commencent à se faire entendre, et les corbeaux amis du monastère sortent en croassant de leur abri nocturne. Par les fenêtres de Saint-Martin nous arrive le chant du « Bene- <( dictus », le cantique triomphal et joj^eux, non plus au soleil matériel comme ici jadis, mais au Dieu vrai qui a donné à notre monde la lumière de la foi et le grand jour de la surnaturelle liberté.
Les religieux sortent les uns après les autres. Nous les voyons aller, graves et recueillis; on sent
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qu'ils portent en eux des pensées dont le parfum se dissiperait au souffle trop immédiat des préoccupations terrestres. Ils disparaissent de nouveau dans la bibliothèque, dans la grande tour, dans les divers logis ; quelques uns marchent silencieusement sous l'impluvium, un volume à la main. C'est pour deux heures le temps de la lecture en cette saison ; quand il fera plus chaud, la Règle intervertira Tordre, et réservera la lecture pour les heures où le soleil sera bien haut, en mettant aux heures plus matinales le travail manuel : jusqu'à Pâques, il ne commencera que sur les neuf heures du matin.
Xous distinguons maintenant les constructions diverses qui composent le monastère, et les moines qui les habitent, mieux qu'au crépuscule ou à la clarté des étoiles. Hormis la tour massive de l'entrée et les autres tours plus grêles qui dominent de distance en distance les murailles crénelées, tous les bâtiments sont bas et adossés aux remparts. Ils ouvrent sous une galerie qui dessine sur trois côtés le périmètre de l'esplanade, à la mode romaine, et permet de circuler à couvert. Elle a manifestement été réparée, voire allongée, par le travail des moines ; quelques constructions de bois, provisoires peut-être, se mêlent aux bâtiments robustes que les gens de Casinum avaient autrefois édifiés, tant pour le service du temple et les assemblées solennelles que pour s'y réfugier en cas d'attaque. Ne cherchons là d'ailleurs aucune grandeur architecturale : ce sont des logements de service. Les moines n'ont rien eu à faire pour en bannir le luxe ; et les temps troublés où ils vivent, temps de décadence artistique d'ailleurs, ne leur
ont point donné la tentation de faire plus beau qu'il n'était besoin. Ils n'ont cherché que l'utile et le nécessaire. L'enceinte est fort étendue, et la population de la ville pouvait probablement y trouver tout entière un refuge momentané au jour du danger.
Si nous faisons le tour des bâtiments en allant de l'ouest vers le nord, puis vers l'est, nous trouverons un quartier qui est celui des novices, nous dit le Frère hospitalier revenu près de nous. C'est là qu'ils vivent tout le temps que le travail ou l'office divin ne les appelle pas ailleurs. Plus loin le quartier des enfants, oblats dans le monastère. Puis voici toute une série d'ateliers; car le travail manuel est ici fort en honneur, et le saint Abbé de céans a voulu que tous les métiers utiles à la vie du monastère pussent y être exercés sous la clôture. Ce n'est pas une entreprise industrielle pourtant, nous explique notre guide; car s'il arrive qu'on puisse vendre quelques produits, c'est du surplus, en général; et l'on vend un peu au-dessous du cours, pour que les acheteurs séculiers bénissent Dieu du désintéressement de ses serviteurs. Benoît ne veut pas que l'on confonde ses fils avec les moines Sarabaïtes (1), qui font payer leur travail plus cherj sans doute parce que c'est œuvre de mains sacrées, dit saint Jérôme ; au vrai, ce n'est qu'avarice, directement contraire au véritable esprit religieux.
Chemin faisant, nous croisons plusieurs moines. Ils nous saluent avec un respect mêlé d'une nuance marquée d'affabilité ; visiblement nous sommes
(1) Voir ci-dessus, page ..
considérés ici comme frères en Jésus-Christ, dès que la porte nous a été ouverte. Mais pas un seul ne nous dit mot. « Et, ajoute le Frère hospitalier,
si vous vous avisiez de leur adresser la parole, .. ils vous répondraient poliment qu'il ne leur est - pas permis de s'entretenir avec les hôtes. »
Du moins pouvons nous à loisir examiner l'accoutrement de ces silencieux. Ni riche ni guerrier: un vêtement long jusqu'à la cheville, serré à la taille par une large ceinture, et qu'ils nomment tunique ; la ceinture fait fonctions de poches. Aux pieds des espadrilles montantes, que l'on remplace par de solides brodequins ferrés pour aller au dehors. Enfin une sorte de caban court à capuchon, fait de peaux de chèvres et qu'ils nomment la cuculle ou la melote. En ces jours froids, au sommet du Cassin, et surtout pendant les veilles de nuit dans une église dont les ouvertures ne sont closes que de stores d'étoffe ou de jonc, ce vêtement n'est pas de trop. Tout cela d'ailleurs est soigneusement propre, ajusté autant que possible à la taille des gens, mais rustique en somme, et pauvre autant que robuste. On en voit un peu de toutes nuances, tant cuculles que tuniques : il parait que, d'après la Règle, cela ne doit pas faire question, et qu il faut prendre étoffes ou peaux au naturel, telles que les fournit le pays. Autour du col et sur les épaules le moine passe une sorte de large , col lier d'où pendent quatre longues bretelles, deux sur la poitrine et deux sur le dos. On les ramène sous les bras, et l'on y assujettit la tunique en la retirant sous la melote de manière à la raccourcir. Ce collier à bretelles se nomme scapulaire, et ne s'emploie que pour le travail manuel, afin de dé-
gager l'allure du travailleur. Voilà tout l'équipement du moine cassinien. Il a une aiguille pour le réparer en cas d'accident ; il lave ses habits luimême et les entretient : sa garde-robe lui fournit un vêtement de rechange, sans plus; et il dort sur sa natte tel qu'il travaille, tel qu'il chante au chœur, roulé seulement dans une couverture, au dortoir commun.
Les heures s'écoulent pourtant. Le Frère hospitalier y songe, et vient nous avertir que le repas régulier en cette saison n'aura lieu qu'à trois heures après-midi ; que nous ferons donc sagement d'en prendre un premier durant la matinée. Il va sans dire que nous acceptons ; nous n'étions pas obligés de venir loger ici ; à nous par conséquent de nous conformer aux heures de la maison ; mais n'étant pas moines, rien ne nous force à jeûner jusqu'à cette heure tardive. Il est donc entendu que nous profiterons de la table de l'hospitium dans une petite heure, en compagnie de quelques hôtes survenus ce matin pendant que nous visitions le monastère. Ce soir ce sera, paraît-il, au réfectoire des moines, et à la table même du Père et Seigneur Abbé, que nous nous assiérons. Et cela nous intéressera fort. Pourtant un détail nous inquiète un peu : le Frère hospitalier vient de nous dire qu'avant ce repas vespéral, le Père Abbé avec ses moines nous laveraient les pieds en cérémonie, ainsi qu'aux autres étrangers arrivés dans la journée. C'est bien la coutume antique de l'hospitalité, consacrée par l'exemple du Seigneur Jésus-Christ et de ses Apôtres. Les monastères l'ont conservée religieusement, non seulement envers les hôtes, mais encore comme rite d'observance : au Cassin,
c'est tous les samedis que deux frères tour à tour rendent à leurs confrères cet hommage. Et ce sont précisément ceux qui pour la semaine ont charge de préparer la nourriture : tant ce devoir demeure lié, comme dans l'Evangile, au repas commun de la famille. On nous explique tout cela bien au long ; n'importe, nous ne pouvons nous empêcher de penser un peu comme saint Pierre lorsqu'il vit Notre-Seigneur venir à lui avec le bassin plein d'eau : C'est le Père Benoit, le thaumaturge vénéré, qui s'abaissera ainsi à nos pieds!
— Eh bien oui, nous répond en souriant notre Frère hospitalier; ne sera-ce pas la source de vraies bénédictions pour vous, si vous le prenez avec foi, puisque notre Père est si saint et si grand devant Dieu?
— En effet. Alors... non tantum pedes, sed manas et caput.
--- A la bonne heure ! Eh bien, en attendant le premier repas, je vous laisse avec un de mes jeunes aides pour continuer votre visite ; car il y a de nouveaux hôtes qui réclament mes soins. Ici, l'hospitium n'est jamais vide...
Nous voilà donc sous la conduite d'un frère qui nous emmène vers l'église ; nous ne pouvions guère la bien voir cette nuit.
C'est l'ancien temple, avec son escalier et son portique, le long duquel se voient les constructions accessoires que nous avons déjà remarquées. Rien n'a été changé à l'extérieur. Seulement le vaisseau a été isolé de l'ancienne cella où se dressait l'autel du dieu Soleil. Celle-ci était située dans l'axe de l'édifice, sur l'éminence que voilà, au pied de cette colonne. Le Père
abbé Benoît a rompu les murs qui reliaient le temple à la cella ; à la place de l'autel il a construit ce petit oratoire, au pied de la colonne où la croix a remplacé Apollon. Et quant à l'extrémité ouverte du temple, il l'a fermée par une abside. Mais à l'intérieur tout est demeuré en place : les marbres qui revêtent les murailles, les caissons du plafond, décorent toujours l'édifice rectangulaire tels qu'on les a trouvés en arrivant. Même il n'est pas malaisé de distinguer çà et là dans la frise des figurines d'allures toutes païennes, mais désormais sans signification et purement décoratives. Le long des murs, un banc de bois pour les religieux durant les longues lectures. Au milieu, près du pupitre des leçons, un grand candélabre de bronze, lui aussi débris du passé ; il porte le gros cierge des veilles nocturnes. En avant de l'abside le petit autel presque carré, et deux ambons bien modestes de chaque côté, près de la clôture du sanctuaire où brûlent quelques lampes suspendues à la trabes décorée de peintures. Quant à l'abside, elle attend la mosaïque ou la peinture qui la doit orner. Ce sera, nous dit notre guide, pour le jour où le Seigneur donnera la vocation monastique à quelque artiste en ce genre. Mais pour l'heure, les temps sont si mauvais que les arts ne sont guère cultivés.
— Et qu'est-ce donc, frère, que cette niche close, pratiquée là-bas dans le mur du sanctuaire, devant laquelle une lampe est allumée?
— C'est là que se garde la réserve de la sainte Eucharistie.
— Au fait, avez-vous la messe aujourd'hui?
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— Non : il n'y a que deux ou trois prêtres au monastère : et la messe ne se célèbre que les dimanches e1 les jours de solennités des saints ou au nos fêtes de l'Eglise. Mais alors c'est la messe solennelle, où tous les religieux A'iennent à la communion sainte. C'est cependant ici le cœur de notre communauté monastique. Nous y passons les longues veilles de nuit ; et nous y revenons pour les six offices du jour. Celui des eomplies seul a lieu sous la galerie couverte, afin que les -frères occupés puissent mettre leur service en ordre avant la nuit et rallier le convent successivement, pendant la lecture spirituelle qui précède ce dernier office du soir. Mais pour les autres, nous revenons ici ; et notre saint Père abbé exige que tout cède incontinent au signal. Il veut que ses moines soient d'abord des hommes de prière... Puisse-t-il y réussir pour tous, ajoute modestement le jeune religieux.
Ce disant, il nous introduit dans les salles adjacentes que nous avons déjà remarquées. Une d'elles sert maintenant de sacrarium, avec des armoires et autres meubles faits de main de moines : vigoureux, bien adaptés à leur destination ; mais n'y cherchons point le ciseau d'un artiste. L'époque de décadence qui est celle de ce temps malheureux a marqué là son empreinte. Toute la décoration se borne à quelques moulures ou panneaux de bronze, trouvés ici ou dans les ruines trop nombreuses à Casinum, et utilisés parfois avec un certain sentiment de l'art, parfois aussi de façon inattendue. Nous notons même quelques incrustations d'ivoires anciens, qui ont la même origine païenne, c'est très clair.
Puis c'est la bibliothèque, qui occupe plusieurs petites chambres, dépendantes du sacrarium. Elles sont désertes à cette heure, qui est celle des travaux manuels. Ce n'est point la bibliothèque de style monumental que l'on aurait trouvée jadis dans une somptueuse villa, impériale ou patricienne ; mais, ce qui vaut mieux, c'est un lieu où l'on travaille vraiment ; cela se voit, bien que tout soit en ordre. Les volumes établis dans des armoires ouvertes, assez étroites et à taille d'homme à peu près, sont reliés en peaux diverses : cela se fait au monastère même. 11 y a déjà bon nombre de volumes, et le Père abbé Benoît les soigne. Des encriers de corne sur les tables, des escabeaux de bois, des lampes ça et là, tout dénote l'activité qui règne ici à certaines heures. D'ailleurs nous en avons eu la preuve cette nuit. Voici môme des manuscrits que l'on copie : les ouvriers de cette besogne l'ont laissée pour aller aux champs peutêtre, mais toute prête à reprendre la nuit prochaine.
Nous voyons toute la littérature chrétienne représentée sur ces rayons. « Ce n'est pas complet, il s'en faut, nous dit le jeune frère ; mais on travaille sans relâche à accroître le fonds. Le Père abbé y tient beaucoup ; autrement de quoi vivre ? Aucun carême ne s'ouvre sans que nous recevions chacun de la bibliothèque un livre à lire du premier feuillet jusqu'au dernier, afin de le bien posséder. Puis pour les lectures aux offices il nous faut beaucoup de volumes. Nous avons aussi chaque jour, sans compter le dimanche entier, des heures plus ou moins longues données à la lecture. C'est dire que pour suffire
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à tout cela il faut de nombreux volumes, et partant bien des copistes. »
— Sans doute ; et d'après certains titres que nous venons de lire sur vos rayons, il paraît que vous prenez soin d'instruire ces copistes des
rets utiles à leur métier. Nous avons remarqué entre autre les ouvrages de plusieurs grammairiens de l'époque païenne,
— C'est très vrai ; la grammaire n'a pas de religion. Et vous auriez pu trouver de même des œuvres des anciens philosophes, à coté des Règles monastiques et des Pères de l'Eglise.
— En somme, frère, on travaille ici comme nulle part ailleurs il ne se fait en Occident, à l'époque où nous sommes. Seule peut-être la chancellerie pontificale peut lutter d'activité littéraire avec votre monastère.
Le jeune moine sourit, sans dissimuler qu'il en croit avec plaisir quelque chose ; mais il nous répond :
— Vous ne nous feriez peut-être pas autant d'honneur, si vous alliez ATisiter le monastère de Lucullanum, près de Naples, ou celui du chancelier Cassiodore, à Vivarium en Calabre. Sur ce point il est notre maître, et c'est de lui que nous apprenons ici, non l'utilité du travail intellectuel, mais la manière d'y procéder. Et le célèbre monastère de Lérins ? Il n'est pas infidèle, je pense, à ses illustres traditions.
— Voilà, frère, une preuve de plus que l'on a au Cassin l'esprit ouvert à ce qui se passe dans le monde religieux et instruit de l'Occident.
f'omme nous sortons à ce moment, nous voyons venir un religieux encore jeune, mais
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dont la physionomie grave, austère, inspirerait aussi bien crainte que respect. En nous croisant il nous salue d'un Benedicite prononcé à mi-voix, avec un sourire qui soudain transfigure ces sévères apparences, comme un rayon de soleil parti du cœur qu'il révèle.
— C'est le prieur du monastère, nous dit tout bas notre guide ; un véritable saint, et le bras droit de notre Père abbé.
— Et ce religieux de haute taille qui s'en va là-bas devant nous ?
— Ce religieux est notre saint Abbé lui-même. Tenez, il sort de l'infirmerie, où il visite assidûment nos frères malades, pour s'assurer qu'ils sont bien soignés et traités... Vous paraissez bien surpris ?
— Eh oui !...
— Mais quoi donc?
— Eh bien, s'il faut vous l'avouer, frère, nous avions entendu raconter de votre Père tant de miracles... qu'en vérité... nous voilà surpris de le voir aller et venir comme tout le monde.
— Et si vous le trouviez aux champs, la pioche en mains ? Et si vous l'entendiez parler avec nous de toutes choses, même des plus vulgaires ; raconter à nous, jeunes, son histoire et les premiers temps de Sublac ; tout cela simplement, et avec une pointe de gaieté souvent ? Si vous assistiez aux conférences qu'il nous donne, où il nous explique sa Règle et nos devoirs ? C'est si simple, qu'au premier abord on n'y verrait rien que de très ordinaire ; et on le prendrait facilement pour un abbé tel que beaucoup d'autres. Mais bientôt on s'aperçoit combien riche est cette
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simplicité : on comprend qu'elle est précisément la marque d'une sainteté authentique et de très haut degré : l'homme composé n'est jamais fort élevé sur cette échelle. Notre Père n'est exigeant et sévère que sur l'observation de la Règle : oh alors il est. s'il le faut, inflexible autant que simple ; mais je vous assure qu'on n'est pas tenté de résister, pour peu qu'on ait le cœur ouvert; car on sent dans sa parole la poussée même de l'Esprit de Dieu. En somme, nous l'aimons, notre saint Père abbé, bien plus que nous ne le craignons.
Ce disant, notre jeune guide pousse la porte de l'hospitium, où le repas nous attend ; et nouvelle compagnie aussi. Le frère hospitalier se retrouve là, en effet, avec deux étrangers dont il paraît très occupé. S'il est pour nous aussi attentif que devant, nous remarquons pourtant qu'il multiplie ses prévenances à l'égard des nouveaux venus. Nous en saisissons bien vite la raison, en nous remémorant ce qu'il nous disait hier au soir à nous-mêmes : ceux-ci sont pauvres gens, de très mince équipage ; et l'esprit de foi montre le Christ en eux plus qu'en d'autres humainement mieux partagés. L'excellent frère nous fait asseoir tous avec lui à la même table ; et il est clair qu'il en ferait tout autant quand un de nous serait un puissant du monde : pour celui-ci on n'écarterait pas un de ces voyageurs besogneux, bien au contraire. C'est une efficace manière de prêcher la fraternité chrétienne, surtout en ces jours où les races luttent de tous côtés entre elles pour la suprématie. Quant à lui personnellement, notre bon Frère hospitalier recommence son petit ma-
nège d'hier, pour avoir l'air de s'associer à notre repas, d'ailleurs frugal, mais qui décèle un cuisinier plus expert que nous n'eussions pu le prévoir.
Il est onze heures environ ; le repas principal n'aura lieu que vers trois heures ; c'est de quoi parcourir à loisir les environs et nous reposer ensuite avant la cérémonie du lavement des pieds. Tout justement un des frères de l'hospitium doit aller dans la montagne à une certaine distance pour une commision ; il reçoit du Frère hospitalier mission de nous guider pendant quelque temps.
En sortant de notre logis, nous revoyons l'activité des ateliers divers : le bruit lointain d'une forge ; plus près le grincement de la scie et les coups de marteau du menuisier ; d'un autre côté le bruissement d'un moulin à bras, près des celliers à blé. Puis d'autres petits logis où s'exercent des métiers plus silencieux. Et de l'un à l'autre va un religieux, que déjà ce matin nous avions remarqué pour son activité : c'est, nous dit-on, le cellérier du monastère, autrement dit l'administrateur sur qui tout repose, la cheville ouvrière de toute la vie matérielle. Ce n'est pas une sinécure ; car il a non seulement à diriger et surveiller tous les détails dans la maison conventuelle, mais encore à en gérer les biens fonds, qui fournissent à la vie des moines, et à traiter constamment avec les gens du dehors. Il dépend absolument du Père Abbé en toutes choses, et c'est à lui qu'il est demandé compte de tout : en somme la charge la plus lourde après celle de l'Abbé, et qui réclame évidemment de la
vigueur, de L'aptitude, mais plus encore clu dévouement surnaturel et de la vertu.
l'a groupe de petits oblats nous croise, conduit par un religieux. Ils reviennent de leur travail, nous dit le frère, et ils vont maintenant au réfectoire, prendre, comme vous venez de le faire, une collation. Car on ne saurait astreindre ces enfants là au jeûne continuel que nous observons en la saison présente.
— Voilà qui est sagement pensé. Aussi lit-on sur les physionomies éveillées et fraîches de ce petit monde l'épigraphe de l'enfance heureuse, mens scina in cor porc sano. Ce sont, n'est-ce pas, autant de futurs moines?
— Ils le sont déjà, autant qu'il peut dépendre de la volonté de leurs parents qui les ont amenés, et de la nôtre à nous qui les avons reçus. Mais à quinze ans ils seront mis à même de ratifier ou non ces conventions. Ceux qui voudront retourner au siècle auront, en tous cas, reçu ici une instruction pratique et une éducation chrétienne qu'ordinairement ils n'eussent pas trouvées dans leurs familles ; car ils sont pour la plupart enfants de maisons modestes ou même pauvres.
A la porte extérieure où. nous arrivons, autre tableau : c'est le frère portier qui parlemente avec des travailleurs du dehors, et semble leur donner diverses instructions. Ces hommes sont, parait-il, des serfs du monastère qui en compte un assez grand nombre sur ses divers domaines aux environs. Et il y en aurait bien davantage, nous explique notre guide, si l'on pouvait accueillir tous ceux qui se présentent. Leur condition est si triste de par la loi, et si aggravée par les mal-
heurs de ce temps-ci, que beaucoup aspirent à trouver un maître qui ne les traitera pas comme des bêtes de labour, qui ne les vendra pas à quelque autre, et prendra soin d'eux et de leurs familles. Nous voyons ainsi des colons demander à devenir serfs sur les terres monastiques, où leur condition sera moins précaire bien qu'inférieure aux yeux de la loi. Ils savent que chez nous cette classification n'est qu'affaire légale et politique, et que nous ne les tenons pas moins pour frères en Jésus-Christ que s'ils étaient riches et libres.
— Cependant, frère, vous ne les admettriez pas à la profession monastique, sous peine daller contre des lois enracinées bien avant dans le monde romain, si transformé qu'il soit.
— Nous les admettons parfaitement, et sur le pied d'égalité absolue. Parmi nous il en est plusieurs qui sont passés du servage au noviciat. Devenus proies, ils marchent à leur rang d'admission ; et tel patricien qui est venu après eux leur obéit sans réplique. La loi ? Mais d'abord, si le serf qui se présente est du domaine monastique, personne ne réclamera ; pourvu que ces sortes d'affranchissement ne se produisent pas brusquement de manière à ruiner le monastère (1) (et la vocation religieuse ne vient pas ainsi par
(l) Certains conciles durent prévoir ce cas, et défendirent l'affranchissement des serfs des monastères. Mais il faut entendre par là un affranchissement volontaire, opéré par charité spontanée dans le seul but de supprimer le servage, et en dehors de toute considération de vocation religieuse. Une telle mesure ne pouvait être prise d'emblée sans apporter une grave perturbation dans l'existence des maisons religieuses ; elle provenait d'un zèle mal ordonné ; c'est pourquoi les conciles intervinrent.
masses . il n'y a nul obstacle. Si le serf appartient à un autre maître, nous ne pourrons passer outre à la réclamation de celui-ci, évidemment : mais nous pourrons probablement lui faire entendre qu'il ne peut, lui chrétien, s'opposer sans motif impérieux, à une volonté de Dieu. S'il le faut, on pourra peut-être négocier un accommodement. Et alors, pourquoi s'attarder dans une odieuse légalité que nous a léguée le paganisme ? S'il est impossible de l'abolir tout d'un coup, il est possible de la miner graduellement au moins par la désuétude ; et c'est ce que notre saint Père Abbé n'a pas hésité à prescrire dans sa Règle, tirant ainsi la conclusion de l'enseignement des Apôtres. Le baptême rend tous ceux qui le reçoivent égaux devant Dieu. Et le monastère est le royaume spécial de Dieu. Les inégalités sociales, nécessaires au dehors, doivent s'effacer dans ses murs; et tel est l'effet de la profession religieuse.
— Voilà des principes qui peuvent devenir étrangement féconds dans l'avenir.
— Peut-être ; mais nous n'y songeons pas beaucoup, à l'avenir humain. Notre seule pensée est de nous conformer le plus possible à la loi divine, et de réaliser le plus complètement que nous pouvons, en nous et autour de nous, les intentions que Jésus-Christ Nôtre-Seigneur a formulées dans son Evangile.
Nous marchons, tout en causant ainsi, à travers le bois de chênes verts ; et notre attention est attirée par un groupe de religieux occupés à tracer un chemin sinueux qui descend vers la plaine et qu'ils pavent au fur et à mesure de
gros quartiers de roches. En voyant deux d'entre eux échanger quelques paroles, évidemment relatives à leur besogne, une idée nous revient qui s'était déjà plusieurs fois présentée à notre esprit :
— Autant que nous pouvons voir et comprendre, il nous semble, frère, que le silence n'est pas au Cassin une loi si rigoureuse que certains le disaient. Pouvons-nous demander ce qu'il en est au j uste ?
La question paraît surprendre le religieux, qui nous regarde d'abord d'un air embarrassé.
— Mais, dit-il enfin, qu'aviez-vous donc entendu à ce propos?
— On nous avait dit que vous ne parliez que par signes, sauf à votre supérieur, naturellement; qu'autrement vous ne desserriez jamais les lèvres; que sais-je ?...
— Ce serait une singulière innovation dans l'état monastique, nous répond-il en souriant. Je n'ai jamais lu nulle part que nos ancêtres religieux aient connu pareille loi. Un de nos frères anciens, qui fait de la philosophie antique son étude favorite, nous a bien dit que Pythagore obligeait, je crois, ses disciples à un mutisme rigoureux pendant je ne sais combien d'années. Mais les moines ne sont pas disciples de P}Tthagore ; et notre frère philosophe est peut-être, après le Seigneur et Père Abbé, celui de nous tous dont la parole a le tour le plus aimable et le plus choisi. C'est le cœur qui parle chez lui, et il serait bien dommage que nous en fussions privés tout à fait. Ce qui est vrai, ce qui l'a toujours été chez les moines jusqu'à la présente mi-
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nuit1, c'est L'estime du silence et la loi qu'ils ont observée de le garder avec autant de soin que possible, parce qu'il est le nourricier des saintes pensées, parce qu'il forme l'atmosphère de la contemplation, et ferme la porte à une multitude de fautes. Mais c'est une loi qui comporte toutes les exceptions utiles, attendu qu'elles ne vont pas. dès lors qu'elles sont utiles, contre le but de la règle. L'Evangile n'a condamné que la parole inutile. Nous parlons donc toutes les fois qu'il faut parler. En certains cas seulement la loi est plus rigoureuse, parce que la parole alors serait plus dangereuse et qu'elle est beaucoup plus rarement motivée. Ainsi durant la nuit : sous peine de faute grave, il faut qu'il y ait urgence pour échanger seulement quelques mots rapides.
— En effet, nous avons remarqué ce silence, qui a quelque chose de saisissant, tant il est profond.
— Et ce sont nos meilleures heures. En outre, au réfectoire, où nous devons plutôt nous exprimer par signes que par paroles,
— Il est vrai, les langues se délient bien vite inter pocula.
— Vous l'avez dit. Et il me sera bien permis de remarquer que si la profession rend les hommes égaux quant à leurs droits et à la dignité de leur état, elle ne leur infuse pas toute seule l'éducation qu'ils n'auraient pas reçues II est permis de prévoir que nos frères d'origine
gothique ou servile pourraient aisément, quoique involontairement, dépasser la mesure si le silence table n'était rigoureusement imposé. Nous avons lieux à faire que de causer là ; c'est d'écouter
la lecture qui se fait à haute voix. Dans un autre lieu, où nous nous réunissons sous la présidence de notre Père Abbé pour recevoir ses enseignements ou pour délibérer des affaires importantes, le silence est aussi plus impérieux, mais pour une raison tout opposée. Là, ce sont les esprits cultivés que la Règle met en garde contre la tentation, la démangeaison de montrer leur savoir, ou tout au moins de le laisser entrevoir. Aussi rappelle-t-elle que c'est au maître à enseigner, et que celui-là qui n'est pas maître doit alors se taire en disciple très humble.
— Délibération, dites-vous? Nous pensions que le Seigneur Père Abbé gouvernait le monastère en maître souverain, relevant de Dieu et de sa conscience, mais d'eux seuls?
— C'est la vérité ; aussi entendons nous sur ce mot de délibération. 11 n'a pas le sens restrictif, qui emporterait pour l'Abbé l'obligation de suivre l'avis d'une majorité ; il s'agit seulement d'examiner une question sous ses divers aspects et d'émettre chacun en conscience l'opinion qui lui paraît la meilleure. Notre Père Abbé, si souvent éclairé de lumières extraordinaires, qui lui découvrent les choses cachées ou futures, n'a pourtant garde de compter sur ce don, qui d'ailleurs ne lui est accordé que dans la mesure et aux moments voulus par Dieu. 11 entend se guider d'après les règles ordinaires de la prudence ; et de ces règles il fait une obligation à ses successeurs comme à lui-même. L'abbé du monastère y est le lieutenant de Dieu, et nous le respectons comme tel : ce n'est pas à un homme que nous obéissons, mais à Dieu qui commande
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par cet homme, Cela De veut pas dire que ce lieutenant ait en lui pour toutes choses et toutes circonstances de la vie une inspiration divine (.[ne ne possédaient pas même les saints Apôtres. Il peut, comme tout homme, errer et se méprendre ; et comme tout homme il a besoin de prendre conseil pour diminuer ces risques, où l'intérêt du monastère est engagé. La :le lui en fait un devoir. Pour les circonstances ordinaires, il a près de lui nos anciens avec leur expérience, et c'est eux seuls qu'il consulte. Mais sur des sujets plus graves, alors il doit nous assembler tous, exposer la question, puis écouter avec attention les avis divers que chacun émet à son tour, respectueusement mais librement et en conscience. Seulement, ces avis il ne les compte pas, il les pèse ; il prie, et décide ensuite. Nous n'avons plus qu'à obéir.
— Et tous prennent part à ces assemblées ?
— Tous absolument, même les plus jeunes, même les moins lettrés. Quand un d'entre nous ne saurait pas distinguer sa droite de sa gauche, il est consulté comme les autres. C'est que la Règle veut qu'on s'assemble sous le regard de Dieu : et elle prévoit que souvent c'est par l'âme la plus simple, la plus légère de science humaine, que le Seigneur fera passer plus clairement le meilleur avis. La Bible n'en donn(e-t-elle pas des exemples bien connus?
— Eh oui. Mais que nous voilà donc loin des conceptions humaines !
— Pleinement, au contraire, dans le courant de L'Eglise. N'est-ce pas la voix d'un enfant qui désigna saint Ambroise pour l'épiscopat ?... Ça, il
faut nous séparer : je dois aller assez loin d'ici dans la montagne. Nous nous retrouverons ce soir à l'hospitium.
Sur quoi le frère nous quitte et s'enfonce dans le bois, où bientôt nous le perdons de vue. Nous nous rapprochons du monastère, examinant ici les débris encore imposants des murailles énormes élevées par les premiers maîtres de la forteresse ; là les restes du bosquet jadis consacré à Vénus, sur une étroite esplanade qui s'avance au-dessus des pentes et d'où l'œil domine à son aise la plaine immense, le Liri au cours sinueux et lent, le ruban étroit et long de la voie Latine, les édifices de Casinum, ensoleillés maintenant. La neige fond au flanc des pentes escarpées que frappe le soleil de midi, et les rochers humides tachent de noir ce qui reste de son manteau blanc. Puis les murailles et les tours crénelées vers lesquelles nous remontons et auxquelles la lumière vive donne un vigoureux relief. Au pied des remparts plusieurs frères travaillent à préparer la terre des jardins pour les semis de printemps qui vont bientôt commencer sous ce climat. D'autres s'occupent des vignes et d'autres des oliviers.
Mais qu'est-ce donc ? Voilà devant nous le frère portier bien occupé avec un étranger qui ne parait pas lui plaire. Il a pourtant l'air bien tranquille, et même assez peu fortuné, ce pauvre inconnu; tandis que le frère parle avec vivacité, et se livre à une pantomime fort animée, surtout à mesure que nous approchons. Nous qui l'avions cru si charitable et si débonnaire ! Tantœnc animis cœlestibus ? . . .
1 \ VIE MONASTIQUE Al CASSIN 2X)
A notre approche, l'étranger s'écarte et va s' sseoir sur un plat de rocher; nous entrons, et derrière nous le frère referme bruyamment la porte. Décidément... mais en nous retournant nous le voyons sourire d'un air d'intelligence.
— Qu'y a-t-il donc, frère? Cet homme a-t-il?...
— Non, non, rien du tout. C'est un postulant.
— Eh quoi! C'est ainsi que vous le recevez?
— Oui, oui; toujours comme cela, par ordre du Seigneur Père Abbé. Encore ce n'est que le commencement : il en verra d'autres. Le Frère hospitalier vous expliquera cela.
Et le matois portier nous salue en riant sous cape, nous laissant tout ébahis.
— Allons trouver le Frère hospitalier ; il faut avoir le mot de tout ceci.
Nous ne cherchons pas loin. Il est là, le bon frère, travaillant autour de son hospitium pour répondre au premier appel. Dès qu'il nous aperçoit, il est à nous. Lui dire notre surprise ne nous coûte pas un long discours : dès les premiers mots il a compris, son sourire nous le dit.
— Mais oui, nous répond-il ; c'est ainsi que nous avons tous été accueillis lorsque nous sommes venus frapper à la porte de la vie monastique. Voilà trois ou quatre jours que l'on renvoie cet étranger; mais chaque jour il revient. Alors, ce soir, s'il ne s'est pas lassé d'attendre assis, par terre, ni de recevoir les rebuffades du frère portier,
r grâce on me l'amènera. On lui donnera le
vivre et le couvert, mais sans nul empressement.
I persiste à demeurer, on se fera moins désa-
îable à son endroit; mais on lui dira tout ce
qu'on pourra pour l'effrayer de la vie monastique
230 LE PATRIARCHE SAI?ntT BENOIT
(sans inventer ni mentir, s'entend). Nous finirons bien par voir s'il est d'un bois dont on puisse faire quelque chose. En ce cas, si le Père Abbé le juge bon, il pourra être question du noviciat. Vous le voyez, nous ne courons pas précisément après les novices.
— ■ En effet.
— C'est le meilleur, et même le seul moyen, de n'avoir ici que gens résolus à prendre leur vie au sérieux. Encore tous n'arrivent-ils pas au bout du noviciat, où on ne les ménage certes pas. Mais la porte et l'hospitium jouent du moins un rôle de filtre, qui arrête au dehors paresseux, parasites, besogneux, hérétiques, marrons de toute catégorie, et même poètes et rêveurs. Ce n'est pas nous, du reste, qui avons inventé cette procédure : elle nous vient de la vieille tradition monastique, et notre Père l'a plutôt adoucie, eu égard à la différence des temps.
— Hé bien donc, nous sommes avertis ; si quelque jour nous croyons nous découvrir une vocation, il faudra nous préparer à passer par le filtre.
— Ah! entendons nous. Filtrés, pesés, concassés, analysés, oui vous le seriez sans aucun doute. Mais comme on vous connaît d'avance, il n'y aurait aucun motif pour vous laisser trois ou quatre jours en faction devant la porte. Il vous faudrait néanmoins compter sur un noviciat sérieux, où vous auriez toute facilité de connaître les épreuves de la vie religieuse, sans entrevoir chez personne le souci de vous retenir si la vie ne vous agrée pas céans.
— Et cela durerait?...
I A VIE MONASTIQUE Al CASSIN 237
— l'u an tout entier, sous la conduite spéciale d'un religieux expérimenté, chargé de mener à
tond cotte enquête.
— Et puis alors la profession; et ce serait fini?
— Que non pas! Croyez-vous qu'on soit parfait au bout d'un an? Hélas non, je ne lésais que trop, tous nous le savons par expérience. Le noviciat n'est qu'un essai de votre part, un examen de la nôtre, afin de sonder le terrain. Il ne saurait être trop sérieux ; et malgré toutes les épreuves, le filet parfois laisse encore passer des poissons qu'il faudra plus tard rejeter dans la mer troublée du siècle ; cela précisément parce qu'à ces épreuves préliminaires on ne peut demander qu'un espoir fondé, non une certitude, encore moins la perfection réalisée. La profession est un début, non pas une fin.
— Bon ; voilà qui est très raisonnable et très juste. Mais faut-il vous avouer une pensée qui nous suit depuis que vous parlez?
— Pourquoi pas ?
— Hé bien, vous avez beau accumuler sous nos' yeux filtres, pilons et balances, nous faire entrevoir la trousse au complet de la chirurgie spirituelle ; il y a dans votre accent je ne sais quoi qui rappelle plutôt la douceur et le bienfait des onguents, appliqués, si vous voulez, à une plaie vive.
— Alors je ne réussis pas à vous épouvanter? ... Oue voulez-vous? Je ne puis avoir d'autre accent que celui de notre Règle. Elle nous rappelle bien que la porte est étroite, qu'on ne peut la faire large ; mais aussi elle ajoute que plus tard le cojur se trouve au large. Au fond, c'est que la grâce divine est là. Les épreuves ne sont
redoutables que pour les âmes auxquelles manque la grâce de vocation ou la ferme volonté d'}r répondre, c'est-à-dire aux âmes qu'il faut absolument écarter. Ceux qui au contraire sont vraiment appelés et résolus à suivre l'appel, peuvent reprendre à leur compte le mot des martyrs : « Un « autre, le Christ, sera en moi qui souffrira pour « moi ». Ils peuvent le dire, car c'est une vérité qu'ils expérimenteront, sinon d'une manière continue, du moins assez fortement pour n'en pouvoir douter. Sans la grâce divine, notre état ne serait ni compréhensible ni soutenable ».
Pendant cet entretien nous voyons les frères rentrer les uns par groupes, les autres isolément, et se diriger vers les divers logis pour se préparer à l'office de none, qui va tout à l'heure sonner. Ils doivent avoir grand' faim, les pauvres; après la nuit de psalmodie, de prières, de lectures, et une journée de travail, le maigre repas de la veille doit être terriblement loin.
En voici passer un près de nous, comme nous poussons la porte de l'hospitium. Il va doucement, l'air calme, et porte plusieurs petits paniers qui nous semblent pleins d'herbes. Il nous salue en passant d'un Benedicite bien tranquille; et nous remarquons qu'à son tour notre Frère hospitalier lui adresse le premier le même salut, auquel le moine répond, non sans un petit clignement d'yeux quelque peu malin.
— Il est mon ancien, nous dit alors l'hospitalier ; c'est pourquoi je le salue le premier.
— Vous paraissez d'ailleurs être de ses bons amis, frère.
— Oh! qui ne l'est pas ici? Et de qui ne l'est-il
LA vu: MONASTIQUE AU CASSIN 239
s lui-môme? C'est noire Frère infirmier, vraiment le serviteur diligent et craignant Dieu que notre Règle veut aux malades. Avec ses allures toujours placides, on n'est pas plus dévoué que lui. Tenez, il vient de la montagne où il a été chercher seul, et non sans fatigue, je vous assure, les simples avec lesquels il compose ses médicaments; en particulier certaine eau, souveraine pour contusions et les blessures. Les gens d'alentour ont eu vite fait de le connaître, et il a toute une clientèle qui vient le demander à la porte, outre les malades de la maison et du domaine. Ce n'est pas toujours amusant, ni reposant, vous pouvez le croire; pas plus au dedans qu'au dehors. Mais rien ne le lasse, le bon Père. Il est à tout le monde sans se presser jamais, avec ses onguents et ses flacons ; sans compter une réserve inépuisable de réparties imprévues, parfois narquoises, qui ont tôt fait de dérider les grincheux.
— C'est peut-être son meilleur remède, sans médire de son eau.
— En tous cas c'est sa spécialité. Dieu le bénisse, le bon Père, en lui rendant tout ce qu'il fait pour nous et supporte de nous!... Voici la clochette qui tinte un premier son : je vous quitte; et dans un quart d'heure je reviens vous prendre pour vous présenter au mandatum.
Et en effet, après que nous avons vu tous les moines sortir de Saint-Martin, l'office terminé, le Frère hospitalier et ses deux aides nous emmènent, nous, les deux nouveaux venus du matin, et un troisième étranger survenu dans la journée. Nous arrivons à la galerie couverte, où nous trouvons toute la communauté debout le long du
mur, et en avant des frères le saint abbé Benoît ; quelques moines autour de lui. Tous nous le saluons profondément, non sans quelque crainte révérentielle ; mais son salut et son sourire affable nous rendent un peu d'assurance. Sur un geste du Frère hospitalier, nous nous asseyons le long de la muraille, dénouons nos caliges, et voyons avec émotion ce grand Abbé à genoux devant nous. C'est le moment de nous rappeler ce que nous a dit ce matin notre hospitalier, pour retrouver du calme. Pendant que les moines chantent des antiennes, le vénérable Abbé assisté de quelques frères verse l'eau sur nos pieds avec un respect qui dit assez quels sentiments surnaturels l'animent.
La cérémonie est courte. Les chants finissent ; et le Patriarche entre au réfectoire qui est tout proche et où nous le suivons tous. Le Frère hospitalier se retrouve là pour nous conduire à la table abbatiale, où le vénérable Abbé nous fait prendre place à ses côtés, tandis que nous voyons les religieux se grouper en silence devant une série de tables qui nous paraissent réunir chacune dix convives. Au fond est celle des petits oblats. Tous sont promptement rangés, et le Seigneur Père Abbé entonne un verset de psaume, que chantent les moines, et puis bénit le repas qui est là tout servi. Après quoi un religieux, monté à une sorte d'ambon, reçoit à son tour une bénédiction. Tous prennent place sans bruit, et à l'ambon la lecture à haute voix commence.
Le vénérable Père Benoit s'occupe de ses hôtes, et discrètement veille à ce que leur service soit bien fait : un frère est là qui en est spécialement
LA Vite MONASTIQUE AU CASSIN '2 'l I
chargé, tandis qu'un autre va et vient entre les rangs des moines, attentif au moindre signe de confrères. Le repas commencé, il s'approche de la table abbatiale, tenant une grande coupe verre pleine de vin coupé d'eau, et la présente à la bénédiction du Père Abbé. Celle-ci donnée, la coupe circule et passe de mains en mains à tous les convives, qui en prennent un peu. C'est en somme un signe de communion ; car chaque religieux a, comme nous-mêmes, auprès de lui une tasse où il trouve sa pitance de boisson.
Le menu est frugal, et nous laisse tout le temps d'examiner l'ensemble de la scène. Il faut môme avouer que la qualité pas plus que la quantité ne crée une distraction ; mais l'intérêt d'un spectacle nouveau ne fait-il pas souvent taire l'appétit ?
Le réfectoire est une pièce voûtée, assez basse, et où nulle trace de luxe ne saurait être notée. Il y a là en tout une trentaine de convives : il parait que les novices n'y figurent pas ; et il faut compter aussi ceux qui servent, le lecteur, les frères qui sont à la cuisine, à la porte, à l'infirmerie, etc.
Le menu parait se composer surtout de pain : chaque moine en a pour sa part une ration que des travailleurs ne doivent pas trouver trop forte après leur jeûne de vingt-quatre heures (1)./Tteux plats, légumes cuits et petits poissons. Nous avons entendu dire que dans la saison il y a un léger supplément de crudités fraîches; mais en janvier il n est pas question, naturellement. Tel est le
1 Environ un kilo.
sévère régime de ces hommes qui ne connaissent pas le repos. Ils y font généralement honneur, à ce qu'il nous paraît, et la desserte ne doit pas être fort copieuse. Telle est bien l'intention du saint Père Abbé : il a cherché, sur un terrain aussi difficile que celui-là, un moyen terme qui conciliât l'austérité monastique avec les exigences d'une vie très active de jour et de nuit. Aussi laisse-t-il, nous a-ton dit, le chef du monastère juge de l'opportunité qu'il pourrait y avoir à élargir tant soit peu la Règle sur ce point, lorsque des travaux plus rudes, ceux des moissons par exemple, paraissent le conseiller : prudemment néanmoins. Il 3^ a là des hommes d'origines, d'éducations, de tempéraments si divers ! C'est très visible au repas ; bien que la discipline, observée strictement, uniformise en certains points les convives, quelques détails trahissent néanmoins les diversités foncières. Il faut donc autant de fermeté que de prudence au chef qui doit à la fois fournir et restreindre la pitance dans la mesure qu'exige la profession monastique.
Un nouveau signal, et le repas est clos. Les grâces se chantent debout, et l'on sort en silence. Les travaux de la journée sont achevés : les frères vont donc se remettre à leurs lectures, jusqu'à l'office vespéral, c'est-à-dire pendant une bonne heure. Le vénérable Abbé nous reconduit pendant quelques pas vers notre hospitium, et nous prenons congé de lui en recevant sa bénédiction. Il retourne, lui, à la vie de ses moines, qu'il partage en tous points. Allons, nous, au dehors, sur les pentes boisées, voir le soleil descendre vers l'horizon et fondre la dernière neige.
Ki pendant que nous admirons encore une fois la plaine où dès demain il nous faudra redescendre pour rentrer dans la vie basse et agitée du monde, après avoir quelques heures plané dans la paix au-dessus de lui : pendant que nous considérons encore cette citadelle monastique dont les créneaux se dorent des derniers rayons du soleil, et qu'au-dessus d'eux s'enlève sur le fond du ciel bleu la colonne qui porte dan* les airs la croix gothique : cherchons à comprendre mieux ce que nous venons de voir dans ces murs du Cassin.
N'est-ce pas le résumé vivant de la transformation que subit depuis deux siècles le monde romain? Là où régnait l'erreur païenne, le christianisme s'est implanté, la vérité fleurit. Où l'état de guerre était la condition ordinaire de la vie, la paix s'est introduite, et la guerre deviendra l'exception ; le christianisme a commencé cette révolution pacifiante et la poursuivra de plus en plus victorieuse. Toute l'explication du monastère cassinien est là : c'est le christianisme complet mis en <i;iivre.
« Egalité primitive, consacrée à nouveau par le « sang d'un Dieu répandu pour tous les hommes ; • fraternité universelle, rappelée chaque jour par « les rites et les sacrements d'une religion offerte m à tous sans distinction de conditions sociales ; « dignité du travail, devenu le devoir de chacun
lu lieu d'être le fardeau de quelques uns; Irumik lité, chasteté, mortification, vertus nouvelles, u directement opposées aux vices que favorisait et
qui entretenaient l'esclavage (1) » ; telle est bien
(1) P. Al lard, Julien l'Apostat, t. I, page 242.
la révolution chrétienne qui rajeunit le monde envieilli dans l'erreur. Et c'est tout cela aussi que nous venons de voir en action, sans plus d'atténuation que d'altération. Point de calcul humain ni de visées sociales ou politiques ; ces hommes ne cherchent qu'à être chrétiens complets, et s'il se peut parfaits. Castra Bel sunt hœc !
C'est le contre-pied de la cité dans la Grèce antique, celle des*sages et des philosophes. Là on ne pouvait être citoyen si l'on travaillait, attendu que le travail ne laisse pas de temps pour les affaires publiques, et l'on ne pouvait être citoyen qu'en prenant part à la conduite de ces affaires. Comme il fallait pourtant vivre, l'esclavage s'imposait comme une nécessité corrélative à l'existence d'une caste de politiciens. Il en allait de même dans la cité romaine, où la parole était le seul instrument de règne. Elle menait à tous les emplois de l'Etat, et la jeunesse qui voulait arriver n'apprenait que l'éloquence. Aux esclaves le travail. Immorale absurdité, mais seule voie pour échapper dans une république à cette autre absurdité de faire gouverner l'Etat par une majorité d'hommes incapables d'en étudier les ressorts et les besoins.
Chez nos moines on est en monarchie, avec un chef responsable sur son âme du bien commun et particulier. On ne pérore pas; tout le monde également travaille et tout le monde s'instruit : tout le monde peut ainsi au même titre s'asseoir dans l'assemblée délibérante où l'éloquence n'a rien à faire. L'esclave n'existe pas, et l'oisiveté est l'ennemie dénoncée à tous. C'est la condamnation radicale et directe de l'antique société. Sûre-
ment, parmi ces ascètes à la rustique enveloppe, le plus grand nombre est bien loin d'analyser à ce point de vue son état. Qu'importe? Ils sont pleinement eh rétiens, et c'est l'Evangile qui a posé ces principes, l'Eglise qui les a développés. Mais pour les avoir traduits par les faits dans toute leur plénitude avec cette vigueur et cette sûreté; pour avoir si exactement dessiné par ses contraires l'erreur tant de fois séculaire de l'antiquité païenne : leur législateur a du l'étudier, la bien connaître, et mesurer dans toute son étendue la portée de l'Evangile à ce point de vue. Il a d'ailleurs sondé par lui-même le vide de l'éducation romaine, qui s'attardait, il y a cinquante ans encore, presque entièrement dans l'ornière des jours anciens, et n'en sortira peut-être jamais complètement. Il n'a sûrement pas songé à faire œuvre de politique ou d'économiste ; il a demandé à l'Evangile tout ce qu'il pouvait donner. Comment le faire plus énergiquement sentir qu'en répudiant nettement tous les systèmes, philosophiques ou politiques, dont le monde ancien n'avait pu se déprendre ? en traçant hardiment à la société qu'il organisait la voie dont l'Evangile lui donnait les jalons et la direction ? Il ne pouvait plus efficacement procurer avec le bien commun le bien des individus, même au point de vue naturel.
Ces solitaires, derrière leurs murailles, serpnjt-ils les bénéficiaires exclusifs de ces lois pleinement chrétiennes? Non, il est facile de le prévoir.
En premier lieu il faut porter au bénéfice de la société entière une large part des bénédictions célestes que mériteront la vie austère, les renoncements, et surtout la prière incessante des religieux.
La société, peut-être, n'y prendra pas garde; mais cet effet bienfaisant n'est pas moins certain que sur les climats l'action assainissante des grandes forêts.
Et puis la réhabilitation du travail, d'autant plus énergique et efficace qu'elle n'est plus seulement l'œuvre d'individus isolés, mais d'un corps fortement organisé qui vivra demain, et en dix, vingt endroits divers, aussi actif et aussi solide qu'il est ici aujourd'hui : quelle amélioration, quel progrès, n'en résultera-t-il pas au dehors pour le travail libre ? Sans doute le travail sera toujours une peine : il doit l'être depuis la chute originelle ; mais une peine sanctifiée, et honorable comme l'accomplissement de tout devoir. L'antiquité le méprisait ; l'esclave seul en pouvait être chargé. Le maître possesseur d'une légion d'esclaves devenait ainsi, quand il le voulait, le grand industriel fournisseur de tout le monde, mais sans daigner travailler lui-même, ne fût-ce que par son commandement : n'avait-il pas un régisseur pour cette basse besogne ? De concurrence quelconque il ne pouvait être question sinon pour d'autres richards et clans les mêmes conditions
La ruine a parfois imposé à l'homme libre la nécessité de travailler de ses mains et pour son pain la terre qu'auparavant ses esclaves faisaient produire à son profit ; mais c'était une honte. Depuis, nous avons bien vu le travail des hommes libres prendre un autre caractère et un développement sérieux sous l'action de l'Eglise : la classe ouvrière en est devenue plus nombreuse, plus respectée, meilleure et plus aisée. Mais c'est encore un progrès bien lent. Regardons seulement à nos
1 a vu: MONASTIQUE \r CAS 2\1
pieds, l'immense plaine dont les anciens Romains vantaient la fertilité : aujourd'hui des marécages, d'interminables pâturages dont la nature seule prend soin, comme elle le fait abandonnée à ellemême. Les bras font défaut à la charrue. Et ceux qui travaillent quelques lambeaux de ce territoire, qui sont-ils? Ça et là des colons clairsemés; et puis des serfs, et encore des serfs, pour le compte de rares propriétaires qui vivent au loin. De petites propriétés libres, à peine quelques unes. Le serf n'est plus l'esclave antique, évidemment ; mais c'est toujours là du travail servile. A peine en connaît on d'autre.
Viennent au contraire ces monastères, où tous travaillent. L'effet sera irrésistible avec le temps. Ils produiront : d'où la destruction des monopoles. Ils tiendront assez bas les prix de la production: d'où le bien-être pour les familles peu fortunées. Ils perfectionneront les procédés avec la persévérance et l'industrie d'associations qui durent et ne travaillent pas sous l'aiguillon de la faim ou la férule du maître. Honorés pour leur sainte vie, ils ennobliront avec eux le travail et en prêcheront la dignité comme la nécessité morales, avec une puissance et une autorité sans égales. Toujours résidant sur leur domaine, ils ne pourront manquer de grouper autour de leurs murailles des individus de plus en plus nombreux, attirés par la séqurité et le profit matériel, jusqu'à former peut-être des populations. En tous cas ce sera la solution du problème vainement cherchée depuis les derniers temps de la République romaine, le repeuplement et la culture des campagnes; avec l'ordre chrétien rétabli, et le travail mis partout en honneur, ce
serait la paix et la prospérité des nations. Telle pourra être l'œuvre de jour de ces moines.
Et l'œuvre des nuits? celle de leurs veilles studieuses? Qui en sondera les résultats futurs? Car il faut avec eux introduire toujours le temps dans toute question, dans tout problème. Où travaille-ton aujourd'hui dans le champ de l'intelligence? Autour de quelques évêques et dans la plupart des monastères. Les évêques changent, et leurs carrières sont diverses; * leurs clercs... nous savons, hélas! à quel niveau les temps calamiteux les ont trop souvent fait descendre. Ces moines, au contraire, ne sont ni ne seront tous des savants ; mais leur Règle ne changera pas, ni leur observance, ni leur horizon. Ils produiront certainement une élite de penseurs et de travailleurs puissants ; la masse d'ailleurs ne laissera tomber la plume non plus que la bêche ou le marteau. Et ainsi grain à grain, feuille à feuille, ils amasseront, trouvant ce qu'auront laissé leurs pères, léguant à leurs successeurs ce qu'ils y auront ajouté. Que la tempête ne vienne pas disperser ces bibliothèques patiemment composées, assidûment exploitées ; qu'elle n'éteigne pas, même si parfois elle les disperse, ces foyers d'instruction : l'on verra peu à peu l'éducation se transformer, donner des hommes, répandre le goût et la pratique des sciences, et les mœurs publiques ainsi s'éclairer, se fortifier, se refaire. Les moines auront été les principaux initiateurs d'une transformation intellectuelle si profonde qu'à peine pouvons nous à l'avance nous en faire une idée à peu près claire. Libres de toute propriété, partant de tout intérêt comme de toute attache terrestres, ces hommes
LA vu: MONASTIQUE AU CASSIN 249
auront été capables de tout apostolat autour de leurs monastères. Dans l'ordre humain comme dans l'ordre divin, ils auront promu tout progrès, réalisé le programme de la cité vraiment chrétienne ; et cela, sans avoir jamais voulu autre chose que chercher Dieu pour eux-mêmes, selon la Règle du saint dont nous voyons les premiers disciples. L'Evangile l'a bien dit : Quœrite prirnum regnum Dei et justitiam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis. Le jour où les moines intervertiraient les termes de ce programme serait pour eux un jour fatal : sous leur main rien ne fleurirait plus, et l'institut lui-même sécherait sur pied.
Mais une objection ne ressort-elle pas de cette considération capitale ? Si les peuples subissent pendant des siècles cet ascendant bienfaisant des monastères, n'est-il pas à prévoir qu'un temps viendra où ils auront dépassé leurs maîtres, d'abord sur le terrain des perfectionnements matériels, puis sur celui de la science elle-même? Car si les moines font l'éducation des sociétés sans se proposer d'abord ce but, et seulement comme résultante de leur vie surnaturelle; les séculiers, occupés sans relâche à perfectionner les résultats acquis, disposant de plus de temps, de plus de moyens matériels au fur et à mesure des progrès, et de moj^ens même qu'interdira la profession monastique, ne seront-ils
- enfin en état de donner des leçons à ceux qui avaient été leurs maîtres ? C'est à prévoir. Et que deviendront alors nos moines? Ces monastères ne seront-ils plus que témoins désormais inutiles d'un passé glorieux, évanoui sans retour ? Ou bien devront-ils altérer leur Règle pour se maintenir au niveau de leur époque? Nous disions à l'instant
que ce serait se condamner eux-mêmes à la stérilité, quoi qu'il en pût paraître extérieurement pendant quelque temps. Arriérés ou stériles : tel serait donc leur sort ; inutiles désormais aux sociétés, et condamnés par suite à disparaître plus ou moins tôt, plus ou moins brutalement, comme l'arbre improductif meurt sur pied ou tombe sous la cognée.
Mais non. Cette race est immortelle tant qu'elle vivra du plein christianisme, parce que le christianisme, s'il demeure pur, est la sève de l'immortalité. Inutiles alors? Moins que jamais les moines le seront, s'ils savent le vrai secret de leur vie, au sein des civilisations avancées que nous supposons. Le progrès dans l'ordre matériel ne saurait aller sans amollissement des mœurs ; dans Tordre de la science, il mène à l'orgueil, d'autant plus dangereux qu'il paraît plus justifié. Il sera alors besoin plus que jamais du réactif chrétien, et d'autant moins voilé, d'autant moins accommodé aux goûts du siècle, que celui-ci inclinera davantage vers la terre et vers l'homme, qu'il fera à Dieu, à Jésus-Christ la part plus restreinte. Que les moines continuent alors leur vie, sans qu'aucune apparence de profit humain vienne en voiler le caractère foncièrement chrétien et surnaturel. Qu'ils vivent de prière, de travail, d'œuvres de charité selon leurs moyens ; qu'ils redeviennent dans les sociétés trop mûres les apôtres qu'ils sont pour celle qui nait entre le paganisme et la barbarie du Nord. Mais qu'ils fassent tout cela selon leur antique Règle, sans souci de s'accommoder au monde. Ils auront rendu à leur siècle le même service qu'autrefois, sous des formes différentes ; c'est-à-dire
LA Vil". MONASTIQUE Al CASSIN 251
qu'ils lui auront rappelé que la loi de Dieu prime tout autre devoir; que Dieu est le premier auteur de la loi du travail, laquelle s'impose à tous, même à ceux qui n'en ont pas besoin ; que l'orgueil humain doit plier devant Dieu, de qui il tient les merveilles dont la science fait l'inventaire et qu'elle exploite ; que les hommes enfin doivent, de par Dieu, conserver à la fois la subordination hiérarchique et la fraternité chrétienne, sous peine de rouvrir les plaies qui gangrenèrent les sociétés païennes.
Tout cela, les moines le diront par leur seule vie, le feront par leur seule Règle. Et plus fortement ils se trouveront ainsi contredire à la sagesse et aux préjugés de siècles trop civilisés, plus ils leur rendront largement service. L'Evangile a édicté cette contradiction : il y a même attaché la promesse des persécutions dont les civilisations très raffinées seront toujours l'élément fécond. Mais le Christ n'a-t-il pas ajouté : « Soyez confiants : « j'ai vaincu le monde » ? Tant qu'il sera la vie des monastères, Il vaincra pour eux. Leur seule mais invincible force sera toujours de ne vouloir être autre chose que pleinement chrétiens.