CHAPITRE XIV Action extérieure
Ainsi que nous l'avons déjà plusieurs fois entrevu en étudiant la vie intime du monastère cassinien, son action rayonnait au dehors, et cela dès le principe. A peine établi dans l'enceinte fortifiée, le saint Abbé Benoît songea au salut des populations qui l'entouraient. Abolir leur culte ne suffisait pas, si on ne leur enseignait la vérité. Depuis trente ans Casinum n'avait plus d'évêque, bien qu'il y eût encore aux environs quelques débris de clergé. Ce territoire relevait-il de Capoue? Nous croirions plutôt qu'il était laissé aux soins de l'évêque d'Aquin (1), sans être rattaché pourtant à son diocèse autrement que par les circonstances et la nécessité. Cet évêque était alors le vénérable Constantius, qui se lia d'amitié avec le chef de la colonie monastique, et lui remit, selon toutes apparences, les pouvoirs nécessaires à la mission de salut que les moines devaient remplir auprès des populations déshéritées. C'était un foyer puissant de vie chrétienne sur les ruines du paganisme :
(1) Le Liber Pontiflcalis parle en effet, en 741-752, du monastère du Cassin, « quod Aquinensium finibussitum est ». La dépendance géographique ainsi constatée avait dû, pendant la période d'abandon, entraîner pour l'évêque d'Aquin l'obligation de s'occuper de ces populations. A son tour le diocèse d'Aquin n'eut plus d'évêques après la mort de l'arrièrcsuccesseur de Constantius.
les religieux étaient dès ce moment comptables envers le peuple des biens spirituels qu'ils détenaient. Benoit se mit à l'œuvre de l'apostolat, donnant à ses fils l'exemple d'un labeur assidu, et, comme dit saint Grégoire, d'une « prédication conu tinuelle ».
Le Patriarche n'en était pas à ses débuts en ce genre, nous le savons ; et nous avons vu aussi quelle était la physionomie de ces courses apostoliques, assez semblables par la simplicité de leurs moyens à celles des missionnaires nos contemporains parmi les peuplades où nulle entrave légale ne gène leur action. Mais Benoît était l'ami de Dieu ; la parole d'un saint, si simple qu'elle soit, a toujours une efficacité spéciale et inimitable. Le don des miracles était en lui ; enfin sa prière, qui obtenait de Dieu tant de grâces d'ordre temporel, ne pouvait manquer d'obtenir « l'esprit bon » que le Père céleste a promis de ne refuser jamais à qui le demanderait. Ne soyons pas surpris dès lors de voir les montagnards promptement et solidement convertis, comme aussi des hommes d'un rang et d'une culture supérieurs ; tel ce bon Théoprobe, membre du premier ordre de la ville de Casinum, devenu bientôt pour l'abbé du Cassin l'ami qui peut tout savoir et à qui l'on peut tout demander. Son nom est le seul que mentionne l'histoire; mais que connaissons nous de la vie de saint Benoît ? Quelques épisodes clairsemés. Ce n'est pas faire œuvre d'imagination, mais bien de raison, que de regarder ces rares épaves comme les débrii; d'un tout bien autrement complet, comme les jalons solitaires d'une action bien autrement large. Il n'est pas douteux que Benoît n'ait exercé
son apostolat dans les classes supérieures de la société, soit par la prédication, soit par cette influence discrète et paisible qui attire vers les monastères les hommes du dehors et parle au cœur qui s'ouvre. C'est l'histoire constante de l'apostolat monastique qui se résume sous ces deux formes dans tous les siècles ; elle avait commencé bien avant le Patriarche du Cassin, nous en avons pour garants des paroles significatives de saint Jean Chrysostôme ; et nous l'avons vu s'affirmer à Sublac, lorsque les patrices y amenaient leurs jeunes fils. Quant au peuple, il est certain que la conversion fut rapide et entière, tout le démontre. Une région qui comptait un si grand nombre de païens devint assez chrétienne pour que les institutions de l'Eglise y pussent fleurir, même celles qui sont les plus délicates de leur nature, ainsi les monastères de vierges. De cette conversion, de cette prédication de saint Benoît et de ses disciples, est née la juridiction de l'abbé du Mont Cassin sur le diocèse de Casinum qui survivait à ses évêques. De ceux-ci la série était close ; celle des évêques d'Aquin le sera sous peu d'années ; et un jour viendra où le Pontife romain confirmera authentiquement un état de choses qui dure encore aujourd'hui, à l'honneur de saint Benoît et de son monastère.
Comme partout où nous distinguons les moines dans l'histoire, le peuple s'habituait à venir leur demander aide et service ; dans tous les rangs de la société on recourait au saint Père Benoît pour les cas désespérés. Voici un homme du premier ordre qui lui adresse un sien serviteur qu'une hyclropisie d'un genre fort commun dans l'antiquité
A.C no\ EX rÉRIEl RE 255
a réduit au plus triste état, car sa peau tuméfiée forme plaies de tous côtés. 11 s'en retourne guéri presque à l'instant. Un autre a pris le poison qu'un ennemi a mêlé à son breuvage, et il en reste affligé d'un mal étrange, assez, semblable à la lèpre : on le conduit à L'abbé du Cassin, qui par l'attouchement de sa main fait disparaître toute trace de la maladie. LJn autre jour encore, c'est un bon chrétien du voisinage qui vient confier sa détresse à l'homme de Dieu, dont il sait la charité; d'ailleurs il est aux abois. Un créancier le poursuit avec rigueur pour une dette de douze sous d'or (1) ; la loi romaine est terrible en cette matière, et le malheureux débiteur ne sait où trouver la moindre partie de cette somme. « Je n'ai certes pas douze « pièces d'or, lui répond Benoît avec bonté ; mais « ne perds pas courage. Retourne chez toi et re- « viens dans deux jours ; pour le moment je n'ai « pas ce qu'il te faudrait. » L'homme accepte le délai, pendant lequel Benoît prie sans relâche, « comme à son habitude », dit saint Grégoire. Avec le troisième jour reparaît le solliciteur, quand un frère vient avertir le Père qu'on a tout à l'instant trouvé treize pièces d'or sur un coffre à blé. — Apportez les, répond Benoît, songeant peutêtre à la comparaison évangélique : « Donnez, et " il vous sera donné mesure pleine, comble, à « déborder entre vos bras. » Et remettant à son client bien joyeux la bonne aubaine :
« Il t'en fallait douze; en voici treize, lui dit-il; " paie ton créancier, et garde le reste. »
Le Père s'en est allé au champ qui a voisine le
I Environ 180 francs de notre monnaie, le sou d'or valant à peu prés lij francs.
monastère, pour y travailler avec les moines. Survient à la porte un paysan qui serre dans ses bras le corps inanimé d'un petit garçon : c'est son enfant qui vient de mourir ; et la douleur dans l'âme il est accouru demander « le Père Benoît ». — Il est occupé au champ, répond le frère portier. — Sur quoi l'homme, affolé de chagrin, jette le cadavre devant la porte, et part en courant ; mais au détour du chemin, voici revenir le Père Abbé suivi de ses moines.
— Mon fils! Mon fils! Rends moi mon fils, crie le pauvre père.
— Ton fils? répond doucement Benoît en s arrêtant ; t'ai-je pris ton fils?
— 11 est mort ; viens le ressusciter.
Les moines se sont rapprochés et font mine d'insister de concert avec l'homme :
— Retirez vous, frères, retirez vous, leur dit Benoît avec un accent de peine profonde où se trahit son humilité. Pareilles œuvres sont affaire aux saints Apôtres et non pas à nous... Pourquoi vouloir nous charger au delà de nos forces?
Mais le brave paysan n'a cure de l'humilité; ce qu'il lui faut, c'est son fils vivant, et avec sa fougue méridionale il jure de ne pas quitter la place que le Père Benoit ne le lui ait rendu. Quelques minutes encore, et le saint mettant la charité au-dessus de ses répugnances (1), demande :
(1) On voit assez que le cas diffère beaucoup de celui où saint Benoît ressuscita le petit moine écrasé par la chute d'un mur. Au lieu de procéder d'après une impulsion intérieure de la grâce, qui lui faisait sentir que « la vertu de Dieu était à la guérison » de la petite victime ; au lieu de prier seul et sans témoins, dans le secret de sa cellule ; saint Benoît est ici sollicité par la prière d'un humain, simplement, et mis en demeure de demander à Dieu un miracle par-devant témoins.
— Où est L'enfant?
— Là, par terre, à la porte du monastère. Tous se dirigent alors vers la tour ; et arrivé
devant le cadavre, Benoît s'agenouille, puis se penche sur lui un moment. Bientôt se redressant, et les bras tendus vers le ciel :
« Seigneur, dit-il, ne regardez pas à mes péchés, <( mais à la foi de cet homme, qui demande la « résurrection de son fils, et rendez à ce pauvre « petit corps l'âme que vous avez reprise. »
La prière est à peine achevée, qu'une commotion secoue le cadavre; ce n'en est plus un déjà; l'âme vient de rentrer, et le voilà vivant, tous les assistants en sont témoins. Le Patriarche prend la petite main, et rend au brave paysan son enfant plein de santé.
En 538, une épouvantable famine désola toute l'Italie, sans excepter la fertile Campanie ; les historiens de cette époque en font un terrible tableau, où nous voyons les morts s'accumuler par milliers et se dérouler tous les drames de la faim. Pareille calamité donna aux populations voisines du Cassin l'occasion d'éprouver à quel point elles avaient raison de compter sur le saint « Père Benoît », et tout le monde en bénéficia. L'homme de Dieu commença par distribuer à ceux qui souffraient tout ce qui pouvait dans son monastère être utilement donné. Si bien qu'un jour le cellérier e^ut beau visiter coffres et celliers, il ne put présenter pour
Il n'eut pas été digne de sa sainteté de refuser définitivement à raison de ses répugnances ; mais qu'elles se soient d'abord éveillées, et qu'il ait craint de tenter Dieu par présomption, c'est seulement le fait d'une humilité sage et vraie. Elle fut plus profonde encore quand l'oubli de soi vint en aide à la charité pour le prochain.
le repas des moines que cinq livres de pain. On les partagea entre toutes les tables, mais jamais ration n'avait été réduite à ce point, et les religieux, en s'asseyant à leurs places, ne purent dissimuler sur leurs physionomies une impression de détresse (1). Le Patriarche observait ; voyant qu'en somme il y avait chez eux une crainte humaine assez excusable, mais point de murmure, il voulut leur rendre plus de cœur par un reproche paternel et une promesse fortifiante. Il dit donc à haute voix :
« Pourquoi nous attrister si le pain fait défaut, u frères ? S'il n'y en a guère aujourd'hui, de- « main ce sera l'abondance. »
Il faut bien croire que les moines, sur la parole de leur Père, firent alors bonne mine à mauvais sort ; car le lendemain matin, le frère portier trouva devant la porte du monastère deux cents muids de farine en sacs, déposés là par des mains inconnues, sans qu'on eût entendu sur les pentes rocailleuses ni à la porte le moindre bruit de charrois. Et l'on n'en sut jamais davantage, sinon que le Père céleste nourrit ses enfants avec plus d'amour encore que le passereau et la fleur des champs.
Tout cela n'empêcha pourtant pas que le vide ne se fît de nouveau dans les celliers ; et un jour vint bientôt où, dans la. salle basse d'une des tours où Ton gardait la provision d'huile, jarres et damesjeannes se trouvèrent à sec (2) ; en cherchant bien,
(1) Il faut d'ailleurs se souvenir que le pain formait la part principale du repas monastique.
(2i On sait quel rôle joue l'huile dans la vie des populations méridionales. D'autre pari, on conserve encore aujourd'hui, dans ces pays, l'huile dans des jarres en terre munies d'un couvercle de bois mobile, ou dans des bouteilles de verre dites vulgairement dames-jeannes ; tout cela dans des
A.C riON i:\ rÉRIEURE 259
pourtant, an en découvril an reste dans an flacon de verre. Mais voilà précisément qu'un sous-diacre des environs, nommé Agapit, se présente à la porte du monastère, et demande avec instances un tout petit peu d'huile. Benoit, « qui a résolu de donner a tout en ce monde pour se réserver tout au ciel », enjoint ;m cellérier de remettre au solliciteur ce qui reste en cave.
« Pour le coup, la prudence de notre Père est en défaut, pense le moine ; bon s'il m'avait promis, comme l'autre jour pour le pain, de remplir demain les jarres; mais il n'a rien dit ; et si je livre ce qui reste là, ce soir qu'aurai-je à donner pour le repas de la communauté (1)? Rien; et c'est à moi qu'on s'en prendra... attendons toujours ; on verra. »
Et cependant Agapit se morfond à la porte.
Or voici que le Père Abbé, qui travaille avec la communauté, s'en vient justement au cellier avec plusieurs frères ; et en y entrant, la première chose qu'il fait est de demander au cellérier s'il a exécuté son ordre.
— Non, répond le moine, parce que si j'avais donné ce qui reste là, je n'aurais plus rien pour le repas des frères.
Cette fois, le Patriarche est courroucé.
'« Prenez ce vase, dit-il à ceux qui l'accompa-
nent, et jetez le avec son contenu par la^fenêtre, « afin qu'il ne reste ici rien par le fait de la déso- '< béissance. »
celliers au frais. Autant de traits que nous retrouvons dans le récit de saint Grégoire.
1) Le repas du soir, quand il y en avait un, se composait surtout de légumes ou d'herbes plus ou moins assaisonnés, en un mot de salade quelconque.
La tour est sur le bord d'un précipice hérissé de rochers (I). Le flacon y est lancé; mais à la surprise générale on n'entend aucun bruitv de verre brisé. On regarde : le flacon est là-bas, dans les roches, absolument intact.
« Allez le ramasser, dit alors Benoît, et donnez « le au sous-diacre » ; ce qui est fait sur-le-champ. Pas une goutte d'huile ne s'est échappée.
Mais ce n'est pas fini, et le pauvre cellérier, déjà fort décontenancé, n'a pas encore tout ce qui lui revient. De lui plus que de tout autre le Patriarche exige une obéissance proportionnée à l'importance de la charge qui lui est confiée : il va apprendre à ne plus l'oublier. Le Père en effet donne l'ordre de faire venir la communauté, en présence de laquelle il adresse au coupable une verte semonce, puis avec tous ses fils se met en prière. Et voilà qu'au bout de quelques instants, les frères moins absorbés en Dieu que leur saint Abbé, voient se soulever lentement le couvercle de bois d'une jarre; c'est de l'huile qui monte dans le vase tout à l'heure vide ; on l'aperçoit de plus en plus distinctement; elle gonfle; la voilà sur les bords ; elle déborde ; elle coule sur le pavage. Un bruissement de surprise attire enfin l'attention du Père, qui s'aperçoit du fait et cesse de prier; dès lors l'huile cesse aussi de couler. Ceux qui veulent comprendre voient là une traduction matérielle des grâces invisibles que la prière de leur chef déverse sur leurs âmes. Mais Benoît n'y veut voir qu'une leçon de confiance et d'humilité don- Ci) C'est pourquoi nous pensons qu'il s'agit d'une tour des remparts de l'est, le seul endroit où la pente abrupte et rocheuse réponde à la description de saint Grégoire.
A.CTION EXTÉRIEURE 261
née don-haut ; et c'est sur ce dernier enseignement qu'il congédie les frères.
Tant de miracles accomplis par charité faisaient du bruit dans les contrées voisines, et bien loin en Italie; « car rien ne vole plus vite que la re- « nommée », écrit le biographe d'un saint. Aussi Vhospitium destiné aux étrangers, près l'entrée du monastère, n'était-il jamais vide ; c'est Benoit lui-même qui l'écrit et nous en assure, se trahissant de la sorte sans y prendre garde. Beaucoup gravissaient les pentes du Cassin pour voir, pour entendre, ou pour solliciter. D'autres visites affectaient les formes d'un vrai pèlerinage. Le moine Valentinien, qui devait un jour succéder à saint Benoit, avait un frère qui habitait la même province ; et chaque année ce laïque avait coutume de venir au monastère voir son frère et surtout recevoir la bénédiction du Patriarche (I) ; mais il faisait le voyage pédestrement et à jeun, bien que l'étape fût longue et ne l'amenât au sommet du mont que vers l'heure de vêpres. C'était donc, outre la fatigue du chemin, un jeûne qu'il s'imposait ainsi par respect pour la bénédiction qu'il allait chercher, tout ainsi qu'à cette époque les fidèles devaient être à jeun pour assister à la messe, alors même qu'ils n'y dussent pas communier (2). Or il advint qu'un jour le dévot visiteur, étant en chemin pour son pèlerinage annuel, fut rejoint par un étranger qui allait justement vers Casi-
(1) « Orationem percipere, orationem sibi dari », dit le texte de saint Grégoire. Cela ne peut signifier autre chose que la bénédiction donnée avec une formule déprécatoire, telle que le Patriarche d'Assise l'empruntait plus tard aux Livres Saints, comme on sait.
A Cfr. Mabillon, Prœfat. in Sœc. II Bened.. £ 4, n. xxxv.
num ; et Ton s'accorda pour faire route ensemble. Mais l'inconnu était homme de précaution, paraissait-il, car il portait une besace abondamment garnie de vivres pour son voyage. Le soleil était déjà haut lorsque notre pèlerin entendit son compagnon l'inviter obligeamment à partager ses provisions : « A Dieu ne plaise, répondit-il ; non, je « ne mange pas avant d'être arrivé auprès du « vénérable Père Benoît ; c'est ma coutume. » L'étranger n'objecta rien, et en homme délicat se garda d'ouvrir pour lui seul sa besace. Néanmoins après avoir cheminé quelque temps, il renouvela sa proposition, qui n'eut pas plus de succès : « Soit, « dit-il, j'irai bien encore un peu plus loin avec « toi sans manger. » Le pèlerin ne prit pas garde au reproche qui perçait sous cette formule résignée, et l'on marcha toujours, mais non sans fatigue. La lassitude devenait extrême, et l'homme à la besace paraissait la ressentir étrangement, lorsque le chemin s'engagea dans un site fait pour charmer les yeux ; un petit coin de vallée ombreuse, où une source arrosait un tapis de verdure : « Voilà qui est à souhait pour nous refaire, excla- <( ma l'étranger ; près de cette eau claire, sous ces « ombrages, nous nous reposerons en nous restau- « rant ; nous n'en serons que plus dispos pour le a reste de la route. » Le pèlerin cette fois se laissa persuader ; on mangea, on se reposa tout à loisir ; et vers le temps de l'office vespéral, Valentinien accueillit au Mont Cassin son frère qu'il conduisit aussitôt vers Benoît. Mais au lieu de la bénédiction qu'il demandait, le pèlerin ne reçut qu'une réprimande : « Quoi donc, frère? Le malin esprit « qui le parlait par la bouche de ton. compagnon
de route n'a pu t'ébranlér une première ni une seconde fois ; et à la troisième pourtant il a réussi à l'amener à ses fins : qu'est-ce que cela ? » A ces mots. Le pèlerin, confus et repentant, reconnut qu'il avait été joué ; et d'autant plus malheureusement trompé que le Seigneur montrait combien les fatigues du pèlerinage annuel lui étaient agréables, puisqu'il avait voulu avertir son serviteur Benoît par voie extraordinaire. Il y avait Jonc certaine perte des mérites d'une bonne œuvre, et c'était de quoi le saint Patriarche se montrait contristé.
Ce n'était là, du reste, à ses yeux qu'un épisode de la guerre que le démon, expulsé du Cassin, menait toujours contre l'œuvre de Dieu. En ennemi infatigable qu'il est, Satan épiait, harcelait, attaquait parfois, lorsque la ruse avait chances de réussite ou que la violence lui était pour un moment permise. Contre Benoit, lui-même il ne se hasardait plus, mais s'en prenait à ce qu'il pouvait autour de lui. C'est ainsi que le Patriarche, montant un jour la pente rocheuse qui conduisait à l'oratoire de saint Jean-Baptiste, trouva l'ennemi qui lui apparut visiblement : « Où vas-tu? » lui demanda-t-il avec autorité. A la réponse insolente qui lui fut faite, le Patriarche devina quelque mauvais coup dans le jeu du maudit; mais, selon sa règle ordinaire, il ne se détourna point de ce qu'il avait à faire, monta jusqu'à l'oratoire, ^>ù il pria quelque temps, puis redescendit en hâte. Et en effet, près du puits situé au pied de la pente (1),
1 Un puits, qui n'est qu'une citerne profonde, existe encore au milieu du péristyle inférieur, au bas de l'escalier qui monte à la basilique.
un pauvre vieux moine se roulait et se déchirait dans des convulsions cruelles. Pendant qu'il était occupé bien innocemment à puiser de l'eau, le démon avait fondu sur lui et le maltraitait avec rage. Le Patriarche s'approchant avec assurance se contenta de donner un soufflet, comme à un adversaire qui ne méritait pas plus d'honneur. Ce fut en effet fini tout aussitôt. Mais revenons à notre sujet.
Nous avons vu comment se manifestait la vénération qu'inspirait à tous le Patriarche du Cassin. Nous ne parlerions pas des « eulogies » qui lui étaient à ce titre adressées, si un jour elles n'eussent donné lieu à un incident qui s'est retrouvé ailleurs que dans la vie de saint Benoît. Un jeune serviteur avait été chargé par son maître de porter au serviteur de Dieu deux petits flacons de bois contenant du vin (1). Il alla, mais non sans cacher dans un buisson du chemin l'un des flacons ; puis il porta l'autre à l'allure d'un messager empressé. Le saint abbé reçut lui-même le présent, et exprima tous ses remerciements ; puis comme le garçon tournait les talons : « Prends bien garde, mon « enfant, ajouta Benoît, à ne pas boire au flacon « que tu as caché ; incline le avec précaution, et « tu verras ce qu'il y a dedans. » Interdit et honteux, le serviteur s'en retourna sans répliquer un mot ; et arrivé au buisson qui recelait son larcin,
(1) Primitivement ces ilacons de bois avaient été en usage comme étuis pour des flacons de verre ; puis on en était venu à mettre la liqueur directement dans l'enveloppe de bois. Très probablement, d'après la suite du récit, il n'y avait d'autre bouchon qu'une feuille roulée, comme il est encore d'usage en Italie pour les fiasctii de verre armés de joncs dans lesquels on vend le vin et l'huile.
il prit le flacon, le pencha doucement, et à son grand effroi en vit sortir un serpent qui s'y était
i:lisst; I .
Des personnages plus élevés, les chefs mêmes des Eglises, gravissaient les rampes du Cassin pour s'entretenir avec l'homme de Dieu : tels le vénérable évoque de Capoue, saint Germain, qui terminait dans une glorieuse vieillesse une vie marquée par de grands services rendus à l'Eglise. Il y avait environ vingt ans qu'il était revenu de Constantinople, où le Pape Hormisdas l'avait envoyé comme légat du Siège apostolique auprès de l'empereur Justin : Germain avait été assez heureux pour mettre fin par une réconciliation solennelle au schisme qui depuis trente-cinq ans séparait Constantinople de la Chaire de saint Pierre (519). Depuis que Benoit était venu se fixer au Mont Cassin, le saint évoque et lui s'étaient liés de l'intime amitié qui unit les âmes dont Dieu est la vie. Plus près encore du monastère, presque sous ses murs, nous avons déjà mentionné Constantius, évêque d'Aquin, qui adressait par exemple au Patriarche un de ses clercs que des pèlerinages répétés aux tombeaux des martyrs n'avaient pu délivrer d'une possession diabolique ; et Benoît le lui renvoyait affranchi. De bien plus loin, de la province d'Apulie, venait au Cassin le vénérable S^binus,
(1) Le même fait est raconté par saint Grégoire à propos du moine Jsaac (Dialog. III, 14) ; seulement là il s'agit d'un panier de provisions. Cela prouve seulement que les petits porteurs sont partout les mêmes, et que dans le nombre il y en avait de fidèles, de musards et de larrons, déjà au vi siècle.
évêque de Canuse ; lui aussi comptait parmi les serviteurs marquants de l'Eglise romaine ; en 536, précisément durant la période qui nous occupe, il accompagnait le Pape saint Agapit à Constantinople pour les affaires de la foi catholique, avec quatre autres pontifes, entre autres celui de Salerne, et les diacres Vigile et Pelage tout à l'heure Papes l'un après l'autre. Sabinus s'était fait une habitude de ses visites au Père abbé Benoît, qui par lui apprenait ce qui intéressait l'Eglise tant en Orient qu'en Occident. Nul doute que le vénérable évêque n'ait parlé de son ami l'abbé du Cassin aux membres influents de la cour pontificale. Il en faudrait dire autant de saint Germain de Capoue, qui n'était point passé dans les conseils de l'Eglise romaine comme le météore dont la trace brillante s'efface promptement dans la nuit; et de même qu'autrefois saint Athanase à Rome parlait de saint Antoine et des solitaires d'Egypte, Germain y fit certainement connaître le thaumaturge du Cassin. A la cour de Ravenne, Cassiodore aussi connaissait l'évêque de Capoue à titre d'homme politique autant que de pontife; car la réconciliation des deux Eglises avait une portée religieuse non moins que politique, on l'avait bien vu aux conséquences qu'en avait tirées l'empereur Justin. Tertullus n'avait pas manqué, d'ailleurs, de parler à Cassiodore du grand abbé de la Campanie ; c'était par lui, on peut bien le croire, que le ministre avait remis aux mains de Benoît la forteresse de Casinum. Enfin il n'est pas du tout improbable que Servandus ait parlé de son saint ami au patrice Libère, le pre-
ACTION EXTÉRIEURE 2(w
mier personnage de l'Etat après le ministre Cassi< xiore 1 .
Une réflexion s'impose alors. Benoît était apprécié à sa valeur par des pontifes, bons juges en fait de sainteté : aucun d'eux n'a-t-il
donc voulu faire de ce saint, de ce docteur, de ce thaumaturge, de ce convertisseur d'âmes, un dispensateur officiel des grâces de Dieu dans son Eglise, un sacrificateur du sacrifice éternel? Aucun d'eux n'a-t-il voulu donner par le sacerdoce une puissance nouvelle à tant de dons et de vertus? s'honorer enfin lui-même en comptant cet ange de Dieu parmi ses fils spirituels ? Dès le temps où s'élevaient successivement les moutiers de Sublac, Benoit avait été ordonné diacre ; nous le savons, parce que faute d'être revêtu de l'ordre sacré, comme on disait alors, il n'aurait pu prêcher les peuples sans provoquer l'intervention des gardiens de la discipline ecclésiastique, ainsi qu'il était arrivé à son voisin saint Equitius. Mais ne fut-il pas appelé ensuite, comme naguère saint Honorât de Lérins, à recevoir le caractère sacerdotal? En réalité, aucun des faits connus dans sa vie ne suppose un degré d'ordre supérieur au diaconat (2) ; et d'autre part les
(1) Labbe, Concil., t. IV, coll. 1666 et 1673 (ann. 529).
i] Haeften a traite longuement et savamment toute cette question ; et il est établi que dès le xnc siècle la tradition est celle que nous adoptons ici ; au XVIe seulement se fart jour I opinion contraire, qui acompte peu de champions. Récemment Dom Ed. Schmidt l'a reprise dans un article publié par les Studien und Mittheilungen de Reigern (1901, lïefti):
Var der heilige Benedict Priester ? » Pour conclure à l'affirmative, le savant auteur s'appuie principalement sur une ordonnance de saint Léon (Ep. 120, P. L. t. LIV, col. lO.'ii) qui défend <• ut practer Domini sacerdotes nul lus audeat
praedicare, seu monachus sive ille sit laicus, qui cujuslibet ientiae nomine glorietur. Quas tamen litteras pro utilitate
prescriptions de sa Règle relatives aux prêtres dans le monastère semblent indiquer bien clairement qu'il n'était pas lui-même promu à cet ordre. Sans doute nous sommes fondés à regretter les magnificences qui eussent été celles du sacerdoce en saint Benoît ; mais observons qu'on en pourrait penser autant de plusieurs autres saints illustres qui n'ont pas franchi le degré supérieur au diaconat ; et il y a là des raisons qui tiennent à la discipline antique. Le diacre était alors, bien plus que le prêtre, le bras de l'évêque pour le gouvernement effectif de l'Eglise ; et d'autre part on ne considérait pas les divers échelons de la cléricature comme des degrés de passage uniquement destinés à préparer l'accession au sacerdoce. Bien au contraire ils conféraient des fonctions et déterminaient un état fixe pour longtemps, très souvent perpétuel. Ainsi saint Benoît lui-même interdisait-il à certain clerc de rechercher jamais l'ordre sacré du diaconat sous peine de tomber au pouvoir du démon; comme il arriva en effet. Or donc, si le Pontife discernait dans son clergé tel sujet qu'il jugeait propre à devenir un ministre fidèle dans le gouvernement comme à l'autel, il l'amenait jusqu'au diaconat; et le diacre
« universalis ecclesiae... ad omnium voluimus pervenire rioti- « tiam )>. Puis il y a une lettre sévère du pape Vigile (540-555) aux deux diacres Rusticus et Sébastien : « Adjecistis etiam « exsecranda superbia, quœ nec leguntur nec sine sui ponti- « ficiis jussu aliquando ordinis vestri homines praesumpserunt, « auctoritatem vobis prajdicationis contra omnem consuetu- « dinem vel canones vindicare. » Mais il est facile de voir que saint Léon oppose le moine et le laïque à l'ordre sacerdotal, qui comprend le diacre. Et en réalité Vigile blâme Rusticus et Sébastien d'avoir usurpé le ministère de la prédication 'sine pqntificis jussu. Saint Benoît avait cette autorisation, et plus encore, nous l'avons entrevu.
ainsi ordonné demeurait souvent à ce degré toute sa vie. à moins qu'il ne fût élu au siège épiseopal, ainsi qu'il advint tant de fois dans l'Eglise romaine elle-même. Tel autre clerc paraissait- il devoir être un sur dispensateur des sacrements, un sage docteur ele la vie chrétienne? Le Pontife lui conférait le sacerdoce et lui assignait une portion du troupeau à sanctifier. Il s'ensuivait que la juridiction épiscopale et son autorité dans le gouvernement apparaissaient plus dans le diacre que dans le prêtre, bien que le sacerdoce fût hiérarchiquement supérieur au diaconat. Et pour parler le langage précis de la scolastique, la hiérarchie de juridiction s'affirmait davantage par le ministère du diacre, la hiérarchie d'ordre par celui du prêtre. Nous concevons dès lors pourquoi aux chefs des monastères, comme Servandus et saint Benoît, convenait l'ordre du diaconat plutôt que le sacerdoce, dans la pensée des contemporains. Le diacre était l'homme du gouvernement et de la discipline en même temps que de la prédication ; un reflet de la juridiction épiscopale s'attachait à son caractère (1). Deux siècles encore, et la discipline
1 Notre manuscrit était livré déjà aux imprimeurs lorsque nous avons eu connaissance d'un second article du R. P. Dom I . Schmidt sur le même sujet (StudiefL, 1904, Heft i-ir, page 60 . Le savant auteur donne comme ses conclusions les quatre propositions suivantes : 1° Il n'y a pas d'argument absolument décisif pour attribuer le sacerâoee à saint Benoît. — %" Mais on relève certains indices très graves en faveur de cette opinion : saint Benoit prêche en public, donne la sainte Eucharistie; certains chapitres de sa Bèglesont inintelligibles si l'on n'admet pas qu'il fut prêtre. — 3° La tradition la plus ancienne favorise l'affirmative; la tradition négative est de date trop récente pour être une vraie tradition. — 4" Il n'y a aucun argument sérieux qui incline à douter que saint Benoit fût prêtre; car le silence de saint Grégoire est un argument négatif, sans Valeur dans la question présente. — .Nous prenons acte du 1°; et nous observons qu'il renverse le 4°, attendu que bien d'autres
ecclésiastique ayant transformé ses formes antiques, que nous saisissons ici à leur dernier période, les abbés seront prêtres, et leurs monastères commenceront à compter nombre de moines honorés du sacerdoce.
La vénération des âmes éclairées envers le Patriarche Benoît se traduisit bientôt par des faits d'un ordre spécial ; nous voulons dire les fondations qui lui furent demandées, et celles qui se produisirent spontanément mais sous son autorité. Là encore nous ne pouvons qu'entrevoir parce que nous n'avons que des renseignements épars et trop rares. Nous mentionnerons plus loin ceux qui nous sont parvenus au sujet des monastères d'hommes et de la propagation de la Règle. Mais dès maintenant il convient de remarquer un genre particulier de fondations, qui eurent à l'ombre du Cassin une existence certaine.
Scholastique, la sœur jumelle du Patriarche, n'avait pas émigré en Campanie en même temps que son frère; mais lorsque le monastère nouveau fut établi et solidement constitué, elle s'en rapprocha avec un groupe de compagnes dont elle était bien réellement l'abbesse (1). Benoît établit
abbés saints et célèbres des temps primitifs ne furent pas prêtres. Il faut donc que les indices relevés au 2° soient bien graves. Pour la prédication, nous venons de voir ce qu'il en est. La tradition de la sainte Eucharistie rentrait dans les pouvoirs du diacre. Quant à la Règle, nous avons cru, tout au rebours de Dom S., y trouver des ch. qui supposent clairement que saint Benoît n'était pas prêtre; et nous avouons ne pas découvrir ceux qui seraient inintelligibles dans cette hypothèse. Il faut donc concéder à tout le moins que l'indice est bien peu clair ni décisif. Quant au 3°, l'ancienneté de la tradition négative, nous renvoyons à Haeften, selon ce que nous avons dit ci-dessus.
(1) Cette qualité ne peut plus surprendre aujourd'hui, car il y avait des abbesses à Home même avant la date 530-540
la colonie féminine dans un domaine du Cassin, à trois milles environ dans la plaine, au lieu qui porta le nom de Plumbariola (1). En ce lieu comme en d'autres petits monastères de vierges a voisinant le mont, le Patriarche se rendait lui-même de temps à autre, et fréquemment députait quelques uns de ses moines pour porter la parole de Dieu. Ce fut lors d'une mission de ce genre que le moine prédicateur oublia un moment la règle de pauvreté en acceptant des moniales un modeste présent sans réserver l'approbation de son vénérable abbé (2).
Ce n'étaient pas toujours, il est vrai, des monastères vraiment constitués, comme à Plumbariola, que le Patriarche avait ainsi sous sa tutelle, mais parfois un simple groupement de quelques personnes qui suivaient sous l'obédience de l'une d'entre elles les exercices de la vie religieuse. Nous trouvons même auprès du Cassin deux sœurs de famille noble, consacrées à Dieu, et vivant néanmoins dans leur commune maison, à la manière des vierges des âges précédents. De même qu'aux temps anciens c'était l'Eglise qui
que nous indiquons : témoin cette Serena abbatissa dont Wilpert exhumait récemment l'inscription funéraire, datée de l'an 514, dans la catacombe de Sainte-Agnès.
\) Dom Tosti remarque que le pape saint Zacharie, dans ^a traduction grecque des Dialogues de saint Grégoire, qualifie Plumbariola â'emporium ou place de marché ; dloù l'auteur moderne conclut que c'était un centre populeux et fréquenté lorsque sainte Scholastique s'y établit. Mais saint Zacharie écrivait deux siècles après les événements; et il faudrait savoir si Plumbariola n'est pas devenu un emporium précisément à cause du pèlerinage à l'habitation de la sainte, comme il est arrivé en tant et tant de lieux sanctifiés par •jjour des saints, où il ne reste plus aujourd'hui, hélas! que le marché d'affaires.
1 Ci -dessus, page 182.
assurait l'existence des vierges consacrées, de même le Patriarche avait-il chargé un bon chrétien d'être l'intendant de celles dont nous parlons, afin qu'elles n'eussent pas à se mêler au siècle pour les soins de la vie. Mais si ce dernier vestige de l'ancienne institution fixe un moment le regard de l'historien, il montre aussi l'infirmité d'un tel genre de vie qui allait partout s'effaçant pour faire place aux monastères réguliers. Les deux religieuses, en effet, en revêtant l'habit monastique, n'avaient pas dépouillé le ton de la société dans laquelle naguère leur naissance les avait fait vivre ; et de leur part l'épigramme et l'ironie de la conversation mondaine n'épargnaient guère le brave intendant dont la rusticité provoquait leur verve. Du moins y mettait-il avec son dévouement bien de la vertu, car longtemps il supporta tout sans se plaindre. Mais enfin la coupe déborda, et il monta au monastère pour déverser sa peine dans le cœur du Patriarche. Benoît était sévère pour les mauvaises langues, sa Règle en fait foi. Incontinent il fit dire aux deux sœurs : « Corrigez votre « bavardage; car si vous ne vous tenez mieux, je « vous excommunie. » Or il advint que peu de temps après, les deux sœurs moururent, et furent ensevelies dans l'église du lieu. Lorsque le saint Sacrifice y était célébré, leur mère nourricière avait coutume de faire l'offrande en leur nom pour le bien de leur àme ; mais ensuite, au moment où le diacre, tourné vers le peuple, proférait la formule liturgique : « Si quelqu'un « ne communie pas, qu'il se retire », la fidèle nourrice voyait avec effroi ses deux chères filles
A4 riON EXTÉRIEURE 21'A
lever de leurs tombes et sortir de l'église il). Le fait se répétant, il lui revint enfin en mémoire le message naguère adressé aux pauvres sœurs par le vénérable abbé Benoit : le ciel avait évidemment ratifié la sentence, et lié dans l'autre vie ce qui avait été lié dans celle-ci par le Patriarche. Dans son chagrin la brave femme eut recours à lui; et sans doute le souvenir de la bonne Cyrilla ne put que plaider dans le sens de la miséricorde. Benoit remit donc luimême à la nourrice la matière d'une oblation en disant : « Prenez ceci, et lorsque la messe « sera célébrée portez le à l'offertoire pour les « défuntes : elles ne seront plus excommuniées. » Ainsi fut fait; et plus jamais la pieuse femme ne revit ce qui l'avait épouvantée. L'offrande du Patriarche avait obtenu à l'âme des deux sœurs la participation aux prières de l'Eglise dans l'autre vie. (2).
(1) Qui expliquera comment un Bénédictin a pu voir dans ce récit, fait par saint Grégoire, une des « histoires mystérieuses <» que faisaient circuler « les petits livres de Grégoire de Tours, • de Grégoire le Grand, de Fortunat », pour combattre la tendance des fidèles à se faire enterrer dans les églises en dépit des prohibitions ecclésiastiques ? {Revue des Institutions et du Droit, avril L902, page347). Il est cependant manifeste que saint Grégoire pense à toute autre chose, et n'a en vue que de mettre en relief la sainteté du Patriarche Benoît ; il s'en explique assez longuement. Voilà pourtant ce que peut devenir le texte le plus clair lu à travers les lunettes du naturalisme ! « Les faits que racontent ces brochures peuvent « être mis à l'écart; il reste, et c'est le principal, le témoi-
nage de l'état des esprits. » (Loc. cit.) Tout comme dans paraboles de l'Evangile selon Loisy. Mais avant de se poser en critique subtil ou transcendant, que ne prend-on la peine de lire exactement les textes ? 11 deviendrait plus malaisé de faire dire aux auteurs juste le contraire de ce qu'ils ont dit. Car enfin le récit de Grégoire explique précisément comment les deux défuntes purent reposer en paix dans le lieu saint,
Cette réhabilitation posthume d'un excommunié se représente assez souvent dans l'histoire du moyen-âge, et
l'acte de saint Benoît en est peut-être le premier exemple. Comment l'expliquer ? Car enfin l'Eglise militante ne se reconnaît pas juridiction sur les âmes passées en l'autre vie. Voici ce que l'on peut dire. L'excommunication est une censure, qui ne suppose pas toujours un péché mortel : il peut même se faire qu'elle atteigne un innocent. Elle prive néanmoins celui qu'elle frappe de la participation aux suffrages de l'Eglise. Après la mort, l'Eglise peut, non par exercice de juridiction, mais en manière de suffrage, agir pour obtenir de Dieu qu'il délie en l'autre vie comme elle déclare ici-bas délier pour autant qu'elle le peut : en sorte que l'âme soit mise à même de participer aux prières qui abrégeront son purgatoire. Ainsi les deux religieuses ne sortirent plus de l'église, non que leurs âmes fussent passées en Paradis, mais pour signifier que désormais les prières de la liturgie étaient pour elles comme pour les autres défunts. C'est montrer la puissance de saint Benoît sur le cœur de Dieu.