‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 76 sur 102 · A GUERRE GOTHIQUE · texte numérisé non relu

A GUERRE GOTHIQUE

une seconde fois au profit des (ioths. La mesure avait été légale, on l'a vu, mais elle q 'avait pas moins lésé terriblement les anciens possesseurs du sol. Lorsque Bélisaire eut abattu en Sicile la royauté gothique et rétabli l'autorité impériale, une réaction s'opéra sans doute, et d'autant moins ordonnée que le grand général n'avait pas eu le loisir d'organiser une administration régulière. Le partage des terres est toujours un appât fort alléchant; et si plusieurs anciens propriétaires crurent pouvoir exercer de leur autorité privée des répétitions contre un acte accompli jadis dans les formes légales, il est bien à croire aussi qu'on vit des intrusions sans aucun titre, favorisées par une révolution politique, brusque et inachevée encore. Le Patriarche avait le devoir de s'opposer à une dilapidation des biens de son monastère, dont il ne pouvait faire abandon, n'en étant devant Dieu que l'administrateur et non le propriétaire. D'ailleurs les ressources matérielles sont nécessaires à une communauté sous peine de déchéance dans l'observance ; et si dans l'histoire des abbayes on était porté à s'étonner des fréquentes revendications exercées sur ce terrain par les religieux, il faudrait réfléchir qu'ils défendaient, avec le pain quotidien que donnaient seuls alors les biensfonds, les intérêts de leur observance dont le besoin est le plus redoutable ennemi.

Tertullus était enveloppé dans la tourmente politique ; il n'y avait pas à compter sur son intervention. Benoit dut donc prendre un parti, et il jeta les yeux sur le fils môme du patrice, Placide, qui, mieux que tout autre, représenterait aux yeux des Siciliens le droit de propriété de

son père et ramènerait Tordre dans les affaires.

L'enfant de Sublac était maintenant un jeune homme de vingt ans passés. Ce n'était pas en vain que la paternité surnaturelle du Patriarche avait déversé des trésors de grâces sur l'âme fraîche et neuve de Placide ; l'enfant avait largement répondu aux sollicitudes du père dont il avait pu voir l'exemple, entendre les leçons, dans la plus grande intimité. Aussi le Patriarche put-il l'exposer aux risques d'une mission lointaine. Mais s'il nous souvient de la nuit où Benoît avait gravi la montagne avec son petit compagnon, comment ne pas penser maintenant à Abraham prêt à sacrifier son fils? Car Benoît entend de toutes parts le bruit des armes et la clameur des peuples : et, au moment où il bénit son jeune disciple pour le départ, il ne peut être sans craintes sur le sort qui attend ce fils de sa tendresse. Mais Placide part sans trembler avec les compagnons que lui a donnés le Patriarche ; et pendant que tous s'éloignent dans la plaine vers Capoue, le béni Père cherche encore des yeux, et offre au Seigneur dans sa prière, l'enfant qu'il a tant aimé et qu'il ne doit plus revoir. C'est la première des séparations qui marqueront ses derniers ans.

Cependant Vitigès était revenu à la charge contre Bélisaire, qu'il assiégeait dans Rome. Ostie était aux mains des Goths, qui coupaient les aqueducs de la campagne romaine et multipliaient les assauts contre les remparts. Bélisaire se défendait avec le courage du lion, et si habilement qu'il eut la gloire bien rare de débloquer une ville assiégée sans l'aide d'aucune armée de

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ours. Los (luths durent encore une fois battre en retraite sur R avenue. Le généralissime de Justinien profita de ce mouvement pour aller à NTaples, où il lui fallait réorganiser une administration régulière. L'histoire ne nous dit pas si, dans ce voyage, en suivant la voie Latine, il eut la pensée de visiter la eitadelle désormais monastique du Cassin, au pied de laquelle il passait; le fait n'aurait rien que de vraisemblable.

Survint alors, comme conséquence de la guerre, la famine dont nous avons parlé plus haut, pendant laquelle Benoît multiplia sa charité. Mais l'Italie n'était pas encore assez malheureuse : de nouveaux ennemis l'envahirent par le nord. Cette fois c'étaient les Francs, qui prenaient à revers les Goths de Vitigès. Les rois Childebert et Clotaire, fils de Clovis, avaient pris les armes au bruit du meurtre d'Amalasunthe, leur cousine; et le jeune roi d'Austrasie, Théodebert, leur neveu, s'était joint à eux. Théodat, puis Vitigès, avaient essayé de traiter : au prix de grandes sommes d'argent et des places de la Provence, Childebert et Clotaire avaient suspendu leur marche; mais Théodebert avait poursuivi. En 539, il était en Italie, guerroyant d'abord contre les Goths, puis avec eux contre les Impériaux. Il y ramassait beaucoup de butin, et recevait de Vitigès grand nombre de prisonniers originaires des bords du Rhin et depuis longtemps internés dans l'Italie septentrionale (1). Une

1; Jadis Thëodoric avait de môme accordé à saint Césaire d'Arles la liberté d'un j^rand nombre de captifs que le saint Pontife ramena dans les vallées du Khône et de Ja Durance, leur patrie.

épidémie qui vint décimer son armée l'obligea à repasser les Alpes, mais non sans laisser derrière lui deux corps composés de Francs et d'Alamans aux ordres du comte Bucelin et de son frère Leutharis. Ceux-ci continuèrent la guerre comme auxiliaires des Goths, mais auxiliaires très indépendants, faisant plutôt campagne pour leur compte et celui de leur roi, auquel Bucelin envoyait de temps à autre une large part du butin ramassé. Francs et Alamans descendirent ainsi vers le sud, traversèrent la Campanie, et les Francs de Bucelin passèrent même en Sicile (1). Ces lointains précurseurs de Robert Guiscard ne devaient pas être sans influence sur les destinées de la postérité spirituelle de saint Benoît.

Bélisaire avait dû retourner à Constantinople, et la fortune des armes était devenue favorable à Vitigès. Mais le grand capitaine reparut en Italie et eut bientôt changé la face des choses; le vaillant roi des Goths, vaincu encore une fois, tomba entre ses mains : Justinien du moins s'honora en traitant avec honneur un adversaire digne de Bélisaire. Tout n'était pas fini cependant. La belliqueuse nation, refoulée vers les Alpes Noriques et privée de son chef, ne posait pas les armes. Elle combattait, il est vrai, pour son existence même ; cependant il faut remarquer quelle énergie et quelle supériorité donnait à la résistance l'homogénéité de cette armée, toute nationale, en face des milices impériales, réunion hétérogène où quelques troupes grecques coudoyaient des corps de Huns et de Lombards : ces

(1) Greg. Turon. Histor. Francor., lib. III, § 32.

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