LA GUERRE GOTHIQUE
derniers apprenaient de la sorte le chemin de l'Italie.
D'autre part, le royaume gothique perdait une de ses forces. Cassiodore, qui avait été l'âme de sa vie politique, avait du se résigner à servir Théodat, et Vitigès encore, après la mort d'Amalasunthe. Mais, lorsque le valeureux chef dut rendre son épée, le ministre ne voulut pas s'engager au service de ses deux successeurs, qui, d'ailleurs, ne firent que passer. L'œuvre de Théodoric était ruinée, la guerre seule était désormais toute la politique de la nation, et Cassiodore' n'y avait plus de place. Il en profita pour rompre sa chaîne (540), et prit la route de la Calabre où il voulait terminer ses jours, dans son monastère de Vivarium, établi et constitué par lui avec tant de soins depuis des années. Il n'est pas douteux que dans ce voyage, qui le conduisait à Capoue, auprès de son ami l'évêque Germain, il ne se soit arrêté quelques jours auprès du célèbre abbé Benoît (1). N'avons-nous pas dit que le nom et les œuvres du Patriarche étaient depuis longtemps connus du religieux ministre, dont on a vu la main dans la fondation du Cassin? A cette heure où il va se renfermer dans les pacifiques occupations de la vie monastique, il vient voir les œuvres du vénérable Père, entendre ses avis. C'est précisément l'heure où Benoît résume et codifie dans une règle écrite les enseignements et l'expérience de toute sa vie ; Cassiodore est un des premiers qui la puissent lire et entendre
(1 Sur les relations entre saint Benoît et Cassiodore, voir à l'Appendice, Note J, où nous appuyons de preuves ce que nous énonçons ici.
expliquer par le Patriarche. L'esprit du célèbre homme d'Etat s'est toujours occupé activement des choses de Dieu, et maintenant septuagénaire il est en possession de la science divine avec une plénitude qui va lui permettre de donner ses meilleurs fruits à l'âge où l'homme ordinairement a conquis le repos. Saint Benoît a mesuré quelle richesse de doctrine est dans cet ami des derniers jours ; et, désireux de voir l'ordre monastique en bénéficier largement, il presse Cassiodore d'écrire pour les moines une exposition des psaumes qui leur apprendra sans recherches trop longues à trouver dans les divins offices la sève mystérieuse dont ils doivent se nourrir. Ce sera en effet le premier travail auquel s'attachera le fondateur de Vivarium en prenant possession de la solitude si longtemps appelée de ses vœux.
Cassiodore a quitté le Mont Cassin et gagné la Calabre ; et voici qu'un autre ami, presque un disciple, arrive au monastère. C'est l'abbé d'Alatri, Servandus, accompagné de quelques uns de ses moines ; ceux-ci sont reçus comme frères, et partagent le dortoir des religieux cassiniens, tandis que Benoît établit Servandus dans une chambre au-dessous de la sienne, dans la tour principale (1). Un escalier met en communication les deux appartements, qui n'en font pour ainsi dire qu'un seul. Ce n'est pas la première visite de Servandus ; il est souvent venu voir le Pa-
(1) Cet usage des visites de monastère à monastère s'est maintenu longtemps au Cassin. Nous voyons au ix° siècle que les religieux de l'abbaye et ceux de Saint-Vincent du Vulturne « avaient coutume de se visiter ainsi au temps du « carême » par groupes assez nombreux (Bibliotk. Cassin., Florilegium, p. 261).