CHAPITRE XVI
Le roi Totila..
Servandus avait quitté le Mont Cassin quand 3^ arrivèrent des nouvelles de Messine. Elles annonçaient que des pirates avaient fait une descente et massacré tous les habitants désarmés qui n'avaient pu fuir : parmi les victimes étaient Placide et les compagnons que lui avait donnés le Patriarche 1). Les habitants de Messine avaient enseveli les corps des martyrs ; car c'était bien en haine de la foi catholique que tous avaient été mis à mort par les forbans échappés des ruines du royaume Vandale.
Quels sentiments furent ceux du vénérable Père, à la réception de telles nouvelles, ceux-là le diront qui ont fait au Seigneur le don héroïque et douloureux dont l'exemple leur a été donné par la Sainte Vierge Marie sur le Calvaire. Dieu ne pouvait lui demander sacrifice plus précieux que celui de son enfant le plus aimé; aussi les sentiments qui se pressèrent alors dans son cœur sont-ils de ceux que le chrétien comprend trop pour oser les analyser. Il est pourtant permis de saluer avec toute la communauté cassi-
1 Voir Appendice, II.
nienne les premiers martyrs bénédictins, qui venaient associer la pourpre triomphale à la glorieuse couronne du saint Patriarche. Et pourquoi ne pas le dire aussi? La rosée du sang des martyrs, teignant les pages de la Règle, lui assurait la fécondité qui est le spécial privilège du sacrifice sanglant ; le saint Patriarche en eut certainement l'intuition, et bientôt la preuve. Sur la tombe même des nouveaux martyrs la vie monastique devait avant peu fleurir.
Pour le moment le bruit des armes se rapprochait du Cassin. Les Goths avaient élevé sur le pavois un nouveau roi, qui était un de leurs chefs les plus redoutés ; on le nommait Totila. Les intrigues b}Tzantines avaient rappelé Bélisaire à Constantinople, et c'était le tour des Goths de pousser vivement leurs ennemis. Naguère ramenés du sud au nord et acculés aux Alpes, les voici qui refluent comme une terrible marée du nord au midi. Après une victoire signalée, remportée à Plaisance sur les troupes impériales, Totila franchit l'Apennin au col qui de tous temps a vu passer les armées, et il débouche en Toscane. Cette fois la marche des Goths est signalée par des ravages et des cruautés qui ne peuvent guère surprendre, de la part d'un peuple naturellement farouche, exaspéré par cinq années de terribles revers. L'Eglise se trouve ainsi prise entre les byzantins et les barbares : les premiers viennent de porter la main sur le saint Pape Silvère, traîné par eux en exil pour y mourir; Bélisaire a consenti à imprimer sur ses armes glorieuses cette tache indélébile. Tout à l'heure ce sera le Pape Vigile, pourtant créature de