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Byzance, qui deviendra son captif. Les barbares, de leur côté, ont l'hérésie dans l'âme; ils s'en prennent de leurs malheurs à l'Eglise, aux évêques, aux monastères; et ce, avec leur fougue naturelle qu'aucune autorité bienfaisante, comme jadis celle de Cassiodore, ne contient plus dans les bornes. Pourtant ne valait-il pas mieux encore avoir affaire à ces natures demi-sauvages, mais baptisées enfin, et sur lesquelles la foi trouvait prise, qua la duplicité grecque et aux infamies byzantines, devenues des arts auxquels la foi sert désormais de thème? Chez les Goths se retrouve le mélange à première vue bizarre de christianisme et de férocité que l'on rencontre à la même époque chez toutes les nations baptisées de l'Occident; mais la guerre surexcite en ce moment plus que jamais l'humeur farouche de ce peuple qui lutte pour son existence.
Les voici qui descendent de l'Apennin : quelques soldats impériaux, poursuivis par eux, se réfugient chez l'évêque de Populonia, non loin de Massa. Le pontife, nommé Cerbonius, les cache et leur sauve ainsi la vie; mais le fait s'ébruite, et arrive aux oreilles de Totila, qui campe à huit milles de la ville. Le roi barbare, furieux, ordonne d'amener Cerbonius, qui sera livré en spectacle à toute l'armée dans un amphithéâtre voisin du camp. Les soldats se pressentf sur les gradins, le peuple accourt ; Totila prendT place, et voici le saint évêque dans l'arène. On ouvre une des loges où sont gardés les fauves, et un ours énorme se précipite au dehors, droit vers la victime. Mais soudain la terrible bête s'arrête, puis vient en baissant la tête caresser le prison-
nier et lui lécher les pieds. Une clameur immense remplit à cette vue l'arène, et Totila désarmé ne veut pas être plus cruel qu'une bête sauvage (1). Cela ne l'empêchera pas, quelques jours plus tard, de faire successivement tomber sous la hache les têtes des évêques de Lucques et de Pise. Pérouse résiste et son saint évêque Herculanus ne sera martyr que plus tard. L'armée descend et approche d'Utriculum (Otricoli) dont l'évêque Fulgence a fait profession de la vie monastique. Pourquoi Totila nourrit contre lui une haine violente, nous n'en savons rien; toujours est-il qu'il refuse avec mépris les présents que le pontife a envo}^és pour fléchir, si possible, le farouche vainqueur ; les soldats goths se saisissent de Fulgence, le mènent en un lieu exposé au plein soleil, et tracent autour de lui un cercle au-delà duquel il ne devra pas mettre le pied sous peine du plus cruel traitement. Sous un soleil brûlant l'évêque attend ce que Dieu décidera de lui, lorsqu'un orage éclate, amenant une pluie diluvienne qui disperse les gardes : Fulgence pourtant ne bouge pas, et lorsque les soldats reviennent, l'orage passé, ils constatent que pas une goutte de pluie n'est tombée dans le cercle où se tient toujours l'homme de Dieu. Totila en est instruit, et sa hnine se change en un respect profond (2).
Tout près d'Otricoli se trouve la ville de Narni ; les Goths y arrivent, et l'évêque, le vénérable Cassius, sort à la rencontre de l'armée, sans
(1) S. Gregor. Mag-n. Dialog. III, 11
(2) lbid..\i.
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doute pour chercher, comme ont fait et feront tant d'autres pontifes, à rendre moins redoutable un terrible vainqueur. Par malheur le saint évêque a par tempérament le teint très coloré, et le roi barbare, jugeant les mœurs d'autrui d'après celles de son camp, accueille le pauvre Cassius par les plus révoltants brocarts. Mais le Seigneur se charge de justifier son serviteur. Tandis que celui-ci parlemente sous les affronts, un tumulte se fait entendre dans l'escorte royale : c'est un des trois écuyers porte-glaives de Totila que le démon vient de saisir à la vue de toutes les troupes. Le bon évêque se met en prières, puis fait sur le possédé un signe de croix qui le délivre incontinent (1).
Ainsi l'armée descendait à travers l'Ombrie, laissant derrière elle un corps occupé au siège de Pérouse, qui devait se défendre longtemps. Totila traversait la Valérie, laissant Rome au loin sur sa droite, et marchant sur la Campanie. Devant lui une avant-garde aux ordres d'un chef nommé Darida et composée surtout de cavalerie légère, puis le corps des Francs de Bucelin dont nous avons parlé. Les petits monastères de la Valérie eurent à souffrir du passage de ces éclaireurs, comme toujours plus redoutables que le gros de l'armée. En arrivant par exemple aux frontières de la Campanie, un parti rencontra l'ermitage d'un jeune solitaire nommé Renoit. Pour inoffensif que fût l'anachorète, il n'échappa point à la violence des Goths, qui l'enfermèrent dans sa maisonnette rustique à
(1, Ibid., G.
laquelle ils voulurent mettre le feu ; mais le bois entassé par eux tout autour se consuma sans que l'ermitage ni l'ermite fussent atteints. Benoît se vit alors traîné jusqu'à une certaine distance ; et les soldats, apercevant un four allumé où quelques campagnards allaient cuire leur pain, s'empressèrent d'y jeter le jeune moine, et refermèrent soigneusement sur lui l'orifice. Les gens d'alentour, qui avaient fui à l'approche des Goths, ne revinrent au four que le lendemain ; et ils y trouvèrent l'ermite aussi sain que s'il eût passé la nuit dans sa cellule ; son vêtement n'était pas môme roussi (1). Les Goths ne le virent pas sortir de la fournaise; ils étaient loin, galopant pour occuper les gués du Vulturne avant que la garnison impériale de Naples ne fût prête à en défendre le passage. Ils en étaient proches lorsqu'ils rencontrèrent un moine qui venait à cheval ; c'était Libertinus, prieur du grand monastère de Fondi, un des plus saints personnages de son temps. Il fut bientôt jeté à bas de sa monture que les cavaliers emmenèrent. Voyant l'escadron se remettre en route avec sa prise, Libertinus tendit son fouet à un des soldats, et tandis que la troupe s'éloignait, il se mit paisiblement en oraison. Or il advint qu'au bord du fleuve, les chevaux refusèrent d'entrer dans l'eau. Ni l'éperon, ni la pointe des lances ne purent les y décider. Un Goth dit alors : « Nous avons « mal fait de prendre le cheval de ce moine; « c'est pour cela que nous ne pouvons plus avance cer. » Au plus vite on dépêcha quelques cava-
(1) Ibid., 18.
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liers qui revinrent sur leurs pas et trouvèrent Libertinus toujours en oraison.
Tiens, voilà ton cheval, et va-t'en, » lui dirent-ils.
— « Gardez le, gardez le, répondit le saint n homme ; je n'en ai pas besoin. »
— « Non pas, tu vas le reprendre. »
Et de force ils le hissent sur sa bête, puis rallient l'escadrtm pendant que Libertinus reprend son chemin vers Fondi. Mais il n'était pas quitte. Derrière Darida et ses cavaliers venait l'infanterie de Bucelin. Ceux-ci ont entendu parler dans tout le pays du vénérable prieur; ils ont imaginé que le monastère devait être fort riche, ayant à sa tête un si saint homme ; et comme c'est le butin qu'ils cherchent surtout, ils arrivent; ils envahissent l'église : « Libertinus ! crient-ils « de tous côtés; Libertinus! Où est Libertinus? » 11 n'était pas loin, le bon saint moine; il était là. prosterné à terre et priant Dieu. Les Francs tournaient autour de lui, le heurtaient du pied, sans parvenir à l'apercevoir. Quand ils eurent assez cherché, crié, vociféré, sans rien trouver, il leur fallut bien s'en aller les mains vides, et d'ailleurs sans faire autrement de dégâts (1). Les tours du Cassin leur apparurent bientôt à l'horizon sur leur gauche, et comme ils rencontrèrent le moutiers de Terracine, le nom de saint Benoit vint certainement à leurs oreilles; cependant ils ne paraissent pas avoir renouvelé au Cassin l'expérience de Fondi. Un Goth fut plus entreprenant.
(1) Ibid.. I, -1.
Celui-ci se nommait Walla (1). Il suivait l'avantgarde en véritable irréçulier, comme bien d'autres; et ceux-là sont les plus à craindre pour les chaumières. Par le fait ce Walla, au rapport de saint Grégoire, donnait libre carrière à sa férocité comme à son humeur de pillard ; il n'était surtout clerc ni moine qui sortît vivant de ses mains, s'ils avaient le malheur de le rencontrer ; quant aux gens des campagnes, colons ou petits*propriétaires, il les rançonnait à merci. Un homme de cette classe vivait aux environs du Cassin et probablement sur un domaine de l'abbaye : c'était sans doute un de ces' pauvres cultivateurs qui dès lors se donnaient, eux et leur petit bien, aux monastères, dont le servage leur était plus doux, la protection plus utile, qu'une liberté rendue illusoire par le fisc et la guerre. Ainsi commençait la féodalité. Or notre homme était devenu la proie de Walla, et souffrait de sa part mille tourments cruels parce qu'il ne pouvait livrer un argent qu'il n'avait pas et que le Goth supposait caché. Pour gagner quelques heures de vie, l'infortuné s'avisa enfin de dire :
« Tout ce que je possède, je l'ai confié au véné- « rable serviteur de Dieu, Benoît. »
— « Benoît? repart le pillard; qui est ce Beu noît? Tu vas me conduire chez lui. »
Et attachant les bras du paysan avec des longes bien solides, il le pousse devant son cheval. On chemine ainsi jusqu'à la montagne, on la gravit lentement; et enfin à quelque distance voici la
M) Le texte de saint Grégoire donne Zalla ; mais ici le Z est certainement celui du dialecte napolitain, qui dans la langue populaire remplace le V.
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■ tour, et la porte du monastère, e1 précisent le vénérable abbé assis tout auprès, occupée lire; car on Le trouve là souvent comme jadis saint Pacôme à Ta'oenneJ .
« Voilà, dit Le captif en s'écartant, voilà celui « dont je t'ai parlé, le Père Benoît. »
Le pas du cheval sur le sol rocailleux n'a point distrait le Patriarche de sa lecture. Alors Walla, tout en approchant, crie de sa voix la plus farouche :
« Allons, debout, debout! Et rends à ce paA'san ce que tu en as reçu! »
A ces mots, Benoit lève les yeux sur le cavalier armé, qui a pris ses allures les plus menaçantes'; et après l'avoir un moment fixé sans se déranger, il tourne ses regards sur le prisonnier qui tremble de lassitude et d'émotion à quelques pas. Mais à peine les yeux du Patriarche se sont-ils reposés sur le malheureux, que les courroies dont il est garrotté se délient tout à coup
1 Dom Tosti est d'avis que saint Benoît se tenait alors à une sorte de petit balcon ou portique ménagé au premier étage de la tour en avant du dortoir, proche de la cellule du saint et presque au-dessus de la poterne d'entrée ; cela sur la foi d'une note manuscrite dont nous aurons à parler (Appendice, III). Mais vers la fin cette note mérite beaucoup moins de créance. En effet le texte de saint Grégoire, au sujet de Walla, ne se comprendrait pas si saint Benoît eut été assis au premier étage ; ainsi ce passage : « Vir autem sanctus... vocatis fratribus eum introrsus tolli praecepit ; quem ad se recluctum ut a tantae crudelitatis insania... » etc. Cela se comprend de suite si saint Benoit était assis en bas, auprès de la porte; pas du tout, s'il était à ce balcon ou podium; car il eût alors fallu introduire le Goth dans le dortoir; et le terme reductum montre bien qu'on l'a ramène près de Benoît par la porte par laquelle on l'avait fait entrer. Quant à la rencontre avec Totila, dont il sera plus loin question, c'est plus clair encore, on le verra, quoi qu'en dise la note en question. Elle se trompe d'ailleurs aussi Lorsqu'elle localise à la porte d'entrée l'épisode de la bouteille de verre qu'on lança sur les roches sans la briser (ci-dessus, pape 259),
et tombent à ses pieds. C'est le tour du terrible Walla d'être interdit; et devant ce serviteur de Dieu qui d'un regard impassible peut rompre les liens d'un prisonnier, le Goth est vaincu. Il saute à terre, fléchit le genou, courbe la tête, en tremblant comme un taureau dompté, et Benoit l'entend murmurer : Priez pour moi ! Le bon Père appelle alors les frères qui sont chargés de l'hospitium près de l'entrée, leur montre le Goth affaissé, et les charge de l'introduire pour lui faire prendre quelque réconfortant. Quand on le lui ramène, le vénérable abbé lui adresse avec gravité de sévères avertissements sur les cruautés dont il se rend coupable, puis le congédie. Et Walla remonte à cheval pour s'éloigner lentement, laissant là son paysan ébahi du bon succès de son expédient.
Mais voici que ce ne sont plus des cavaliers isolés qui traversent Casinum ; les groupes de plus en plus importants annoncent l'arrivée de l'armée en marche vers le sud. Elle est d'ailleurs précédée par les tristes récits de la dévastation qu'elle laisse partout où elle passe. Le bruit court enfin que Totila est tout proche ; et en effet le Patriarche du Cassin voit un jour arriver un cavalier goth, qui annonce la prochaine visite de son roi. Le redoutable prince ne faisait ordinairement pas cérémonie pour entrer là où il voulait ; mais il avait entendu beaucoup parler de l'abbé du Mont Cassin, dans le pays de Campanie, et peut-être avait- il vu Sublac en traversant la Valérie. On lui avait dit merveilles du saint, vanté ses miracles et son esprit prophétique : le respect moitié religieux moitié superstitieux qu'il ressentait
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en présence des thaumaturges le poussait à visiter le Cassin ; mais s'il comptait mettre par là le monastère en émoi, il se trompait ; car Benoît se contenta de lui faire répondre sans plus qu'il pouvait venir.
Et le lendemain, le Patriarche était assis sous la galerie, lorsqu'il entendit un bruit confus vers l'entrée, puis vit déboucher de la poterne tout un brillant cortège que le frère portier n'avait sans doute pas osé consigner au dehors. C'était le roi Totila, reconnaissable à sa chaussure de pourpre, au manteau royal aussi de pourpre et à tous les autres insignes, à la suite nombreuse et brillante qui l'accompagnait, en tête de laquelle marchaient les trois principaux chefs de l'armée gothique. Wulderic, Ruderic, et Bleda, bien connus par leurs exploits glorieux ou sinistres durant la guerre des dernières années. Et cependant Benoît demeure immobile, silencieux, jusqu'à ce que le cortège soit à portée de la voix. Alors la parole du Patriarche retentit, forte et grave, et s'adressant au royal personnage qui s'avance :
« Ote, mon fils, ôte tout ce que tu portes et qui « ne t'appartient pas. »
A ces mots le personnage se trouble et s'affaisse à terre; car il n'est autre que Rigg, un des trois écuyers porte-glaive de Totila ; et il lui souvient de Xarni. de la mésaventure encore toute récente survenue à un de ses collègues, sinon à lui-même. Son maître l'a chargé de jouer cette comédie, destinée à prouver si l'abbé Benoît est vraiment le prophète que l'on dit ; la preuve est faite, écrasante pour le pauvre écuyer, pour toute la troupe de chefs et de suivants qui l'accompagnent. Ils
sont là tous, les genoux en terre et le front courbé par la terreur. Mais Benoît les juge assez punis par la fra}reur et le ridicule ; il les laisse se relever émus et tremblants, et s'en aller aussi muets qu'ils sont venus bruyants, sans oser approcher l'homme de Dieu qui, lui, n'a bougé de son siège.
On imagine bien que le bruit de l 'affaire se répandit promptement dans l'armée, où les quolibets ne manquèrent sans doute pas au héros de l'aventure. Quant au roi Totila, il n'en fut que plus désireux de visiter Benoît, et monta en personne au monastère. Du plus loin qu'il aperçut le Patriarche il tomba à genoux.
« Relève-toi », lui dit Benoît par deux et trois fois.
Mais comme le roi ne bougeait, le vénérable Père s'approcha et le releva lui-même.
Elle était grande cette entrevue qui mettait le représentant officiel des races conquérantes et de l'hérésie arienne aux pieds du fils de l'antique société romaine, d'un des plus illustres exemplaires de la sainteté dont la véritable Eglise sera toujours la seule mère (1). En quelques mots brefs le Patriarche tira la morale de l'événement :
« Tu fais beaucoup de mal, dit-il au roi barce bare ; tu en as fait beaucoup : il est temps enfin « de réfréner tes déportements. »
Puis d'un ton grave qui saisit Totila jusqu'au fond de l'âme :
(1) Saint Grégoire a senti et indiqué ce contraste, en donnant ici à saint Benoît le titre de « serviteur de Jésus-Christ », qu'il n'inscrit nulle part ailleurs dans la biographie du saint Patriarche. 11 a voulu évidemment rappeler à l'esprit du lecteur l'affirmation de la foi de Nicée en face de la négation arienne.
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u Oui, tu passeras la mer; tu entreras dans « Rome; ton règne sera de neuf ans ; et la dixième tu mourras. »
Ainsi pendant des siècles les fils de saint Benoît auront-ils à dompter et à convertir les nations, baptisées mais bouillonnantes encore de leurs instincts barbares : leur Patriarche leur a montré comment ils y parviendront, c'est-à-dire par leur propre sainteté, par l'action de Dieu dont la sainteté est le canal.
Totila ne laissa pas tomber une leçon si pénétrante; remué jusqu'au fond, et voyant la mort proche à travers les triomphes, il se recommanda aux prières du saint abbé Benoit, et redescendit les pentes de la montagne dans des sentiments bien différents de ceux que la veille encore il nourrissait. L'Italie entière remarqua bientôt ce changement heureux ; car après s'être rendu maître de Xaples par un siège mémorable, le roi usa envers les vaincus d'une clémence qui contrastait beaucoup avec les terribles rigueurs déployées peu d'années auparavant par Bélisaire contre la malheureuse ville, et plus encore avec les cruautés qui venaient de marquer la campagne de Totila en Toscane et en Ombrie. A mesure que se déroulaient ses succès, n'y voyait-il pas la réalisation de la prophétie? Et par conséquent ne prévoyait-i] pas que la mort, elle aussi, approchait ?
Ce n'est pas que son caractère naturel eût disparu, entendons le bien. L'action divine transforme, surnaturalise, mais laisse subsister les formes natives. Aussi après comme avant sa visite au Mont Cassin voyons nous le roi Goth brave et habile, mais rusé autant que jamais: la fureur
homicide a seule disparu, et le conseil n'en est que plus éclairé chez le chef toujours vainqueur. Dans cette Italie où la sainteté fleurit de toutes parts comme la seule sauvegarde de l'humanité, si Totila entend encore parler d'un saint, il demeurera méfiant jusqu'à ce qu'il ait touché du doigt ; ce n'est pas à un Goth du vic siècle qu'il faut demander les délicatesses qu'impose le respect des œuvres de Dieu. Lorsqu'après la chute et l'occupation de Naples il put songer à recouvrer toutes les provinces méridionales, ses campagnes le menèrent dans l'Apulie, et à Canusium, où vivait le vénérable évêque Sabinus, grand ami du Patriarche Benoit. Il n'était plus question de décapiter ni de jeter aux bêtes les évêques catholiques ; tout au contraire, la rencontre fut si cordiale que Sabinus invita le roi à sa table ; mais Totila n'y voulut pas prendre la place d'honneur, se contentant d'un siège à la droite de l'évêque. Celui-ci était vieux, et l'âge avait éteint ses yeux : le roi s'avisa d'en profiter. Au moment où le serviteur apportait à son vénérable maître la coupe de vin, Totila sans rien dire et sans bruit la prit au passage et la mit dans la main de Sabinus : « Nous allons bien voir, « pensait-il, s'il a l'esprit de prophétie comme on a le dit. » La réponse vint aussitôt : « A celui « qui me l'offre », dit Sabinus en levant sa coupe (1). Totila rougit, mais autant de plaisir que de confusion. Le laissant maintenant guerroyer dans les Calabres, soumettre les villes, traverser le détroit, selon la prophétie de saint Benoît, et conquérir la Sicile ; nous reviendrons au Cassin.
(1) S. Greg". Magn. Dial. III, i>.