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CHAPITRE XVII

IPr'opa.çja.tioiT. de la Règle

Marquées comme on l'a vu par des relations multipliées avec le dehors, relations où nous lisons le respect universel, les dernières années du saint Patriarche furent pour son œuvre une période de développements assez notables. Au jugement de Mabillon ce n'est pas douteux (1) ; malheureusement les faits positifs ne nous restent qu'à l'état d'épis maigres et bi«en rares. Dès l'an 534, un bon chrétien des environs de Terracine désira fonder sur son domaine un monastère ; et au lieu de s'adresser pour cela à la nombreuse abbaye de Fundi, sa voisine, il s'en fut trouver Benoît, et lui demander quelques uns de ses disciples. L'accord se conclut, et le Père choisit d'abord parmi ses fils celui qui serait la pierre fondamentale de la nouvelle maison ; puis il désigna un prieur pour le seconder en toute obéissance ; et à eux deux il confia le soin des premiers préparatifs. Mais comme au Cassin il avait mis à exécution un plan qui n'était plus celui de Sublac, de même affirma-t-il son intention de constituer matériellement la fondation de Terracine d'après

1) \n Sajc. I Benedict. Prœf. n' xli.

les mêmes principes, qu'il ne jugeait pas indifférents à la vie monastique telle qu'il la voulait chez ses disciples. « Allez, dit-il à ses deux « premiers envo\rés ; préparez d'avance ce qui sera « nécessaire ; et tel jour j'irai vous trouver, pour « vous indiquer où. il faut établir l'oratoire, où « le réfectoire, où le logis des hôtes, en un mot « tout ce que vous aurez à construire. » Sur cette encourageante promesse, les deux moines demandèrent la bénédiction du Père, et partirent pour leur nouvelle patrie, sans autrement s'embarrasser. Sur les lieux on se mit à l'œuvre, afin de recevoir convenablement le Patriarche et la petite colonie qu'il amènerait sans doute avec lui ; jours d'espérance où nulle privation, nul obstacle ne coûtent, quand le Seigneur a la bonté de dérober l'avenir. Enfin c'est demain que le Père doit arriver ; voici que tout est suffisamment prêt. La nuit est venue, et les deux religieux s'endorment le cœur en joie.

Au matin, l'abbé dit à son prieur :

« Pendant le sommeil, j'ai rêvé que le Père « était déjà ici ; et il me conduisait partout, m'in- « diquant en détail où et comment il faudrait bâtir <( chacun des lieux réguliers. »

a Mais, repart le prieur, j'ai eu le même rêve, « exactement. »

Assez surpris de la coïncidence, les deux interlocuteurs tombent pourtant d'accord pour n'y attacher pas grande importance, et comptent les heures qui les séparent de la visite annoncée. Mais le jour passe, et la nuit revient, sans que personne du Mont Cassin ait paru. Personne encore le lendemain, ni les jours suivants. Abbé et prieur

décident alors de se rendre à L'abbaye, et en demandant au Patriarche sa bénédiction :

— Père, lui disent-ils, nous vous avons attendu selon votre promesse, et vous n'êtes pas venu.

— Que dites-vous là, mes enfants? réplique Benoît; quoi! je ne suis pas venu?

— Mais quand donc ?

— Eh bien ! ne m'avez- vous pas vu, pendant votre sommeil, vous désigner en détail tous les divers lieux réguliers? Allez donc, et construisez votre monastère absolument comme il vous a été montré.

Ainsi le Patriarche tenait à voir établi un certain ordre de choses, un certain plan dans ses fondations ; et le Seigneur ratifiait sa volonté par l'emploi de moyens extraordinaires. Ajoutons que la colonie destinée à Saint-Etienne de Terracine ne se fit pas attendre, et Benoît montra qu'il était riche par la qualité plus encore que par le nombre de ses fils. Parmi ceux qu'il envoya se trouvaient deux frères, dont nous avons déjà prononcé les noms, Speciosus et Grégoire. Ils étaient de famille noble, et pourvus d'une instruction étendue ; dans le siècle ils avaient possédé de la fortune, mais s'étaient défaits de tous leurs biens en faveur des pauvres avant de revêtir l'habit de religion. Speciosus fut à certaine époque envoyé aux environs de Capoue dans l'intérêt des affaires du monastère ; Grégoire était demeuré. Or un jour, pendant qu'il était au réfectoire avec la communauté, soudain ravi en esprit, il vit lame de son frère, alors éloigné, sortir de son corps et s'envoler au ciel. Il en fit aussitôt part aux moines et se rendit en toute hâte à Capoue; mais il n'y arriva que pour

trouver la tombe déjà refermée sur le corps de Speciosus. Il put constater que l'heure de la mort était bien celle où il avait vu l'âme s'envoler dans l'éternité; en quoi il faut, selon le commentaire de saint Grégoire, voir le témoignage de la pureté de son cœur et de son esprit d'oraison (1).

Il n'est pas douteux que la fondation de Terracine, faite cinq ans après l'arrivée du Patriarche en Campanie, n'ait été suivie de quelques autres pendant les dix années qu'il vécut encore.

Dom Tosti a cru pouvoir, après de savants auteurs, accepter comme fondation contemporaine de saint Benoit et sous sa Règle celle d'un monastère à Pérouse (2). Avec plus de certitude on devrait mentionner le monastère de Teano, où a péri dans les flammes un exemplaire de la Règle écrit par le fondateur lui-même. Cet exemplaire n'était pas, comme longtemps on l'a cru, le livre authentique et officiel du Cassin, lequel fut porté à Rome et en revint plus tard : il faut donc y voir une copie, autographe de saint Benoit, probablement donnée par lui à ce monastère, comme il paraît avoir aimé à le faire pour des fondations nouvelles. D'autre part, si l'on s'en rapporte à la tradition franciscaine, le Patriarche aurait encore établi un moutier dans certain ermitage de l'Ombrie que des religieux venus d'Orient, comme tant d'autres en ces temps, avaient habité dès le milieu du ivc siècle. Cette petite fondation bénédictine persévéra durant

(1) S. Greg-or. Dialog. IV, 7, 8.

i2) Discorso Storico. c. x, £ 5. Mais comment Dom Tosti nous donne-t-il aussi pour fondation du saint Patriarche l'abbaye de Novalèse, au pied du Mont-Cenis en Piémont? C'est là une ancienne opinion, fondée sur une confusion de noms dont Mabillon a fait justice {Annal., t. 11, lib. XXI, § 51). Novalèse ne fut fondée qu'au début du vnic siècle.

PROPAGATION l > 1 -: LA FUGLE 305

le moyen-àge ; réduite pourtant au xue siècle à n'être plus qu'un domaine rural des moines noirs, elle fut par eux donnée à saint François qui en rendit célèbre la modeste église : car c'est celle de la Portioncule.

N'oublions pas, d'ailleurs, tous les moutiers que nous avons vus semés dans les monts de Sabine la province voisine de Valérie. De leurs règles et de leur histoire il n'est rien resté, sinon ce que saint Grégoire a su de leurs fondateurs : n'est-il pas très vraisemblable que de bonne heure, avant même la mort du législateur de Sublac et du Cassin, ils sont venus chercher auprès de lui et sous sa discipline la vie et la stabilité?

Un fait beaucoup plus important, et qui prit de suite les proportions d'un événement, marqua l'ouverture de l'année 543(1). L'hospitium du monastère reçut alors une petite caravane d'étrangers, venus de bien loin puisqu'ils arrivaient de la Gaule, et du pays des Cénomans. Innocent, évêque du Mans, les envoyait vers l'Abbé du Cassin, malgré les hasards d'un aussi long trajet en ces temps troublés. Il est vrai qu'aux voyageurs la qualité de Francs pouvait servir jusqu'à un certain point de sauvegarde, puisque ceux d'Austrasie faisaient pour l'heure campagne comme alliés des Goths, qui avaient aussi traité avec les autres princes mérovingiens. O

A la tète de l'ambassade, car c'en était une, levèque du Mans avait mis son archidiacre Flodegaire et son vidame Harderard, c'est-à-dire les

I Sur tout le récit que nous allons faire, voir à l'Appendice, Note III.

premiers personnages de son gouvernement ecclésiastique. Ils étaient chargés de demander à l'Abbé du Cassin quelques uns de ses meilleurs disciples pour former une colonie bénédictine au diocèse du Mans et y bâtir un monastère ; en quoi l'évoque promettait de les aider, comme il l'avait déjà fait pour de nombreux essaims monastiques appelés par lui dans le ressort de sa juridiction.

On est au premier abord surpris d'une requête venue d'aussi lointains pays. Pas si lointains cependant que Benoît n'en connût les principaux événements, nous l'avons montré. Nous savons que le roi d'Austrasie pouvait connaître, par les messages de ses comtes, la réputation dont jouissait en Italie le fondateur du Cassin (1), qu'il avait entendu parler de ses miracles : l'évêque du Mans avait très bien pu en savoir aussi quelque chose par des voies analogues. Aux conciles d'Orléans de 538 et 541, il avait rencontré en grand nombre les évêques et procureurs épiseopaux des Eglises des Alpes, de la vallée du Rhône, de Fréjus même : tous voisins de l'Italie, et vivant sur une des routes principales qui y conduisaient, comme Le Mans était lui-même à proximité de l'autre courant qui passait par la vallée de la Loire, l'Auxerrois, le Jura et le Grand Saint-Bernard. Il est surprenant, quoique au fond très naturel, de voir avec quelle rapidité les nouvelles les plus diverses se propageaient par ces artères obligées où allants et venants se rencontraient, pendant tout le moyenâge et depuis les jours de l'empire romain. Nos

(1) Voir ci-dessus, page 280, et à l'App. plus amplement.

aïeux (Tailleurs circulaient beaucoup et n'hésitaient pas à entreprendre Le voyage de Rome pour Jos causes qui aujourd'hui ne nous y détermineraient sans doute pas. On en peut voir des impies dans Grégoire de Tours comme dans toute la littérature médiévale. Mais il faut surtout remarquer que les évêques de la région sud-est dont nous venons de parler avaient connu et tenu en haute estime le patrice Libère; que celui-ci était le fondateur du monastère d'Alatri dont Servandus était l'abbé. Il y avait là une filière toute tracée pour amener le nom de Benoît à la connaissance de l'évêque du Mans.

Sans compter les circonstances fortuites et banales en apparence qui foisonnent dans la vie de chacun, voilà bien des véhicules possibles et vraisemblables pour le mot qui avait fait connaître à l'évêque des Cénomans l'existence et la valeur de Benoît et de ses disciples. Occupé à enrichir son diocèse de colonies monastiques sorties des meilleures sources, Innocent avait donc souhaité en obtenir une du Cassin.

Sur ces divers points Harderade et Flodegaire purent donner au Patriarche telles explications qui éclairaient la question ; et il est bien certain que Benoît y vit l'indication précise des volontés de la Providence, car il décida sans délai de satisfaire aux vœux du pieux évoque. Ppur ce pays des Gaules, pour ces royaumes francs, vers lesquels 1 attiraient, auxquels l'attachaient les raisons que nous avons dites, il se résolut au sacrifice de ce qu'il avait de plus cher. Celui qu'il désigna pour cette mission fut son disciple de prédilection, devenu son coadjuteur, Maur, dont l'éminente

sainteté venait naguère d'être illuminée d'un nouveau miracle aux yeux de toute la communauté du Cassin. Pourtant le Père saint prévoyait que ses jours à lui étaient désormais comptés ; et il avait jusqu'alors pensé que Maur continuerait après lui une œuvre dont plus que personne le disciple très cher avait pénétré tous les ressorts, étant depuis vingt ans le bras droit et le confident de son maître spirituel. Les moines nourrissaient la même espérance et la même confiance; aussi la déception et la peine furent elles .profondes parmi eux lorsqu'ils apprirent quelle obédience allait envoyer au loin Maur avec quatre compagnons, Antoine et Constantinien, Faustus et Simplicius.

On était aux fêtes de l'Epiphanie, et le départ fut fixé au 11 janvier; les préparatifs n'en étaient pas longs à faire. Le moment venu, toute la communauté se rassembla dans le cloître ; les larmes coulaient de bien des yeux et la tristesse se peignait sur tous les visages. Touché de ces sentiments, le vénérable Père prit la parole avec un accent qui traduisait sa bonté paternelle (1) :

« S'il y avait lieu de s'attrister, mes frères très « chers, ce serait plus pour moi que pour vous; « car ce que je donne me fera grandement défaut.

(1) S'il est admissible que le texte de l'allocution donné par Faustc ne reproduise pas littéralement les paroles prononcées par le saint Patriarche, il est pourtant certain que le sens est bien celui-là. Fauste n'eût pas inventé à la face des moines qui comme lui avaient assisté à la scène, et dont plusieurs devaient survivre comme lui-même lorsqu'il écrivit. Bien plutôt est-il à croire que ce sont leurs souvenirs, peut-être même des notes prises par eux, qui l'ont aidé à établir son texte. Nous le traduisons ici avec une certaine liberté que nous croyons permise puisqu'il ne s'agit que des pensées du saint Patriarche, non de ses expressions mêmes.

Mais le devoir est de témoigner notre charité ceux qui nous montrent en avoir besoin, et

de chercher moins notre avantage que celui « d'aulrui. Ainsi, c'est 'avec toute la tendresse « d'un père que je vous demande de n'être plus

tristes et de ne plus pleurer. Dieu est assez

puissant pour vous donner après ma mort des « guides meilleurs que moi, capables de vous m édifier de leurs vertus et de leurs exemples « bien plus que je ne saurais le faire. Et puis « surtout il faut prendre garde aux ruses du « démon, qui voudrait nous causer du préjudice u en nous attristant de ce qui fait le salut du « prochain. Voici que nous avons vécu ensemble « bien unis dans la charité ; mais l'éloignement,

si grand qu'il soit, ne nous séparera point, « et nous nous reverrons toujours par les yeux « de l'âme tant que nous vivrons. Vous, très

chers fils, que nous envoyons établir là-bas « l'œuvre de Dieu, soyez courageux ; que vos « cœurs s'affermissent dans la sainte religion à i laquelle vous avez été appelés ; car vous savez • bien que Dieu vous mesurera la récompense « des joies éternelles aux peines que vous aurez « supportées pour le salut du prochain. Ne vous

■ attristez en aucune façon de me savoir près de

■ la tombe; car après avoir dépouillé le fardeau « de la chair je vous serai plus présent que

jamais, et par la grâce de Dieu je vous aiderai u toujours. »

Si de tels accents séchèrent ou firent couler les larmes, nous ne le savons en vérité ; mais du moins les âmes étaient doucement relevées jusqu'au point de vue surnaturel. Le Père très saint

embrassa alors les enfants dont il se séparait ainsi pour l'amour de Dieu, et toute la communauté les accompagna lentement jusqu'à la porte du monastère. Là, Benoît les embrassa de nouveau et leur donna sa bénédiction ; mais de plus il remit à son cher Maur le manuscrit de la Rèçle que lui-même venait d'écrire de sa main ; c'était à la fois un précieux souvenir et le guide certain du futur monastère (1). Enfin il fit apporter un vase de métal qui contenait la mesure quotidienne de vin accordée aux moines par la Règle, et aussi un poids équivalent à la ration de pain fixée pour chaque jour (2) : nouvelle affirmation de la volonté du Patriarche quant à la fixité des observances déterminées dans le code qu'il avait rédigé.

Le moment de la séparation était venu : les derniers mots du saint Patriarche furent des recommandations à l'archidiare et au vidame pour que l'évêque leur seigneur remplaçât auprès des moines le Père dont ils se séparaient, et qu'il leur donnât selon sa promesse une terre où la vie monastique pût s'établir et prospérer. Et alors le petit groupe des cinq, accompagné des Manceaux, commença à descendre les pentes du mont dans la direction d'Aquin, non sans se retourner plus

(1) On a cru longtemps à l'abbaye de Marmoutier posséder ce manuscrit ; malheureusement il paraît certain qu'il s'agissait seulement (et c'était déjà une bien précieuse relique) d'un manuscrit de la sainte Règle autrefois à l'usage de saint Benoît d'Aniane. L'exemplaire authentique remis à saint Maur a péri dans les désastres répétés qui ont affligé l'abbaye de Glanfeuil.

(2j  l'Appendice, III, nous disons que ce poids consistait, d'après la tradition de Glanfeuil, en morceaux de plomb renfermés dans un sachet de peau. C'est bien ainsi qu'on se figure un poids improvisé au moment du départ.

d'une fois sans doute avant d'avoir vu les tours du Cassin disparaître derrière Les collines.

1 /étape devait être courte ce jour-là, car on était en hiver, et le départ n'avait pu avoir lieu aux premières heures. La caravane s'arrêta donc pour prendre gîte dans une dépendance de l'abbaye; mais une heureuse surprise l'y attendait. La veille, le saint et bon Père avait fait partir en secret deux religieux qui se trouvèrent à point nommé pour accueillir les voyageurs, et adoucir ainsi le déchirement de la séparation. A sept on célébra l'office de nuit; on n'avait pas encore achevé qu'on vit entrer deux autres frères, dont l'un, tout jeune moine, était cousin de Maur. La joie fut grande, mais silencieuse, car on ne devait pas parler avant le lever du soleil d'après la Règle. Pendant les heures qui coulaient trop lentes jusqu'au matin, les suppositions allèrent leur train dans la tète de chacun ; car on n'imaginait pas que le Patriarche eût envoyé de nuit les deux frères pour ne rien dire de spécial. Enfin après les laudes célébrées à l'aurore, on put se réunir et causer. Et en effet, les messagers apportaient une boite d'ivoire, dans laquelle le Père avait déposé de précieuses reliques, entre autres de la Vraie Croix. A la petite cassette, une lettre était jointe, dont Maur donna lecture 4x ses compagnons ; le Patriarche parlait ainsi : —

« Reçois, bien cher fils, ces derniers dons de m celui qui t'a élevé ; ils te seront le témoigage

l'une vieille affection, et pour toi et tes com- « pagnons ils seront une sauvegarde contre les

traverses de l'adversité. Après soixante ans que « tu auras passés dans l'observance monastique,

(( Dieu t'introduira dans sa félicité, selon qu'il a « daigné me le manifester dès après ton départ. « Et j'ai aussi à t'annoncer que vous serez retardés dans votre voyage ; que vous aurez des difficultés pour trouver un séjour convenable, parce que la Providence disposera certaines choses et que l'ennemi des hommes emploiera sa ruse à « vous susciter des obstacles. Mais jamais la bonté « du Dieu de miséricorde ne vous fera défaut; s'il « permet des retards, ce sera pour éprouver la « fermeté de vos désirs ; et il daignera enfin vous « donner ailleurs que là où nous l'espérions un « lieu très favorable pour y planter vos tentes (1). » Tout réconfortés par ces délicatesses paternelles, les cinq voyageurs se séparèrent alors des frères qui avaient prolongé pour eux la vie de la famille et amorti la transition ; mais on ne se quitta pas sans que Maur eût à mainte reprise recommandé à son jeune cousin de travailler assidûment à devenir un saint moine.

Les voilà donc en route vers la terre des Gaules, ces missionnaires de la perfection évangélique. 11 est bien à croire qu'en passant à proximité de Sublac, ils vont revoir le berceau de leur Règle, porter aux frères qui vivent dans les moutiers de la Vallée Sainte quelque message du Patriarche, prier dans la grotte d'où est sorti l'Ordre nouveau. Puis ils iront sur les routes de l'Italie, lentement et non sans périls, dans des pays dévastés par la guerre d'hier, en fièvre de celle de demain.

(1) La dernière phrase du texte latin décèle la retouche du second rédacteur : « Jamque valeas, felix in profcctionc, « i'elicior futurus in perventione. » On retrouve ici l'assonance et le parallélisme chers aux littérateurs du ix' au xi° siècle.

Traversant les neiges des Alpes et du Jura au mois de mars, ils gagneront enfin la Loire, mais pour y apprendre la mort du pontife qui les avait appelés, pour se voir fermer- l'entrée de la terre où ils pensaient désormais vivre. Alors ce sera la royauté Franque qui recueillera le précieux legs en déshérence. Sans le savoir, les deux contractants mis en présence par des circonstances toutes fortuites, noueront dès lors une alliance que le moyen-àge ira serrant par cent moyens divers. Les moines et la puissance royale, sans nul traité, sans nulle convention, se retrouveront partout alliés pour faire la France, chacun dans sa sphère propre et par ses mo3^ens particuliers. Mais Dieu ses voies qui ne sont pas celles de l'homme ; et ce sera par l'épreuve et la souffrance que saint Maur accomplira son œuvre. Établie à Glanfeuil, sur la rive de la Loire, non loin d'Angers; d'abord florissante, et bientôt peuplée de cent quarante religieux, la nouvelle fondation s^ra atteinte par la peste qui éclate en Italie au moment où Maur et ses compagnons en sortent, et promènera pendant cinquante ans ses ravages à travers l'Occident. Plus des trois quarts de la communauté seront fauchés par le fléau sous les yeux du fondateur. Il tombera le dernier ; et après lui son monastère ne connaîtra plus que traverses, difficultés et ruines. Mais quand la Règle bénédictine pénétrera de toutes parts la terre de France, à qui donc, après le Patriarche Benoît, devra-t-elle son efllorescence, sinon à celui qui l'a plantée dans ce sol au prix de l'exil, de toutes les souffrances, de la mort même, accumulant ainsi un trésor de grâces qui arroseront les plantations nouvelles ?

Il semble qu'aux origines d'un ordre qui devait remplir de ses œuvres le monde chrétien après l'avoir pour sa bonne part formé, le Souverain Seigneur ait voulu placer une leçon à l'adresse des âges futurs, leur apprendre que l'homme n'est rien, que Dieu n'a point besoin de tel ou tel instrument, si beau et si bon soit il. Saint Maur, si merveilleusement préparé pour enseigner et fonder la vie bénédictine, n'aura pourtant que le rôle ne la souffrance, obscur aux yeux humains. Tel qu'Abraham, il n'habitera que comme un étranger, puissant mais à peine connu, la terre qui doit devenir le domaine de sa race. En Sicile, Placide avait donné son sang, et l'ordre, à peine entrevu, avait été renversé par la tempête. Et voici qu'à son tour Benoît est averti que le Cassin subira le même sort. Un jour Théoprobe, qui jouissait des privautés de l'amitié, entrant dans la cellule du Père, le trouva tout en pleurs. Bien souvent il avait surpris son vénérable abbé pendant des oraisons où coulaient les larmes silencieuses qui sont un don de Dieu ; mais cette fois il s'agissait d'autre chose et l'œil de Théoprobe ne s'y trompa pas ; Benoît pleurait de douleur. Pendant un temps assez long, l'ami fidèle attendit en silence, respectant le secret d'une peine si dure. Puis, voyant que tant de larmes ne tarissaient pas, il se hasarda à en demander affectueusement la cause. Et Benoît de lui répondre à travers ses soupirs : « Vois; tout ce monastère que j'ai consu truit, tout ce que j'ai pu réunir ici pour les « frères, tout cela est livré aux Barbares par un « jugement du Dieu tout-puissant!... A peine ai-j(v « pu obtenir la vie sauve pour mes enfants!...

Telle avait donc été d'abord la rigueur de l'arrêt divin que sur le Cassin tout devait périr, et que pour la sainte montagne l'avenir morne paraissait fermé : car après que la mort aurait moissonné les vivants et les aurait ensevelis sous des ruines, qui reviendrait jamais faire refleurir la solitude, lui rendre les chants et la joie de sa jeunesse? L prière et la douleur du Patriarche avaient du moins obtenu la vie pour ses lils, et ainsi le germe par qui l'arbre pourrait revivre. La Pœgle ne mourrait donc pas ; et par elle l'œuvre de Dieu s'accomplirait. Mais les générations se rediraient les unes aux autres : « Voyez que les justes « et les sages avec leurs œuvres sont dans la « main de Dieu (1) ; ce qu'il a bâti, il le détruit; « ce qu'il a planté, il l'arrache (2), » parce que les appuis et les moyens humains ne pèsent rien pour lui.

Périodiquement pareille leçon se reproduira pour tous les ordres puissants par le nombre et par les œuvres. Ce qu'ils auront édifié à grand labeur, ce qui aura fait leur gloire aux yeux des hommes, sera renversé, dispersé par le souffle des tempêtes. Alors beaucoup pleureront sur ces ruines ; et d'avance le saint Patriarche Benoît a par ses larmes légitimé les leurs ; même pour les plus saints, pour les âmes indissolublement unies à la volonté divine, l'impassibilité angéïïque n'est pas de ce monde. Et quand dans une œuvre surnaturelle l'affection du cœur s'est confondue avec le travail de Dieu, comment le cœur ne saigne-

I Eccl . ix, 1. 1 Jerem., xlv, \.

rait-il pas de ses fibres intimes lorsque le Seigneur opère de tels arrachements? Moyse, à qui Dieu ne pouvait rien cacher, ne souffrit-il pas quand du sommet du mont Nébo le Souverain Maître lui montra la Terre promise, en lui imposant la défense d'y introduire Israël, instruit, formé, sauvé par lui au prix de tant de prières, de labeurs et d'amertumes ? Il souffrit, et durement, car c'était la peine que Dieu avait choisie pour lui. Mais sa dernière parole reviendra toujours aux lèvres des fils de Dieu courbés sous la même épreuve : « Le Seigneur a dans sa droite a une loi de feu; il aime les peuples, et tous les « saints sont dans sa main ; et qui s'humiliera à u ses pieds recevra la science de ses voies (l). »

(1) Deuter, xxxiii, 2-3.

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