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CHAPITRE XIX Omlte de saint, Benoit

La vie de Benoit, sa glorieuse mort, et les miracles qui vinrent bientôt, ainsi que l'atteste saint Grégoire, proclamer sa puissance sur le cœur de Dieu, donnaient aux moines du Cassin comme de Subiaco assez de preuves de la sainteté de leur Père. Ils entouraient donc sa tombe d'hommages et de prières. Toutefois le culte qui lui fut rendu dès lors demeura un culte privé et domestique. On doit se souvenir qu'il n'y avait plus d'évêques à Casinum ; peu d'années enco're, et la succession épiscopale sera de même arrêtée sur le siège d'Aquinum. Il n'y avait donc personne pour prendre l'initiative d'une canonisation publique, en élevant un autel sur le sépulcre glorieux du Patriarche ; c'était le privilège de l'autorité épiscopale, et celle-ci faisait défaut. Le premier successeur de Benoît, Constantin, qui gouverna jusqu'à sa mort (vers 560), ne put rien pour rendre à saint Benoît un culte officiel et public. Sans le savoir pourtant il préparait la glorification par ses entretiens avec un jeune homme de quinze à vingt ans, issu d'une illustre famille de Rome, et qui n'allait pas tarder à paraître sur le théâtre des affaires publiques avant de revêtir l'habit bénédictin. Ce noble visiteur, à

l'esprit curieux, à la mémoire fidèle, qui aimait à questionner les personnages recommandables par leur âge et leur mérite, se nommait Grégoire : il sera le Pape saint Grégoire, surnommé le Grand. Successivement il voit au Cassin les deux abbés Constantin et Simplicius, qui continuent l'œuvre du saint fondateur. 11 apprend de leur bouche tout ce qu'il peut savoir de la vie et des miracles de Benoît ; ce ne sont que des anecdota : mais il les recueille avec soin. A Sublac, il interroge de même Honorât, qui seul portera soixante-cinq ans et plus le gouvernement de la Vallée Sainte (1), à lui confié par le Patriarche. Tout ce qu'il apprend ainsi est consigné fidèlement. Grégoire, revêtu bientôt du titre de préteur de Rome, conserve en effet le désir qui a été celui de sa jeunesse; et, devenu libre, il l'exécutera vers 575, alors qu'il aura trente-cinq ans environ. Six monastères déjà fondés et dotés par lui en Sicile, dans ses propriétés patrimoniales; un septième à Rome dans sa maison du CceJius, sont le tribut magnifique de son admiration pour le saint Patriarche auquel il veut se donner luimême. Et en effet il se retire comme simple moine dans sa fondation de Saint-André du Ccelius. Il ne peut plus aller converser avec les abbés du Cassin (2) ; mais une catastrophe terrible aura pour résultat de lui amener un nouveau témoin des gestes de saint Benoît. Vers 580, selon la date

(1) Qui nunc adhuc régit. . » écrira saint Grégoire en 594; ces mots semblent bien indiquer un gouvernement qui se prolonge au-delà de l'ordinaire.

(2) Nous expliquons ailleurs (Appendice, Note IV), comment il ne put entretenir les abbés Vitalis et Bonitus, qu'en effet il ne nomme pas parmi les témoins qu'il a consultés.

communément adoptée aujourd'hui, Home vit arriver en fugitifs les moines du Cassin. La prophétie du Patriarche venait de s'accomplir, et de son monastère il ne restait que cendres et ruines.

Dès l'an 568, l'empereur Justinien avait renouvelé la faute commise par plusieurs de ses prédécesseurs ; il avait appelé de l'inépuisable Germanie la nation des Lombards pour l'aider à en finir avec les débris du royaume gothique, qui s'obstinaient à ne pas mourir. Introduits, comme toujours, à titre d'auxiliaires, ces païens mélangés d'ariens avaient consenti, leur besogne achevée, à repasser les Alpes. Mais ils regrettaient la belle Italie, dont ils avaient d'ailleurs pu mesurer la faiblesse. Aussi revinrent ils, cette fois en conquérants, s'établissant par le fer et le feu et se partageant la Péninsule par corps d'armée sous le commandement de leurs duces ou ducs. Ils s'embarrassaient peu d'un partage légal des terres, ces farouches guerriers à la longue barbe, et prenaient possession par droit de conquête. De toutes les invasions subies par l'Italie, celle-ci fut sans contredit la plus désastreuse, la plus générale et la plus sanglante.

Un de ces ducs lombards s'établissait donc avec sa troupe dans la Campa nie. Les tours du Cassin lui parurent former un excellent poste militaire ; d'autant meilleur qu'il coûterait peu à enlever. Durant la nuit, les Barbares gravirent les pentes en silence ; ils avaient su choisir les heures où les moines dormaient. Pauvre gent monastique, tant accusée de complots ténébreux, et de tous temps confiante jusqu'à la naïveté! Pas une vigie ne surveillait les hôtes dangereux

de la plaine campanienne. Parvenus au pied des vieux remparts que pas une ombre ne défendait, les assaillants les escaladèrent et firent comme ils voulurent irruption dans le monastère, la torche et le fer à la main. Les religieux n'eurent que le temps de se sauver dans le bois. Un d'eux emporta les étalons fixés par saint Benoît pour la quotidienne ration de pain et de vin ; un autre put enlever, avec quelques manuscrits, l'exemplaire authentique de la Règle, autographe du Patriarche. Bref chacun prit en se sauvant les quelques hardes qui lui tombèrent sous la main et se déroba comme il put au massacre imminent. Mais la promesse divine obtenue par le saint fondateur fut réalisée : aucun religieux ne tomba aux mains des Barbares. Réfugiés dans le bois, plus loin encore dans la montagne, ils virent le ciel se rougir aux reflets de l'incendie de leur monastère ; ils entendirent les cris des vainqueurs occupés à piller, à saccager. Puis, à travers mille dangers, dans un dénûment complet, les pauvres moines se dirigèrent, probablement par les montagnes, vers Rome, seul abri possible contre les conquérants sauvages de l'Italie. La plupart furent assez heureux pour y parvenir, sous la protection bien évidente du Patriarche. Le Pape Pelage II les accueillit, et leur confia le monastère de Saint-Pancrace, attenant à la basilique du Latran. Valentinien en reçut le gouvernement; et ce fut de lui que Grégoire, élevé déjà dans la hiérarchie ecclésiastique, apprit un certain nombre de détails relatifs à saint Benoît, dont le nouvel Abbé avait été le disciple immédiat.

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Ces souvenirs étaient, avec le texte de la Règle, la seule richesse qui demeurât aux réfugiés. Il n'avait pu être question d'enlever les saints corps que gardait naguère l'oratoire de saint Jean- Baptiste. On ne pouvait davantage songer à les y aller quérir. Les décombres seraient désormais leur seule sauvegarde, pendant les années de solitude : on ne prévoyait guère qu'elle dût se prolonger cent quarante ans.

Un autre désastre faisait, quatre ans plus tard, écho à celui du Cassin. Le monastère fondé en France par Maur, à Glanfeuil, s'abîmait presque entier sous les coups de la peste ; et le disciple chéri de saint Benoit tombait, dernière victime du fléau, sans avoir exercé parmi ses contemporains monastiques l'influence cju'on eût pu augurer de sa haute sainteté.

A Sublac, Honorât élevait un petit oratoire pour enchâsser la seconde grotte de saint Benoît, celle où, dit-on, il priait et recevait ses disciples. La grotte où il avait vécu demeurait ouverte à tout pèlerin. Mais vingt ans après le désastre du Cassin, Sublac était ravagé par les Lombards, qui ruinaient le nouvel oratoire; et les moines de la Vallée Sainte couraient eux aussi chercher à Home un asile où ils devaient, demeurer un siècle entier. Il semblait donc que tout eût péri.

Xon, pourtant ; car l'avènement de Grégoire au trône pontifical en 590 inaugurait d'une manière exceptionnelle le culte public de saint Benoît. Vers l'an 594, six ans avant la ruine de Sublac, l'illustre Pontife écrivit les quatre livres de ses JJialocjues, où il réunit ce qu'il avait depuis de longues années recueilli de documents sur les

saints personnages de l'Italie centrale. Son but était de se consoler lui-même et de raffermir ses contemporains dans la foi et l'espérance, au milieu des désastres de cette époque désolée. Mais à voir le développement donné dans cette œuvre à la vie de saint Benoit, hors de toute proportion avec les autres biographies qui composent le recueil ; à entendre la solennité avec laquelle Grégoire ouvre ce deuxième livre, tout entier consacré au Patriarche de Sublac et du Cassin; on comprend qu'il veut le mettre en un relief particulier, le recommander avant tous autres à la dévotion des fidèles ; et qu'en somme c'est pour sa glorification spéciale aux yeux du monde chrétien que l'œuvre a été disposée. « Homme de vie vénérable, homme « de Dieu, Père saint, serviteur du Christ, rempli « de l'esprit de tous les justes; » voilà les titres que le Pontife suprême décerne à Benoît, imitant même les fidèles à l'invoquer et à lui demander des miracles. C'est une canonisation publique, mais non officielle encore. Il y manque les actes liturgiques qui affirmaient alors le culte authentique. Lacune grave, et qu'il n'était toujours pas possible de combler, puisque ces actes liturgiques devaient avoir pour centre et pour objet le tombeau lui-même. Il s'ensuivra un retard considérable dans l'établissement du culte de saint Benoît (1). On verra dans le courant du vnc siècle, son image en face de celle de saint Basile, parmi les nombreuses fresques qui couvriront les murs

(1) Pour les constatations relatives au culte de S. B., voir dans la Revue Bénédictine (juillet et octobre 1903) un article de Dom Chapman et un autre de Dom Quentin en réponse au précédent.

de la cathédrale du Pape, au Forum romain I . Mais dans les fastes des saints, dans les martyrologes, son nom ne se lira* pas encore. A quel jour l'inscrire? Aucune solennité liturgique, aucune prescription de l'autorité ecclésiastique, ne l'a indiqué. Quant aux calendriers des diverses Eglises, ils n'eussent pu porter dès l'abord le nom de saint Benoit, même pour ses disciples de Rome. La loi était encore de ne pas célébrer la fête d'un mart\Tr, surtout d'un confesseur, hors du lieu où reposait son corps. Et celui du Patriarche était captif au Cassin î C'est pourquoi les moines qui partent du Cœlius, envoyés par saint Grégoire à la conversion de l'Angleterre, n'inscrivent d'abord au calendrier de la métropole nouvelle aucune fête de saint Benoit 2 . Le vn° siècle verra cette loi fléchir graduellement, d'abord par l'extension à toutes les Eglises de Rome des natalitia inscrits au calendrier romain. Au début du vmc siècle, la loi ancienne sera complètement abrogée. Et pendant que l'évolution s'accomplissait, les Dialogues s'en allaient copiés de tous côtés dans le monde chrétien ; ils y portaient la vénération du saint Patriarche Benoît.

Cent vingt années environ s'écoulèrent ainsi depuis la ruine du Cassin. A Rome, les monastères bénédictins s'étaient grandement multipliés sous l'impulsion des Papes, auprès des basiliques romaines principalement ; mais la tombe qui ren-

i L'église Santa Maria Antica, dont les restes aussi curieux qu'importants ont été remis au jour tout récemment.

(1 Uom Chapman [op. cit.) hasarde de cette omission une

)HcatioD a-,sez singulière, à savoir : que peut-être on

tétait saint Benoit en employant" le commun des Confes-

! Quel rapport cela peut-il avoir avec l'inscription

au martyrologe ?

fermait les saints corps de Benoît et de Scholastique demeurait ensevelie dans la solitude. Les dangers de la guerre lombarde n'étaient pourtant plus à craindre, sinon comme ils l'ont été partout durant le moyen âge. Saint Grégoire avant de mourir avait vu la nation conquérante, gardant ses ducs, s'unir néanmoins sous le sceptre d'un roi et se convertir au catholicisme. Il peut paraître d'abord inexplicable que les fils de saint Benoît aient laissé un siècle entier s'écouler sans tenter un essai de restauration du Cassin, sans y venir tout au moins chercher les trésors qui depuis si longtemps y demeuraient ensevelis. Pas plus, du reste, qu'ils ne tentaient de compléter les récits de saint Grégoire et la biographie de leur Patriarche. Et pourtant cette tombe était vénérée, au moins bien connue, nous en aurons plus loin la preuve. On y allait prier comme auprès des corps saints en honneur sur tant de points de la chrétienté. Pourquoi les moines n'y revenaient-ils pas ?

C'est qu'il faut tenir compte de la nature humaine, même chez les religieux. Comme les grands monuments ont besoin de recul dans l'espace pour être appréciés, les grandes figures de l'histoire ont besoin de recul dans le temps pour prendre tout leur relief. Le temps est l'épreuve souveraine de la vraie grandeur : il la consacre en la rehaussant là où elle est solide : sous sa touche au contraire le clinquant s'évanouit. Les contemporains, au sens le plus large du mot, ne perçoivent que rarement et imparfaitement les grandeurs qu'ils coudoient ; et pour la sainteté, cette méconnaissance est le sort le plus com-

mun, Dans la génération qui a vu, un nombre plus ou moins restreint a compris. Dans celles qui viennent après, et qui n'ont pu qu'entendre, se produit, pour l'ordinaire, un obscurcissement passager, plus ou moins durable, mais trop réel (1). L'espoir de rentrer au Cassin avait probablement vécu quelque temps au cœur des exilés de 580 ; et partant celui de retrouver intacts et dans leur premier repos les deux corps saints. D'où l'absence de préparatifs quelconques à une translation. Une génération vint ensuite, puis une autre, qui n'avaient pas connu le fondateur ni vécu au Cassin. La pensée du retour au berceau s'effaça peu à peu. Le nom de saint Benoit, vénéré toujours, n'avait pas encore l'auréole dont l'ont entouré de longs siècles; il n'était guère plus populaire en Europe que celui de saint Macaire ou de saint Hilarion : il n'eut' pas le pouvoir de rompre dans les monastères romains le cours d'habitudes devenues peu à peu séculaires.

Des étrangers furent les premiers à s'émouvoir en songeant à la désolation qui entourait le sépulcre du Patriarche et pesait sur le berceau de l'Ordre. Cela encore est d'expérience bien des fois renouvelée. Puisse-t-on n'en avoir plus d'exemples.

Vers le milieu du vnf' siècle s'était fondé, sur les bords de la Loire, à quelques lieues en amont d'Orléans, un monastère qui portait le nom de Fleury-sur-Loire. Un de ses premiers abbés eut connaissance de l'état de ruines où se trouvait le Cassin, probablement par quelques

(1) A moins qu'il ne s'agisse des saints dont la mission fut de remuer les peuples, comme saint Hernard, saint François ou saint Vincent Ferricr. Mais ce sont là de rares exceptions.

pèlerins retour d'Italie, peut-être bien manceaux, car le diocèse du Mans se trouva mêlé aux faits qui s'ensuivirent, sans qu'on distingue au juste à quel titre officiel. Bien plutôt semble-t-il que ce fut d'abord par le fait de quelque particulier. Toujours est -il que l'abbé de Fleurj conçut le projet d'enlever au Cassin les corps de saint Benoît et de sainte Scholastique, puisqu'ils paraissaient abandonnés des héritiers naturels, depuis un temps assez long pour qu'il y eût déshérence et prescription. L'on était en l'an 703 (1).

Un religieux, prêtre, et quelques confrères furent désignés pour cette mission. Ils partirent sous prétexte de pèlerinage aux lieux saints de Rome ; ce n'était point alors chose rare. Ils parvinrent sans encombre au pied du Cassin. Là ils durent commencer à prendre quelques informations, sans éveiller toutefois les soupçons. Un vieux prêtre, interrogé, leur donna volontiers les premiers renseignements, qui lui furent pa\'és en bonne monnaie ; puis nos moines de gravir les pentes en pèlerins dévots, mais secrètement intéressés. On en voyait souvent en Italie, et parfois au Cassin même ; il n'y eut donc pas de surprise chez les pa^^sans montagnards qui avaient

(1) Voir sur cet événement, tant discuté depuis des siècles le savant travail de Dom Chamard: « Les Reliques de saint Benoît » (1881-1883). Paris, rue Cassette, 17. (Extrait du Contemporain et de la Revue du Monde Catholique). Après vingt ans, la science critique et historique ne demanderait à cette œuvre que de rares retouches sur des points de détail; et il reste sur la question le travail définitif auquel nulle réfutation sérieuse n'a pu être opposée. Nous en résumons à l'Appendice (Note V) les traits principaux, en le complétant par les indications fournies depuis vingt ans par la critique historique. Nous mettons en un relief particulier un argument trop peu invoqué auparavant.

trouvé commode de se caser dans les ruines abandonnées.

L'embarras dos nouveaux venus n'était pourtant pas médiocre. Le temps, irrésistible ravag ur, avait si bien achevé l'œuvre des Lombards, que les moines pèlerins ne parvenaient pas à discerner où pouvait avoir été cet oratoire de Saint Jean-Baptiste, à l'abri duquel avaient été déposés les saints corps. Ils eurent recours à la prière, au jeûne, veillèrent de nuit; enfin l'un d'eux, celui qui était chargé de préparer les repas, réussit à découvrir la place du saint tombeau. Dès que l'heure propice fut venue, on se mit à déblayer en grande hâte. La dalle funéraire apparut : pour faire court, on la brisa, et bientôt les moines, fort émus, se trouvèrent en présence des ossements du saint Patriarche. Séparés de la terre et des débris auxquels ils se trouvaient mélangés, relevés avec tout le respect que permettait l'extrême urgence, ils furent lavés et déposés dans un linceul tin apporté tout exprès. Puis les moines découvrirent la dalle de marbre ^uus laquelle devaient se trouver les ossements de sainte Scholastique. Elle fut défoncée à son tour, et les précieuses reliques traitées comme celles du Patriarche., -Les deux corps mis à part l'un de l'autre, puis- enveloppés avec soin, on -clla promptement les chevaux, le camp fut levé en diligence, et l'on déguerpit aussi vite qu'il se put faire sans attirer l'attention des gens d'nlentour. Le voyage fut heureux et rapide; et ] parvint enfin sur les terres de Fleur}^. C'était en décembre. Le \ de ce mois les deux corps saints furent solennellement reçus à l'abbaye.

Mais au moment où ils parvenaient à la porte dite Pascale, tout à coup l'on vit les arbres environnants se couvrir de fleurs (1). Bien joyeux, les moines déposèrent d'abord leur trésor dans l'église Saint- Pierre, alors la plus grande des deux que renfermait l'abbaye. Mais il fut décidé ensuite qu'une sépulture plus noble serait aménagée dans l'église Sainte-Marie. Ce délai de quelques mois permit aux Manceaux de réclamer la part qui leur devait revenir du précieux butin : à titre d'indicateurs sans doute, peut-être de coopérateurs ; en tous cas d'après des conventions qui ne nous sont pas clairement connues, et qui paraissent avoir provoqué d'abord quelques contestations. On s'accorda pourtant, et le corps de sainte Scholastique fut remis aux députés du Mans, pour être honoré dans un monastère de moniales élevé récemment (2). Saint Benoît fut solennellement transféré le 11 juillet suivant .dans l'église de la Sainte Vierge, laquelle devint le sanctuaire principal de l'abbaye. L'âge roman devait la remplacer par la majestueuse basilique qui abrite aujourd'hui encore cet inestimable dépôt.

La translation d'un corps saint était, aux âges de foi, un événement que fêtaient souvent les Eglises même qui n'y étaient pas intéressées.

(1) C'est la tradition qu'associe à ce jour et à cette circonstance le martyrologe de Bède-Florus, bien antérieur au récit forgé au xie siècle d'un autre prodige qui serait survenu aussi au 4 décembre et où les arbres eussent fleuri de même. Il y a eu évidemment confusion dans l'esprit du moine allemand, auteur de ce récit ; confusion voulue ou non, il n'importe. Nous nous en tenons au dire du document le plus ancien, qui n'a pu copier le plus récent. Mabillon « Annal., t. III, lib. XXXVIII, § (.)j nous y autorise pleinement.

(2) V. Sainte Scholastxque. Patronne du Mans, par D. Heurtebize et R. Triget (1897), pag. 76 et suiv.

Néanmoins celle de saint Benoit à Fleury fut d'abord peu connue, et cela pendant cinquante ans. L'abbaye orléanaise, on le comprend, ne tenait pas à ébruiter l'événement lorsqu'il eut lieu.

Il ne fut cependant pas ignoré complètement; et le moine du vin0 siècle qui écrivit la première chronique de l'abbaye de Lorsch en Allemagne, inscrivit pour première date la translation de saint Benoit du Cassin à Fleury, Tan 703(1). Il faut même le remarquer, c'est à partir de ces premières années du vur siècle que la fête du 21 mars apparaît sur les fastes, en Angleterre d'abord ; de là elle passera avec saint Boniface en Germanie, et par lui encore dans les Eglises franques vers la tin du siècle. Il semble que cette annonce d'une translation opérée, sans qu'au reste on en connût bien les circonstances, ait commencé à lever les objections liturgiques qui avaient jusqu'alors écarté du calendrier le nom de saint Benoît.

Ce n'était toutefois qu'une aurore indécise; le culte du Patriarche suivait assez exactement la marche silencieuse de sa Règle, connue et reçue partout, mais associée presque partout, hormis en Italie, à des noms alors plus retentissants. Ce fut de Rome et du Cassin que vint la promulgation officielle et générale où le culte de saint Benoît trouva son point d'appui et d'où il prit définitivement son essor. Un second Grégoire, assis sur la chaire de saint Pierre, en fut l'instrument.

Fils de saint Benoît dès son enfance, comme le premier Grégoire fondateur de monastères, en même temps « qu'égal aux plus grands de ses

(1) Fleury paraît avoir eu, dès le vur siècle et au ixc, des relations assez suivies avec les monastères d'outre-Rhin.

« prédécesseurs » par son activité, son zèle apostolique et les graves questions qu'il sut résoudre avec prudence et vigueur; Grégoire II gémissait de l'abandon du Cassin. Mais évidemment il lui manquait un homme assez courageux et dévoué pour entreprendre cette restauration. Il le trouva enfin dans un citoyen de Brescia, nommé Pétronax, qui accepta la tâche (1), et partit de Rome avec quelques moines du Latran. Au Cassin même plusieurs villageois, de ceux qui avaient élu domicile dans les ruines ou aux alentours, s'adjoignirent à cet essaim monastique; et la solitude commença bien modestement à refleurir, sous les abris provisoires qu'il fallut d'abord édifier.

Aidé par les secours du Pape Grégoire et de son successeur Zacharie, par trois riches frères napolitains qui venaient de fonder le grand monastère de Saint- Vincent du Vulturne, Pétronax entreprit de relever et de pourvoir du nécessaire l'église Saint-Martin. Elle était de dimensions restreintes, nous le savons. Le nouvel abbé l'allongea et y rétablit une abside, où il plaça l'autel qu'il dédia à la Sainte Vierge et aux saints martyrs Faustin et Jovite ; il y plaça un bras dudit saint Faustin qu'il avait apporté de Brescia.

Bien que la Chronique Cassinienne du xne siècle n'en dise rien, nous attribuons à cette même époque la construction d'une église dite de Saint-

(1) 11 semble que ce personnage soit devenu moine en devenant abbé, c'est-à-dire ait émis sa profession pour prendre le gouvernement des religieux selon l'ordre du Pape. On en a d'autres exemples ; ainsi celui de Probus, encore laïque et préposé par saint Grégoire le Grand à l'antique monastère dit Henati à Rome [Les Monastères des Basiliques de Borne aux vu1 et VIIIe siècles, par Dom Lévèque. Extrait de la Science Catholique).

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Benoît, qui dut remplacer l'oratoire de Saint-Jean- Baptiste. On voit en effet que cette église située sur le dernier sommet du mont, était devenue au xi siècle L'église couventuelle, et qu'elle était alors vieille et peu digne du saint Patriarche : ce serait assez bien le signalement d'un édifice construit en ces temps difficiles du vnie siècle.

Mais on ne trouvait plus rien dans le saint tombeau. Le Pape Zacharie, sollicité par l'abbé Optât, accepta d'adresser aux évêques francs une lettre que vint appuyer ensuite une ambassade monastique, afin de réclamer la restitution des reliques de saint Benoit (750-751). Cette ambassade comprenait un personnage illustre, le prince Carloman, frère de Pépin le Bref, naguère assis avec lui sur le trône des Francs. Sa piété l'avait conduit au Cassin restauré où il avait revêtu l'habit monastique.

Ce fut un moment plein d'anxiété pour l'abbave de Fleury ; mais l'on ne rendait guère alors les corps saints : ce qu'on croyait avoir le droit de dérober si possible, pouvait-on être tenu de le restituer? Les évêques se donnèrent peu de mouvement dans ce but, et Pépin le Bref retint l'ambassade pendant des années ; le Pape Zacharie était mort; l'affaire se termina par une transaction : l'ambassade ne rapporta que quelques ossements, en somme une minime partie du corps vénéré. Il convient toutefois de remarquer qu'on n avait pas alors coutume de disperser les ossements des saints; on en aurait eu grand scrupule. La rétrocession consentie en faveur du Cassin avait donc un prix exceptionnel.

int Benoit demeura au lieu de son repos;

mais la démarche officielle du Pontife romain, le bruit de la négociation, l'apparition de Carloman, fixèrent toutes les hésitations en deçà des monts. C'était d'ailleurs l'époque où la Règle bénédictine s'était définitivement et partout dégagée des alliages. La fête de la Translation de saint Benoît se répandit dès lors, de toutes parts, et à sa suite, en France, la fête du natalis ou transitus au 21 mars.

A quelle date placer cette fête nouvelle de la Translation? La plus ancienne mention la fixe au 4 décembre, en la précisant par ces mots : A partibus Romœ àdventus corporis... et il est certain que Fleury à cette même date célébra une fête qui avait trait à la première déposition du corps de saint Benoît dans une des deux églises de l'abbaye avant l'établissement de son séjour définitif. Cette fête porta d'abord le titre d'Arrivée, de Réception. Le transfert du 11 juillet motiva une seconde solennité à Fleury. Les autres Eglises adoptèrent ces deux dates ; mais il arriva ceci. Quand la fête du 21 mars s'introduisit, et ce fut peu après, celle du 11 juillet demeura le plus généralement, et même à Fleury, comme fête de la Translation ; la saison d'été favorisait le concours des fidèles. La solennité du 4 décembre ne subsista que dans un nombre plus restreint d'Eglises, appelée tantôt la Tumulation, tantôt Filiation, et parfois gardant son titre primitif de Translation, concurremment avec le 11 juillet (1). Elle ne subsis-

(1) Ainsi au calendrier que D. Morin a étudié (Bévue Bénédictine, octobre 1902; et qu'il attribue avec toute probabilité à l'abbaye de Léno, près Brescia, fondation du Cassin. Ce calendrier est du ixe-xe siècle. — A Fleury même, le sens exact de la fête du 4 décembre finit par s'obscurcir et par

tera d'ailleurs que dans les monastères, et encore pas dans tous à beaucoup près; tandis que les deux autres fêtes seront adoptées universellement, ainsi qu'on l'a constaté. Celle de la Translation sera même pendant longtemps la plus solennelle en France et la plus populaire, ne tombant pas comme les deux autres en carême ou en avent.

Cette célèbre translation, c'était le Mont Cassin restauré qui l'avait signalée à la chrétienté par la voix du Pontife romain. Ce fut lui encore qui en consigna le premier un récit dans l'histoire, par la plume de Paul Diacre, moine du Cassin, écrivant au Cassin l'histoire des Lombards ses compatriotes. D'autres récits, que nous avons suivis, et dont un au moins fut réédité par un second moine lombard et cassinien, ajoutèrent avec plus ou moins de bonheur aux données trop succinctes de Paul Diacre.

Du ix(> au xv° siècle, saint Benoit demeura donc en possession d'hommages liturgiques tels qu'après la Sainte Vierge Marie et les Apôtres nul autre saint n'en a reçu dans l'Eglise. Ce n'étaient pas seulement les innombrables monastères issus de sa Règle, Bénédictins noirs ou Cisterciens, qui deux ou trois fois l'an, de l'Islande à Constanti-

se perdre. Dans la série des Chroniqueurs de l'abbaye (Edit. de Certain, Les Miracles de saint Benoit, Société de l'Histoire de France), elle s'appelle bien d'abord Translatio, puis Latio. Mais déjà Adrevald croit que le saint corps est arrivé à Fleury le- 11 juillet, et il intervertit ainsi la succession des deux fêtes, en contradiction des plus anciens martyrolog-es. Au xr siècle la confusion fut complète, et un moine allemand, après avoir séjourné à Fleury, imagina de baser la fête du ft décembre sur une prétendue réversion d'Orléans au temps des Normands, fait inconnu aux chroniqueurs de Fleury, et il y mêle des traits évidemment propres à la translation du vin* siècle, les arbres en Heurs, la sépulture provisoire d'abord, puis définitive l'année suivante.

nople, de la Vistule aux bouches du Tage, célébraient solennellement le triomphe de saint Benoît. Les peuples s'y associaient, car ils vénéraient en lui le père de ces moines qui avaient converti l'Europe, la nourrissaient de leurs bienfaits, et souvent illustraient l'Etat aussi bien que l'Eglise. De ce concours des fidèles à Fleury, par exemple, nous avons quelque image dans les grands pèlerinages auxquels se pressent les fidèles dans les rares contrées catholiques où ils se sont conservés. Les chroniques nous ont transmis les échos des préoccupations qu'apportait aux moines l'approche de ces solennités ; car ils n'entendaient point laisser jeûner les pèlerins. C'étaient en ces temps-là les monastères qui donnaient l'hospitalité, et on ne voyait pas les pèlerinages déshonorés par l'invasion des marchands. Aussi les pêcheries et les domaines monastiques étaient-ils mis à contribution dans des proportions à peine croyables, afin que la joie de tous fût complète.

De toutes parts cathédrales et collégiales faisaient écho à la voix des chœurs monastiques ; et quand venait le jour de la saint Benoit d'été, il n'était guère dans le monde chrétien un coin de terre d'où l'on ne pût entendre descendre de la colline ou monter de la fraîche vallée quelque carillon joyeux, le son des cloches d'une église grande ou petite, placée sous le vocable de saint Benoît, et qui répondait au grand carillon de Fabba3Te voisine. De ces églises, Rome pour sa part compta jusqu'à neuf à la fois. Mais remarquons ici un trait particulier : ces sanctuaires dédiés au saint Patriarche étaient rarement ceux des monastères. Tls en dépendaient le plus sou-

( il. i i: DE SAINT BENOIT 347

vent, mais n'étaient point églises couventuelles. Les moines conservaient dans toute sa Largeur L'esprit catholique; on ne les vit point renfermer leur dévotion dans le cercle, pourtant bien vaste, des saints de leur Ordre. Les églises de leurs monastères eurent pour titulaires la Sainte Vierge, à elle seule patronne de toutes les fondations de Cîteaux, la Sainte Croix, saint Michel, très souvent les saints Apôtres Pierre et Paul, saint Jean- Baptiste, le martyr ou l'apôtre de la contrée, le saint confesseur qui avait fondé la paroisse ou un monastère plus ancien, et dont le corps était honoré là; quelques fois, mais rarement, le patron fut saint Benoit 1). Le Patriarche avait chez ses fils un autel, voire un oratoire secondaire; mais les moines l'honoraient et le popularisaient surtout par leur existence même, et songeaient à vivre, à faire vivre le pays environnant, de la vie de L'Eglise, comme lui-même le leur avait enseigné. Par contre on lui dédiait beaucoup d'églises dépendantes, érigées dans les solitudes comme dans les centres populeux ; car les âges chrétiens ne croyaient pas avoir jamais trop de sanctuaires où le Sacrifice rédempteur du monde pût être offert à Dieu, d'où la prière solitaire du chrétien, fût-il un passant ignoré, pût monter plus directement au Seigneur sous le patronage des saints.

Trois sanctuaires surtout marquent dans cette efilorescence du culte de saint Benoît.

Fleury, qui avait échangé son nom pour celui

! De même les autels des églises abbatiales, plus tard aussi leurs vitraux et leurs fresques, parlèrent aux peuples beaucoup moins des Saints de l'Ordre que de ceux du calendrier universel ou local.

de Saint-Benoît-sur-Loire, abritait le corps saint dans la splendide basilique romane qui force encore aujourd'hui l'admiration. Que la pensée en repeuple de moines le chœur immense, de fidèles de toutes langues et de toutes classes les longues nefs aux puissants arceaux, drapées des plus riches étoffes de l'Orient lorsque venaient les grands jours de fête : on imagine alors quelque chose de la gloire sacrée qui pendant tant de siècles auréola en ce lieu le Patriarche monastique. Longtemps elle rayonna de là sur l'Europe, grâce au nombre considérable d'étudiants qu'attiraient de tous pays les célèbres écoles de Fleury, et qui reportaient chez eux le récit de ce qu'ils avaient vu dans le sanctuaire imposant des bords de la Loire.

A Subiaco, l'oratoire d'Honorat a été relevé ; un second, aussi modeste, enveloppe l'autre grotte, celle où Benoît se retirait solitaire ; et en 853, passée la dernière vague des invasions sarrazines, saint Léon IV y consacre un autel sous le vocable de saint Benoît et de sainte Scholastique. Au xic siècle ces primitifs sanctuaires font place à une église, que nous voyons encore aujourd'hui, surgissant du milieu des chênes verts, accrochée au flanc abrupt du mont, et surplombant de haut le torrent ; vrai chef-d'œuvre d'architecture audacieuse, originale, et forte autant qu'élégante. Dès lors la peinture commence à l'embellir, et y travaillera par le pinceau des artistes qui s'y succéderont jusqu'à l'aurore du xivc siècle. Elle devient ainsi et restera un des plus curieux et attrayants musées de la peinture médiévale, surtout un hommage unique et sans prix au glorieux Père de

cette solitude. Au début du xiu(> siècle, elle recevra la visite du Patriarche saint François, dont un moine de Subiaco fixera les traits parmi les clients de saint Benoît que son pinceau fait revivre sur les murailles. Et de son côté le séraphin d'Assise laissera de son passage une peinture fraîche comme la nature et toujours jeune comme elle, dans les roses qu'il fait fleurir sous les petites fenêtres de l'étonnant sanctuaire.

Passons maintenant au Cassin.

Nous avons vu Saint-Martin agrandi, et plus tard l'église Saint-Benoît s'élever. L'autel de celleci a été revêtu de beaux marbres depuis qu'il contient des ossements du saint Patriarche. Mais voici venir le flot des Sarrazins ; le 4 septembre 884 ils incendient tout le monastère et le mettent à sac. Le saint abbé Berthaire tombe au pied du mont, mart3rr sous les coups des infidèles, et la communauté est obligée d'aller vivre quelque temps à Téano. Le monastère se relèvera pourtant et la vie bientôt y renaîtra. Mais de ces édifices tant secoués par les vents et les tremblements de terre, tant de fois frappés de la foudre ou ruinés par le bras des hommes, les jours sont désormais comptés. En 1066, le grand abbé Didier, qui deviendra le saint pape Victor III, entreprend la reconstruction générale ; tâche immense, qui fait trembler autour de lui, mais qu'il aborde avec la vigueur et le courage qu'il portera un jour sur le Siège apostolique.

La partie pour nous principale de cette œuvre grandiose fut la basilique par laquelle il remplaça magnifiquement l'église élevée au \ in" siècle au sommet du mont, sous le vocable de saint Benoit,

pour enfermer son tombeau. Comme toutes les autres constructions cassiniennes de cette même date, elle fut élevée en grande partie aux dépens des monuments antiques de Rome, ainsi que tant et tant d'édifices, à Rome même et ailleurs en Italie. Didier, grâce à ses hautes relations et à l'argent qu'il pouvait dépenser, réussit à acquérir un grand nombre de colonnes antiques, avec chapiteaux et bases, ainsi qu'une quantité considérable de marbres précieux, de blocs de porphyre, etc. Le tout était chargé sur des tartanes, qui descendaient le Tibre, gagnaient par mer l'embouchure du Garigliano ^ancien Liris . qu'elles remontaient aussi loin que possible. On déchargeait alors; et les matériaux étaient charriés, à grand renfort d'hommes et d'attelages, jusqu'au sommet du Cassin. Le programme de l'archéologie en ce temps-là se réduisait à dépouiller l'Egypte de ses vases précieux pour les mettre au service du vrai Dieu. Hélas! Didier ruinait ainsi, comme chacun faisait alors sans nul remords, des édifices dont l'absence révèle aujourd'hui tout le prix; et à son tour son œuvre a disparu : ainsi tout a péri.

Or donc, il fallait d'abord préparer le terrain pour la construction nouvelle. Nous le savons en effet ; à l'intérieur de l'enceinte monastique le dernier ressaut de la montagne s'élevait en pente jusqu'à l'endroit où saint Benoit avait établi l'oratoire de Saint Jean-Baptiste. Le, plan de l'abbé Didier ne comportait pas, comme à Subiaco, la possibilité de se plier à cette disposition du terrain et de l'utiliser en la conservant ; le presbyterium devait couvrir tout l'ancien sommet du mont, mais abaissé d'environ six pieds pour le rapprocher du

CUL il DE SAINT BENOIT 351

niveau des nefs basilicales. On se mit à l'œuvre; et Le pic clés carriers heurta presque tout de suite le sépulcre même du saint Patriarche. Chose singulière, d'après les termes du chroniqueur, il semble qu'on ait été surpris de celte découverte, qui cependant devait être bien prévue (i). Le vénérable abbé tint aussitôt conseil. L'occasion était belle d'ouvrir cette tombe révérée pour en vérifier authentiquement le contenu. Il semble bien, d'après le dire de Léon d'Ostie, que les restaurateurs du Cassin au viu° siècle, pour déposer les reliques venues de Fleur y, avaient substitué un sarcophage au caveau que Benoit lui-même avait fait creuser dans la roche (2), puisqu'on put poser la question de savoir si on le transférerait ou non à une autre place. L'avis qui prévalut fut de ne pas y toucher, de le revêtir au plus tôt de marbres précieux, puis de l'abriter sous une voûte, que l'on fit en marbre de Paros.

(1) Léo Ost., Chronicon Cassin., III, 26: a... très non intégras « ulnas fodiens, subito venerabilem P. Benedicti tumulum repperit. Inde cum religiosis fratribus et altioris consilii vins cemmunicato consilio, ne illum aliquatenus mutare praesumeret tumulum, eodem quo situs fuerat loco, pretiosis lapidibus reoperuit, ac super ipsum arcam de Pario mar- •• more per transversum basilicae, id est a septentrione in meridiem,... construxit. »

L'homélie dans laquelle Pierre Diacre entreprit plus tard de raconter cette découverte, n'est qu'un tissu de fables empruntées presque entièrement à un apocryphe universellement rejeté.

savons par les Dialogues de saint Grégoire ce qu'étaient ces sépultures monastiques que les moines se préparaient eux-mêmes: une simple fosse en terre, un caveau dans le roc, large seulement autant qu'il le fallait pour un corps. Aussi les apocryphes relations des prétendues découvertes du corps de saint Benoît se trahissent-elles invariablement en plaçant sainte Scholastique u côté de son frère. Ce n'était pas possible. Au contraire l'anonyme du vur siècle qui raconte la Translation dit fort bien que les deux corps étaient superposés, en deux loculi distincts, ('est un trait qui prouve sa véracité.

La place de l'autel majeur se trouve fixée par le fait de la découverte ; et comme conséquence le niveau du futur sanctuaire demeurera surélevé de huit marches au-dessus des nefs de la basilique. Celle-ci à son tour dominera de haut l'esplanade autour de laquelle Benoît avait établi son monastère primitif (1). La disposition de l'ensemble sera donc dès lors à peu près celle qui persévérera désormais en dépit des diverses reconstructions de ce grand œuvre.

Un bel escalier de vingt- quatre marches en marbre blanc, et large de seize mètres environ, se développe de l'esplanade au niveau de la basilique. Il est couronné dans toute sa largeur par un majestueux portique roman de cinq arceaux couronnés de fleurons, relevé à ses extrémités par deux belles tours. Celles-ci sont consacrées comme églises, en l'honneur de saint Michel et de saint Pierre, les introducteurs des âmes en Paradis.

C'est qu'en effet les cinq arceaux forment en somme autant de portes qui ouvrent le large atrium de la basilique, dénommé « Paradis » selon l'usage romain (2). Il consiste en un cloître à colonnes, de plan rectangulaire, dont les deux tours marquent les angles à l'occident, et au-delà

(1) Les travaux de la basilique, commencés en 10G6, furent terminés en 1070. Une telle rapidité s'explique si l'on songe que Ton trouvait à pied d'œuvre toute la pierre nécessaire, et même les blocs équarris des énormes murs étrusques. Puis les colonnes, bases et chapiteaux, peut-être les corniches, qu'on amenait de Rome, étaient tout préparés ; les autres marbres de même provenance étaient polis d'avance, et n'avaient la plupart du temps besoin que d'être amincis. Enfin la main d'ceuvre ne manquait pas, grâce aux nombreuses redevances féodales que fournissaient les immenses domaines cassiniens.

(2) Léo. Ost., Chronicon Cassincnse, lib. 111, 26.

duquel à l'orient s'élève le pignon massif de l'église nouvelle accosté d'un clocher carré. De celui-ci les assises portent écrit leur acte de naissance : leurs dimensions énormes, qui donnent un air de vigueur singulière à cette œuvre, disent

;ez clairement qu'elles proviennent des antiques murs de la forteresse étrusque.

Xe nous attardons pas aux mosaïques qui ornent les voûtes de l'atrium au sommet de l'escalier monumental, ni aux peintures dont sont enrichis les lambris plats des deux autres côtés du rectangle. Mais dès l'entrée portons les regards sur la basilique. Le quatrième côté du cloître, avec ses cinq arceaux tout revêtus de mosaïques, lui fait un porche resplendissant, sous lequel s'ouvrent « les trois portes qui donnent accès dans l'église. 11 est vrai que au-dessus de ce porche si riche, le pignon percé d'une fenêtre unique parait d'une austérité par trop grande (1).

Remarquons aussi que le cloître est plus large que le vaisseau sacré dont il forme le péristyle, et qu'il l'enserre au nord et au sud par les prolongements de ses galeries, pour aller rejoindre vers l'abside la sacristie du trésor, d'une part, et de l'autre la sacristie des ministres. Combien sereine et grave est la perspective de ces deux longs passages où des fenêtres garnies de gypse en lamelles diaphanes tamisent doucement le beau soleil napolitain !

Nous voici devant les portes de l'église. Un

(1) A moins que le chroniqueur ait omis de mentionner la aussi des mosaïques. Sa description semble exclure cette hypothèse ; mais elle est tellement confuse et grossière, qu'on n'est jamais assuré de l'avoir tout à fait comprise.

placage de gypse recouvre entièrement le mur épais dans lequel s'ouvrent les baies profondes ; et sur ce revêtement vient se réfléchir l'éclat des mosaïques des voûtes du péristyle ; bien vraiment dirait-on les murs de la Jérusalem céleste, faits de pierres précieuses de toutes nuances et de tous feux.

Néanmoins, comme dans toutes les œuvres architecturales de l'époque, la beauté de la basilique ne se dévoile qu'à l'intérieur. En y pénétrant, nous reconnaissons de suite la forme basilicale ancienne, sauf quelques modifications partielles. Les trois nefs, couvertes en lambris plats, ne laissent plus les charpentes apparentes, et la nef principale, qui se déroule devant nous sur une longueur de quarante-sept mètres, dépasse de beaucoup les deux nefs latérales. La hauteur du vaisseau n'est d'ailleurs pas considérable, douze à treize mètres du pavé au lambris, sur vingt mètres de largeur pour l'ensemble des trois nefs.

La belle lumière du ciel italien tombe par vingt et une fenêtres dans la nef centrale, et fait étinceler les peintures qui couvrent le lambris et les murailles, et flambo3rer les marbres précieux rapportés de Rome, c'est-à-dire les dix colonnes antiques avec bases et chapiteaux qui dessinent de chaque côté le partage des nefs; le pavage enfin , composé de cette sorte de mosaïque sobre qu'on a nommé opus alexandrinum .

Mais dans le vaste presbyterium, surélevé de huit marches, la lumière est plus discrète et ajoute à la profondeur du vaisseau. Trois fenêtres longues et étroites de chaque côté, avec quelques ouvertures circulaires, tempèrent la lumière, et

nous Laissent seulement deviner de loin les trésors que plus tard nous verrons mieux.

Le chœur des religieux précède le presbyterium ; il occupe, selon l'usage antique, toute la largeur de la nef au bas des huit degrés, et il est formé par une clôture basse, de marbre blanc sur les faces latérales, de porphyre, de marbre blanc, de vert antique, sur la face occidentale ; tandis qu'à l'orient, c'est-à-dire entre le chœur et le sanctuaire, ce sont quatre panneaux d'une grille artistement ouvragée. Là commence à se déployer tout le luxe de l'ornementation latinobyzantine que l'abbé Didier a voulue pour le sanctuaire du Patriarche.

Au bas du chœur, c'est-à-dire à l'occident (1), six légères colonnettes d'argent, s'élèvent de deux mètres au-dessus de la clôture en marbre qui leur sert de soubassement. Elles soutiennent une poutre de bronze revêtue de bois, très ornée, qui porte des candélabres de bronze, où brûleront cinquante gros cierges aux grandes solennités, pendant que trente-six lampes de métal sont suspendues à la même poutre. Des icônes byzantines, en argent ou plaquées de vermeil, se mêlent à cet ensemble, et lui impriment avec

1) In fronte chori, dit le Chronicon. En comparant avec un autre passage, nous avons été amenés à conclure que cette expression ne pouvait désigner le côté oriental du chœur, où était la grille, mais la partie qui se présentait la première au regard, quand on entrait dans l'église, celle qui était revêtue de porphyre et de vert antique. 11 fallait bien d'ailleurs que les colonnes mentionnées ici fussent posées sur une base assez élevée pour qu'on put circuler sous les lampes suspendues à la trahes ; elles ne mesuraient que 1 mètres et quelque chose en hauteur. Or elles ne pouvaient reposer sur la grille de clôture à l'orient ; donc elles devaient se poser la clôture en marbre du côté occidental.

un éclat singulier un cachet oriental qui frappe au premier coup d'œil. N'en soyons pas surpris : Didier a eu personnellement des relations suivies avec Constantinople, et y a envoyé plusieurs de ses fils spirituels qui en ont rapporté l'art de la ciselure, et celui de la mosaïque presque éteint en Italie depuis deux siècles. Aussi le Mont Cassin devient-il pour l'Occident une école autant qu'un objet d'admiration. Il n'y a pas jusqu'aux fenêtres de la basilique de Didier qui n'excitent l'étonnement, mais à la grande satisfaction des moines. Elles sont en effet toutes garnies de vitres à croisillons de plomb, ce qui passe pour une nouveauté. Les religieux s'en applaudissent à un point de vue moins artistique, mais non sans un juste motif; car désormais, sur ces hauteurs, les voilà mis à l'abri des vents et de la froidure pendant leurs longs offices au chœur.

Après avoir remarqué l'abside latérale du midi, où se voit l'autel en marbres antiques dédié à la Sainte Vierge, celle du nord où un autel de môme structure est consacré à saint Grégoire, avançons vers le sanctuaire.

Nous voici aux huit degrés qui y conduisent : ils sont en marbres précieux aux chauds reflets. Au-dessus se développe majestueusement le grand arc triomphal, tout brillant de mosaïques ; une inscription en lettres d'or en fait le tour, et dit en deux vers latins adressés au Patriarche saint Benoît : « Pour que sous ta conduite le « juste conquière la patrie, le Père Abbé Didier « t'a élevé ce temple (1). »

(1) Ut duce te patria justus potiatur adepta

Hinc De si de ri us pater hanc tibi condidit aulam.

Sous cet arceau magnifique, et couronnant les huit degrés de marbre, se dresse la riche clôture du sanctuaire. Quatre nouvelles colonnettes d'argent rehaussé d'or supportent une seconde trabes ou poutre recouverte d'argent ciselé, sur laquelle se dresse le grand crucifix majeur. Devant celui-ci, et retenu au lambris par une forte chaîne de fer à boules dorées, une immense couronne, mesurant près de trois mètres en diamètre, où sont entrées cent livres d'argent. Trente-six lampadaires 3^ sont suspendus. Enfin sous la trabes, et dans l'entre-colonnement de chaque côté du passage, un piédestal de marbre porte une grande croix d'argent, ciselée à fort relief, du poids trente livres.

Nous voici dans le sanctuaire même. En passant remarquons du côté de l'évangile un ambon de bois sculpté, orné de peintures et de lamelles d'or ; on y monte par six degrés. Et tout à côté, le grand chandelier du cierge pascal, haut de deux mètres soixante-dix, et tout d'argent ciselé.

Encore un pas : voici rangés sur une seule ligne devant l'autel majeur six massifs chandeliers d'argent, hauts d'un mètre trente-cinq, où l'on allume d'énormes cierges aux fêtes principales.

Et nous voici enfin devant l'autel, qu'abrite un ciborium porté sur quatre colonnes de marbre antique, dont les chapiteaux sont reliés par des trabes légères et dorées, auxquelles sont suspendues des icônes byzantines. Quant à l'autel luimême, qui s'élève au-dessus du tombeau de saint Henoit, jamais plus beau ne se verra. Didier l'a revêtu sur trois faces de vermeil ciselé, tandis que la face antérieure est une table d'or, semée de

pierres précieuses et d'émaux byzantins qui presque tous retracent les miracles du Patriarche.

Vraiment c'est un glorieux temple que Didier a élevé ainsi à l'honneur de Dieu et du Bienheureux Père des moines, au milieu de l'enceinte crénelée dont l'abbé Jean a restauré au siècle précédent les murailles et les tours. Le grand rénovateur du Cassin n'hésitera pas à démolir tous les anciens édifices conventuels, à les reconstruire sur un plan et d'après une architecture grandioses, pour enchâsser dignement le sanctuaire nouveau, et développer dans toute son ampleur sur la sainte montagne la vie monastique que Benoît y a fondée. C'est l'apogée de la grandeur cassinienne ; et l'Abbé lui-même va s'asseoir sur le trône de saint Pierre.

Tout était donc renouvelé au Cassin, hormis un seul édifice, celui-là même que Benoît avait conquis sur le paganisme et qui avait vu le premier âge de l'Ordre. 11 portait alors le poids de huit siècles et de terribles vicissitudes ; mais pour lui toujours la résurrection avait succédé à la mort. Plût à Dieu qu'on se fût borné à soutenir la vieillesse de ce témoin des âges passés ! Les pierres ont leur voix qui parle des aïeux, et maintient plus que souvent l'on ne pense les traditions d'un peuple ou d'une corporation. A l'heure de la prospérité, il est bon qu'elles rappellent par leurs cicatrices les temps de la lutte et l'esprit des âges primitifs. Le dédain pour ces vieux témoins marqua toujours l'heure d'une décadence morale, fûtelle masquée sous les dehors brillants de la prospérité. Au Cassin le respect avait arrêté devant le vieux Saint -Martin" le pic du démolisseur. Le

i il ri: DE sa ixr BENOIT 359

vénérable édifice ne fut condamné que le dernier, et Didier ne put en achever lui-même la reconstruction. Encore chercha-t-il à en conserver autant que possible la disposition telle que l'avait léguée la restauration du vme siècle. Saint-Martin se releva, tout neuf il est vrai, mais sur les mêmes fondations 1 ; il y eut comme jadis un portique et des édifices annexes. Au dedans deux files de neuf colonnes chacune, et au fond l'abside avec l'autel revêtu d'argent, précédé d'une balustrade en marbre artistement sculptée. Deux autres autels furent dédiés à saint Erasme et à saint Ambroise. Les deux caractères que les moines appréciaient tant dans les constructions de Didier se retrouvèrent à Saint-Martin : fenêtres vitrées à croisillons de plomb, et mosaïques pour le pavage comme sur la conque de l'abside. Ces mosaïques, exécutées par des ouvriers habiles que Didier avait été chercher jusqu'à Constantinople, et qui du Cassin faisaient un vrai musée, .relevaient en Italie un art que jadis l'Orient y avait implanté et fait fleurir, mais qui depuis trois siècles environ s'était éteint dans la Péninsule. C'était à Byzance encore que Didier avait envoyé certains de ses religieux pour y recruter orfèvres, et eux-mêmes s'y former dans cet art. Ce fut là qu'il fit fondre des portes de bronze, sur lesquelles on grava en creux les noms des possessions de l'abbaye cassinienne, alors puissance

I F mdations de l'âge romain, retrouvées naguère sous acristie actuelle. Nous ne comprenons donc pas le Ch.roi Cassinense lorsqu'il dit que cette église avait été construite par sainl Benoît circa portam monasterii. (Lib. III, g 33. P. !.. col. 763, B . C'est bien loin de l'entrée par la Torretta, ule qui ait pu exister jamais : à moins qu'il n'y eût jadis une porte au nord. Et par le fait le Logis des hôtes était de ce côté Ibid., col. 761 .

féodale. Elles furent placées à l'entrée de Saint- Martin, nous dit la Chronique du Cassin (1), comme à la même date l'archidiacre Hildebrand, qui allait devenir saint Grégoire VII, faisait placer à l'entrée de la basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs des portes de bronze toutes pareilles et de même provenance.

La basilique élevée par Didier fut consacrée le samedi 1er octobre 1070 par le pape Alexandre II, entouré de dix archevêques, de quarante-quatre évêques, de seigneurs innombrables, et au milieu d'un concours de peuple qui ne cessa pendant huit jours de se presser en une véritable foule sur les rampes et sur le plateau de la montagne. L'abbave qui pouvait mener à terme d'aussi gigantesques travaux pouvait seule faire face à l'hospitalité dans de telles proportions. Plus d'un prince couronné en eût été alors incapable. Le Souverain Pontife consacra lui-même l'autel de saint Benoit et celui de saint Jean-Baptiste.

Le temple si glorieusement inauguré, qui enchâssait désormais la tombe du saint Patriarche, vit depuis lors agenouillés sous ses lambris les Papes, les chefs temporels de la chrétienté, les plus grands champions de l'Eglise, des milliers de

(1) Le Chronicon mentionne simplement des portes de bronze. A l'entrée de l'église principale il n'en lait point remarquer de pareilles. Cependant il n'oublie aucun détail ; et le rédacteur écrit sous l'œil d'Oderise, successeur immédiat de Didier. Or aujourd'hui il y a des portes de bronze telles que nous les décrivons, à l'entrée de la basilique : elles ont été élargies par une bordure ajoutée. Nous croyons donc que ce sont les anciennes portes de Saint-Martin, transférées à cette place, après la ruine de l'œuvre de Didier, et adaptées à la baie de la nouvelle basilique, comme à Rome le furent les antiques portes de bronze de la Curie, adaptées sous Clément VIII à la baie d'entrée de Saint-Jean de Latran.

CULTK l>i: SAINT III'XOIT 361

pèlerins. 11 vit comme Fleur}' de nombreux et célèbres miracles opérés par le saint thaumaturge.

Il vit aussi de terribles scènes et dc^s jours d'étrange désolation. 11 Ait. comme Saint-Pierre de Home, les soudards campés sous ses voûtes, et si Ton en croyait certains documents cassiniens, le saint tombeau longtemps laissé découvert à leur merci. Mais heureusement de tels documents ne paraissent point mériter créance. Les éléments enfin

lillirent la noble basilique; les tremblements de terre la secouèrent à plusieurs reprises avec, violence. Celui de 1349 la détruisit, hélas! à peu près complètement.

C'était l'époque malheureuse où le pape Jean XXII avait mis en vigueur un régime aussi bien fait pour tuer la vie régulière que pour donner au pape d'Avignon un obligé de plus dans la péninsule. Neuf évêques furent successivement placés d'autorité à la tête de la communauté où le Souverain Pontife ne voulait plus voir qu'un chapitre canonial. Plus d'une abbaye française a subi pareil sort et ne s'en est jamais relevée. Le Cassin était trop grand pour ne pas revivre après cette épreuve de quarante années. Mais il semble que

nt Benoit ait protesté contre l'anéantissement de son œuvre spirituelle, en secouant le mont des racines au sommet. L'écroulement de l'œuvre

indiose de Didier symbolisa lugubrement l'état réel des choses. Sous le dernier évêque de ce régime, on entreprit la reconstruction du glorieux sanctuaire (1364 , grâce à la protection du Bienheureux pape Urbain Y. Lui-même Bénédictin, le Pontife vit de ses yeux le triste état de la communauté, la repeupla de religieux appelés de

Catane et cle Farfa, et la fit ainsi refleurir dans la liberté cle sa vie monastique.

Le nouveau temple, artistiquement orné, vit comme les précédents bien des crises politiques et religieuses sévir autour du tombeau qu'il abritait. Ce fut l'âge pourtant des embellissements de la Renaissance, mais aussi de la décadence matérielle sous le régime de la commande, qui débuta en 1454.

Au milieu des guerres de la succession de Naples, les anciennes possessions qui faisaient la grandeur et la puissance du Cassin lui échappaient les unes après les autres. Par une étrange fortune, pourtant, ce fut de ces guerres que vint le salut dans l'ordre moral. Elles amenèrent en 1503 sous les murs du Cassin Gonzalve de Cordoue, le Grand Capitaine, qui assiégea l'abbaye alors aux mains du jeune Jean de Médicis (plus tard Léon X), enfermé dans les murs de son monastère. Le 27 décembre l'armée française, arrivée au secours avec Bavard, était défaite au pied du Cassin dans la bataille du Garm-liano. Vaincu avec les Français, Jean de Médicis dut renoncer à son abbaye, désormais située en territoire aragonais. Ce fut la fin de la commende. De plus, sur les instances du Grand Capitaine, le monastère fut associé, en toute liberté monastique, à la congrégation de Sainte-Justine, fondée cent ans plus tôt à Padoue, et dont le Cassin devint naturellement le chef (1504).

Alors tombèrent les vieux murs crénelés qui avaient vu dans leur enceinte saint Benoît triompher de l'enfer. Ils firent place aux nouveaux bâtiments qu'Antoine Sangallo construisit avec la

solidité qui caractérise ses œuvres, [ls couronnent encore le mont de leur architecture puissante,

■nt militaire comme les élégants guerrs que les maîtres italiens faisaient alors para- ■ sui- leurs toiles. Bramante, le maître de San- !o. donnait les dessins des portiques de l'abe. Et pour tous ces ouvrages, on exploitait s merci les antiques murailles étrusques et romaines, les restes des constructions médiévales, avec Tàpreté qui fit périr aux mains des hommes de la Renaissance plus de monuments antiques que n'en avaient détruit dix siècles de mo}^en-àge. Un travail pourtant qui ne détruisit rien et fut tout à l'honneur de saint Benoit, doit être mentionné ici. En 1556 l'abbé Vicani fit creuser dans le roc vif la crypte que nous voyons sous le chœur et le sanctuaire de l'église cassinienne. Ce fut probablement l'élargissement, dans des proportions considérables, de la petite caverne qui datait du paganisme et correspondait à l'autel du dieu. La crypte nouvelle fut poussée jusque sous le tombeau de saint Benoit ; d'où le nom lui est venu de Soccorpo. De belles fresques y furent exécutées par le pinceau de Marc de Sienne, et -si quelques mosaïques, avec des stalles pour lès religieux le long des parois. Sanctuaire vénérable, qui rendit plus accessible le saint tombeau, jusque-là recouvert par l'autel majeur et isolé ijdèles.

Cependant la basilique relevée au xiv° siècle, ranlée par les terribles tremblements de terre I ont causé tant de désastres av Cas.sin, menaça ruine au xvn" siècle. !1 fallait songer à la reconstruire une fois encore; nécessil w- iirs en plein

36rL LE PATRIARCHE SAINT BENOIT

accord avec le goût de l'époque. Les travaux commencèrent en 1G49. Mais on n'était plus au temps de la grande puissance féodale du Cassin, alors qu'en quatre ans Didier achevait une basilique et ses quatre portiques. Il fallut quatrevingts ans de travaux avant que le pape Benoît XIII pût consacrer la quatrième basilique cassinienne, en 1727. Elle s'élevait telle qu'aujourd'hui, à la place même de la basilique de Didier qu'elle déborde en longueur de toute l'étendue de son nouveau chœur, et quelque peu en largeur, mais précédée aussi de son péristyle et de son monumental escalier. Ceux qui l'ont visitée peuATent dire si elle est splendide, avec ses marbres précieux, ses peintures brillantes, l'or de ses stucs, son revêtement de grande mosaïque, ses trésors artistiques de tout genre, qui rutilent à la chaude lumière du ciel napolitain. S'il est une église où l'harmonie des richesses puisse faire oublier un style de décadence, la cathédrale cassinienne est bien celle-là. Et surtout la glorieuse couronne de saints qui dorment sous ses autels après avoir milité sous la loi du Patriarche : Constantin, Simplice, Guidizzone, Janvier, les disciples fidèles ; Berthaire, l'abbé martyr; Apollinaire, l'abbé fort et miséricordieux; Carloman, l'humble roi devenu pâtre sous le froc ; Victor III, le plus illustre chef du Cassin et le digne successeur de saint Grégoire VII : le glorieux cortège pour le Père saint Benoit ! L'incomparable couronne pour sa basilique ! Ils peuvent, bien plus justement que Cornélie, montrer dans leurs fils leurs joyaux les plus précieux.

Nul diadème, pourtant, ne met une reine à

CULTE DE sain r BEN01 i' 365

L'abri dos douleurs. Sur la basilique du Cassin les orages ont do nouveau passé, trop connus pour devoir être décrits. Le temps aussi a fait son œuvre, et plus aisément encore que sur les édifices robustes des siècles d'autrefois. Dans la crypte vénérée les fresques se sont presque efïacées, ne laissant après elles qu'un aspect de ruines. Quant au Saint-Martin renouvelé par Didier, il a disparu, sauf une partie de son pavage que Ion voit encore dans la sacristie actuelle. Mais le thaumaturge de l'Occident, le premier patron de l'Eglise cassinienne, n'a plus un autel dans les sanctuaires do la sainte montagne.

L'aurore du xx1' siècle, si troublée soit-elle, va cependant voir une décoration nouvelle rendre à la crypte la gloire des meilleurs jours. La fin du xixe a remis en valeur les pièces du vieux donjon qui fut l'habitation de saint Benoît; et le pinceau de l'école monastique d'Allemagne y a prodigué ses fresques : hommage grandiose, animé du vrai sentiment qu'on attend des moines au service de leur Père, et qui fait époque dans l'histoire de l'art religieux. 11 est bien permis de le remarquer : le grand nom de Didier était attaché à la somptueuse rénovation du xi° siècle : c'est un autre Didier qui

ibellit de son puissant pinceau la résurrection du primitif monastère.

Les grands sanctuaires que nous avons évoqués ; tant de milliers de monastères et d'églises glorieux pendant de longs siècles, n'appellent-ils pas une étude de ce que l'art a fait pour honorer saint Benoît? Car l'art et l'Eglise ne se séparent point dans l'histoire de l'Europe. Mais pour décrire sommairement et uniquement ce que nous ont laissé la lime

du temps et le marteau des hommes, un livre entier serait nécessaire : nous ne pouvons l'écrire. ni même l'esquisser à cette place. Il s'élabore à côté de nous, riche en révélations inattendues ; et nous pouvons espérer prochaine cette glorification spéciale de notre grand Patriarche. Mais remarquons le, c'est l'œuvre plus particulière des derniers siècles. Si elle est brillante, ne nous faisons point d'illusion : ce n'est pour saint Benoit qu'une compensation, non un accroissement, dans la somme des hommages qu'il reçoit alors. L'art est venu consoler les ruines de notre Ordre; c'est l'automne qui multiplie ses fruits, et en consolant de l'hiver qui vient nous aide à en traverser les tristes jours. Ils ont commencé, ces temps mauvais, comme pour l'Eglise avec les xivc et xve siècles. Alors s'inaugura dans la chrétienté l'ère des convulsions qui aboutirent à la dislocation du xvi° siècle, à la prétendue Réforme, et comme conséquence à la Révolution.

Les mœurs chrétiennes s'en allaient ; l'Eglise dût se résigner à modifier sa discipline sur les points que ne pouvait plus porter la faiblesse des peuples. Il fallut par exemple réduire le nombre des jours fériés; et tout naturellement les anniversaires de translations furent de ceux qui disparurent les premiers des calendriers où un intérêt spécial ne les maintenait pas. Celle de saint Benoit eut le sort commun, en dehors des monastères de l'Ordre.

En France, la guerre de Cent Ans, puis en Allemagne les guerres des Hussites, firent tomber nombre de monastères et d'églises ; autant de voix éteintes, autant d'hommages enlevés au saint Patriarche.

i ri: DE SAINT BENOIT 36*ï

Le malheur des temps, le désarroi qu'il apportait dans la discipline, déterminèrent d'autre, part Le groupement d'abord volontaire, plus tard obligatoire, en congrégations des monastères jusqu'alors autonomes, ('elle dont le Cassin devint le chef fut une des premières, et longtemps la plus influente, par sa discipline, par le prestige de la sainte montagne, et par son voisinage de Rome. Les révolutions politico-religieuses des xvi(> et xvir siècles remirent plus d'une fois entre ses mains le sort et la direction de provinces entières de l'Ordre bénédictin. Tout naturellement les opinions cassiniennes quant au culte de saint Benoit prédominèrent dans ces branches renouvelées du vieux tronc monastique.

i >r on imagine bien que l'archimonastère n'avait aucun intérêt à soutenir la fête anniversaire d'une translation qu'il niait avoir eu lieu, bien que du vin' au xi" siècle il eût accepté le fait. Du xi° au xvu'' siècle il se borna à nier, sans user au dehors des pièces qui, dans ses archives, paraissaient affirmer la présence du saint corps dans son tombeau du Cassin. Mieux que toute négation eût valu l'ouverture liturgique du tombeau vénéré; mais les chefs de la grande abbaye s'y refusèrent toujours (1). La créance était pourtant si générale que le Cassin adoptait malgré lui au M juillet une fête de la Commémoration de saint Benoit, pour nètre pas seul muet ce jour-là au milieu du concert universel de tout l'Ordre. Devenu chef de Congrégation, le Cassin substitua par son influence cette fête à celle de la Translation dans les provinces monastiques

(\) Voir Appendice, Note V.

dont les événements lui confiaient la direction ou la restauration. Faut-il ajouter qu'un zèle peu loyal, et certainement désavoué des savants cassiniens, crut servir la bonne cause en mutilant les anciens calendriers et les manuscrits liturgiques d'un bon nombre de monastères ou d'églises, pour en faire disparaître toute mention d'une fête importune et d'un récit déclaré apocryphe. De tels procédés recommandent peu la cause qu'ils prétendent servir. Le Cassin avait mieux à faire de laisser la parole à la science.

Ses archives, à partir du xvir3 siècle, devinrent l'arsenal où de savants hommes puisèrent les matériaux de nombreuses dissertations, à l'effet de démonter la fausseté des « prétentions françaises ». Ils rencontrèrent de rudes jouteurs sur cette arène, sans compter l'ombre obstinée de Paul Diacre, que les estocades pourfendaient en vain, et que la plus habile escrime ne réussit pas à chasser du champ clos. De ce tournoi, où les armes ne furent pas toujours courtoises, constatons seulement les résultats tels qu'ils apparaissent aujourd'hui quant au culte de saint Benoît.

La fête du IL juillet subsiste, et le saint Patriarche ne perd pas quant à la somme des hommages rendus ; mais par l'influence cassinienne, cette solennité s'appelle ici Commémoration, là Patronage, de saint Benoît. Les moines français demeurent seuls fidèles à la fête antique de la Translation. Mais celle-ci a vu, chose curieuse, raffermir par deux siècles de polémique ses bases historiques en même temps que diminuer le nombre de ses adhérents. Quant à la fête du 4 décembre, la plus ancienne des trois au calendrier

Liturgique, elle a subi naturellement le sort de la Translation, mais plus tristement encore, puisqu'elle n'est remplacée par rien là où elle a été supprimée. 11 y a donc sur ce point perte certaine. D'autre part, l'époque où se produisait le mouvement que nous venons de signaler vit tomber une à une beaucoup d'églises jadis consacrées à saint Benoît, ou les vit changer de titulaire. Ce fut ce qui se produisit à Rome(l). Des neuf églises ou oratoires qui, indépendamment des nombreux monastères bénédictins, glorifiaient le saint Patriarche dans la Ville Eternelle, deux seulement demeurèrent : Saint-Benoit in Piscinula, de toutes la principale et la plus vénérable, il est vrai, et Saint-Benoit délia Ciambellq, aujourd'hui chapelle de la Confrérie de Saint-Benoît et Sainte-Scholastique, via Torre Argentina. Toutes les autres ont disparu, le plus souvent pour faire place à de nouveaux

ictuaires sous des vocables également nouveaux. San Benedetto delVAnello (ou in Clausura) a cédé la place à San Carlo ai Catinari; S. B. in Arenula à la Trinité des Pèlerins (xvie s.); S. B. alVIsola à S. Jean Calybite, dans l'île du Tibre; S. B. in VaticanOy à Sl,: Catherine de la Confrérie du Saint-Sacrement de Saint-Pierre ; S. B. in Thermis a été démoli, toujours au début du xvic siècle, avec d'autres

• pelles, pour faire place à S. Louis-des-Français ;

!>. dei Tagliacozzi, entre le Champ de Flore et le Chetto, démoli avant la fin du xvn' siècle ; enfin

B. délia Ccrasa, disparu aussi, on ne sait au juste à quelle date. C'était le temps où les souvenirs

1 Voir sur ce sujet Piazza, Emerologio Sacra (1690\ 1\ marzio. — Armellini, Le Chiese di Roma, pages 152-156. — Marucchi, Elèm. cTArchéol. Sacrée, t. III, page 511.

du moyen-âge avaient généralement tort dans le domaine de l'art, et quelque peu dans celui de la religion.

Si nous dénombrons maintenant les monastères, combien diminué nous apparaîtra le culte du saint Patriarche! En vain l'Ordre a-t-il jeté de vigoureux rameaux sur le Nouveau Monde ; en vain Asie, Afrique, Australie, ont-elles vu quelques groupes de ses disciples s'établir sur leur sol et y travailler en vrais apôtres. Tout cela ne compense pas, à beaucoup près, le nombre des monastères qui ont péri sous les coups de la Réforme, en Angleterre, en Irlande, en Allemagne, aux Pays-Bas ; sous les étreintes du jansénisme parlementaire et de la Révolution en France, du joséphisme en Autriche ; sous la plume des diplomates en 1648, en 1802 et 1815, en Allemagne encore; sous les violences de la Révolution en Espagne, en Portugal, en Suisse, en Italie ; sous l'oppression impériale au Brésil ; sous la conquête révolutionnaire par les mains de l'antique et jadis sainte maison de Savoie. Quatre siècles de luttes et de désastres ! Quatre siècles d'orages pour le vieux chêne dont la foudre a frappé sans relâche les rameaux noueux, sans parvenir à dessécher ses racines ! Si le grand Patriarche Benoit avait reçu durant de longs siècles autant d'hommages que nul autre saint du ciel, on peut dire que nul non plus n'a payé plus cher que lui les victoires des puissances du mal. Et il n'a sans doute pas encore vu le terme de ses ruines.

Que lui reste-t-il, pourtant? Sa maison même du Cassin n'est plus à lui; ses fils n'y sont plus que dos étrangers utilisés. A Saint-Benoît-sur-Loire, le

CULTE ni: SAINT BENOIT o7 !

silenc< fait autour de ses ossements vénérés.

L'orage a dispersé les derniers fils qui entretenaient là quelque écho des antiques hommages, et les peuples ne viennent plus à la solennité. Daigne le Seigneur préserver ce dépôt sacré des suprêmes oui que l'impiété moderne peut à bon droit

taire redouter !

Parmi le peuple, enfin, parmi le peuple que l'on continue d'appeler chrétien, celui qui va encore à l'église et reçoit encore les sacrements : qu'est devenu le nom de saint Benoît? Ne serait-ce pas mi les Orientaux, les adhérents des Eglises cques séparées de l'unité, que l'on trouverait aujourd'hui un souvenir plus répandu de saint Benoît? Exceptons les populations de l'Apennin autour de Subiaco et du Cassin : chez celles-ci vit encore une dévotion presque antique envers le Patriarche; mais ailleurs en Occident? Bien rares en somme seraient les catholiques chez qui le nom de saint Benoit trouverait un écho, si le Bienureux Père n'avait réservé à ces derniers siècles une bénédiction d'un ordre spécial. Ce fut en effet à l'époque où s'ouvraient les temps difficiles qu'il Sembla vouloir compenser par des bienfaits individuels ceux que son Ordre ne pourrait bientôt plus répandre comme par le passé sur la société chrétienne. Nous parlons ici de la Croix de saint Benoît.

s premières origines de cette croix qu'on ommunément la Médaille de saint Benoît remontent aux jours mêmes du saint Patriarche (1).

i Voir sur l'historique de cette question l'intéressant

'ii! de Dom PioliQ, Recherches sur les origines de la

Médaille de saint Benoît. (Extrait de la Revue de l'Art

D'une part elle se relie à l'usage antique des médailles de dévotion contre les manœuvres des mauvais esprits, usage très répandu dans l'Eglise primitive. D'autre part elle prit sa forme de l'emploi constant et victorieux que fit saint Benoit du signe de la croix. Lorsqu'il érigea sur la colonne d'Apollon une croix de fer, qui dominait le Cassin et le pays d'alentour, il donnait une expression, visible à tous les yeux, de la dévotion qu'il nourrissait particulièrement pour le signe du salut; sa vie en avait fourni des exemples frappants. Apprit-il luimême à ses disciples les formules qui sont aujourd'hui inséparables de cette Croix, et analogues à plusieurs autres que nous savons contemporaines du Patriarche ou plus anciennes que le vic siècle? On ne peut l'affirmer, mais encore moins le nier. Après la mort du Bienheureux Père, l'histoire ne nous donne plus rien que des traits fugitifs et indécis jusqu'au xvc siècle. Or ces traits nous montrent saint Benoît avec une croix dont la hampe est très longue. Saint Léon IX, au xip siècle, le reconnaissait à ce signe, qui était donc dès lors une caractéristique du Patriarche. Le manuscrit de Metten qui ouvre, au xve siècle, la série des documents

chrétien, II" série, t. XIII, 1880). Nous ne croyons pas qu'on ait encore rien écrit de plus documenté sur ce sujet. Des recherches nouvelles et d'heureuses trouvailles faites par M. Bonnart, de Cazères (Haute-Garonne), promettaient de nous donner des renseignements archéologiques bien propres à fortifier l'opinion de Dom Piolin: la mort est venue brusquement interrompre ces travaux. Espérons qu'ils ne seront pas rendus inutiles, néanmoins. — Quant à l'usage et aux bienfaits de la croix de saint Benoit, on peut voir les opuscules suivants :

Essai sur l'origine,... de la Médaille ou Croix de saint Benoît. Dom Guéranger. xie édition. Paris, Leday (1890).

Origine et effets adm. de la Croix ou médaille de saint Benoit. Dom Zelli-Jacobuzzi, abbé de Saint-Paul-hors-les- Murs, trad. d'Avrainvillc, vuc éd. Tours (1894).

iitifs, montre aussi cette hampe. Est-il téméraire de voir là le souvenir de la colonne du Cassin, surmontée de la croix gothique? souvenir déformé avec le temps, comme il est arrivé pour beaucoup de caractéristiques des saints. S'il en était ainsi, la conclusion naturelle serait de reporter jusqu'à une époque toute voisine de saint Benoit, non seulement L'usage de la croix et de ses formules, mais aussi la coutume d'y associer l'invocation du Patriarche. Cette association se rencontre au xir siècle sous la plume de Pierre Diacre, dans les actes de saint Placide forgés par lui ; plus haut encore, au ix° sous la plume d'Odon de Glanfeuil dans les actes de saint Maur qu'il réédite. Or il a sous les yeux les actes primitifs écrits par Fauste, à la fin du vi° siècle. Il serait peut-être téméraire d'affirmer que le détail qui nous occupe se trouvait bien dans le récit de Fauste ; bornons nous à dire que c'est fort probable, attendu que cela constitue une particularité dont l'idée ne saurait guère germer dans le cerveau d'un faussaire. 11 faudrait d'ailleurs nous en tenir au ix° siècle que ce serait déjà une belle antiquité.

Ouant à la forme rituelle donnée à cette association, l'histoire se tait à peu près complètement jusqu'au xv' siècle, époque dont nous avons dit les menaçants caractères. Le pouvoir miraculeux et bienfaisant du Père saint Benoit se réveille alors -nus cet aspect, et jusqu'à nos jours vient avec bonté au secours de toutes les détresses, surtout contre les esprits d'enfer I .

1 La variété des types qui ont été frappés, et qui sont

:/. nombreux pour former des collections importantes,

atteste l'usage que la chrétienté a fait de la croix de saint

Il s'exerce merveilleusement dans ces vastes contrées du monde d'où la prédication apostolique cherche à expulser un paganisme millénaire. Satan est là chez lui. et le montre dans les incidents journaliers de la vie. C'est donc le terrain propre du thaumaturge qui a toujours été l'ennemi personnel des esprits mauvais. Mais dans l'Europe jadis chrétienne ? Les maux de la vie quotidienne n'en ont pas été bannis, bien au contraire, par le progrès d'un bien-être matériel acquis au prix de souffrances autrefois inconnues. De nos jours où l'atmosphère chrétienne est si raréfiée, Satan y trouve un champ de plus en plus libre. Ses oracles et ses mystères recommencent à vivre comme aux temps de l'antiquité païenne. Ses prestiges reprennent leur empire sur nombre d'esprits qui ne s'en doutent même pas, et que la foi ni les sacrements ne défendent plus. « C'est l'heure où pouvoir a été donné aux « ténèbres. » Cependant bien des exemples authentiques attestent que par sa croix miraculeuse, le saint Patriarche Benoîf fait souvent échec à cette puissance du mal.

Dans une multitude d'autres cas où les agents diaboliques ne sont point en jeu, la bonté du saint Patriarche intervient pour soulager l'humaine détresse. Qu'à force de condescendance miséricordieuse il nous rende une vraie confiance de chrétiens dans le signe de la croix : il aura de nouveau converti la vieille Europe et l'aura sauvée, car le salut ne vient que par la croix. La foi pénétrera

Benoit. Toutefois des règles ont été posées par le Siège Apostolique, et l'on ne saurait plus espérer le secours du saint Patriarche en se servant de médailles frappées en violation de ces règles.

Dotre vie clans Le détail ; nous comprendrons, par les effets mêmes, que l'Evangile et l'Eglise disent trop vrai lorsqu'ils nous montrent les anges mauvais de toutes parts à l'œuvre (1). Nous démêlerons clairement les ruses de guerre grâce auxquelles L'ennemi fait tant de victimes, tant de conquêtes, sous le couvert de la science. Au nom de la science on ne croit plus à l'existence du démon (tout en donnant à plein dans le spiritisme le plus impossible à justifier scientifiquement. Au nom d'une science moins radicale, on ne veut plus croire que l'indispensable en fait de surnaturel, et cela seulement qu'on ne peut rejeter sans rompre formellement avec le catholicisme. L'esprit se fait sceptique en se croyant savant, et tout doucement, sans s'en apercevoir, il devient protestant, ou tout à fait incroyant. L'intelligence s'enveloppe dans ces formules vagues et indéterminées qui tiennent aujourd'hui lieu de symbole à l'esprit auquel répugne encore l'incrédulité toute crue. On se croit toujours catholique ; peut-être pense-t-on avoir saisi mieux que l'Eglise elle-même l'essence de la vraie reli-

n. En réalité on a perdu la foi surnaturelle. Que Dieu et son Eglise comptent beaucoup de serviteurs pareils, « inutiles » puisqu'ils entendent ne faire que strictement leur devoir : le nombre des élus sera bientôt réduit à la mince proportion prévue pour les derniers temps par l'Evangile. Là est l'aboutissement fatal du naturalisme qui prétend modeler sur une fausse philosophie et une fausse

"nce la vérité catholique. Puisse h miséricordieuse action du saint Patriarche IJenoît dans

(1) Voir notre Introduction, page xxv et suiv.

toutes les classes de la société, à toutes les heures de la vie, y réinfuser, y promouvoir par la Croix la foi pratique et simple qui pourra seule enrayer le mal et le faire reculer.

C'est peut-être à l'époque où se manifesta clairement le pouvoir de la Croix de saint Benoit qu'il conviendrait de rapporter un autre signe par lequel notre Bienheureux Patriarche prêche la foi surnaturelle. Nous voulons parler du prodige annuel qui se manifeste à la roche de Roiate (1). Les foules ne se pressent point là pour voir, au 21 mars de chaque année (2), ce rocher émettre silencieusement une manne que l'analyse, faite par un chimiste de nos jours, a constaté être sueur humaine (3). Dans le petit sanctuaire ignoré on ne voit que les habitants d'un pauvre village perdu dans la montagne, et d'aventure quelque pèlerin, moine ou laïque, attiré par sa piété envers le Patriarche de Subiaco. Puissent les fidèles apprendre ce chemin, aller voir le surnaturel sourdre des veines de la roche ; et en retour de cette prédication muette qui fortifiera leur foi, contribuer à rendre un peu plus digne du Père de l'Occident le sanctuaire délabré où il se révèle ainsi toujours vivant.

(1) A quelle époque i! a commencé à se manifester, nul indice ne nous l'apprend. En 1644 Haeften en parlait comme d'un prodige constaté dès longtemps ; mais nous ne sachions pas qu'aucun document puisse nous renseigner avec plus de précision. L'empreinte creusée dans la roche doit remonter aux temps les plus voisins de saint Benoit, sauf retouches ultérieures, nous l'avons dit; mais le suintement de la manne?... Celle-ci possède une vertu miraculeuse contre les maux d'yeux spécialement.

(2) V. ci-dessus, pag. 120 (note).

1-3) L'opérateur ignorait absolument de quoi il s'agissait et d'où provenait le liquide soumis à ses opérations. C'était Dom Guéranger qui lui avait confié la petite fiole rapportée de Roiate par Dom Bérengier, son disciple.

CULTE DE SAINT BENOIT 'Ail

Dans ces pages trop longues, et pourtant bien incomplètes, nous n'avons pu qu'effleurer l'histoire du culte de saint Benoit à travers les âges. Parmi tant de traits qu'il faudrait ajouter à cette hâtive esquisse, il en est un que nous essaierons d'indiquer par quelques touches aussi rapides que possible, parce qu'il nous parait très particulier à saint Benoît.

Au nombre des titres que saint Grégoire prodigue au Patriarche est celui-ci, le plus beau que la sainteté puisse jamais mériter : Omnium justorum spiritu plenus, « rempli de l'esprit de tous les h justes. » de cet Esprit divin de qui procède la sainteté sous toutes ses formes. Grégoire indique, à l'appui de son dire, un court parallèle entre Benoit et d'autres saints éminents de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les siècles en se déroulant ont développé singulièrement ce parallèle, et affirmé sous des formes diverses l'éloge que le Docteur de l'Eglise n'avait pas cru exagéré.

11 est en effet remarquable que saint Benoit se retrouve, sous une forme ou une autre, au berceau d'un grand nombre d'Ordres religieux. Soit par sa Règle, soit par quelqu'un de ses fils spirituels, il semble tendre la main à ces rejetons nouveaux de la fécondité de l'Eglise ; comme si l'œuvre de salut dont ils seront les instruments ne pouvait s'inaugurer sans avoir été d'abord échauffée par quelque rayon de ce foyer. Non que nous ayons la puérile prétention de voir dans tous les Ires des émanations de celui de saint Benoît. Nous n'entendons dire que la simple vérité, en titrant sur leur berceau un reflet plus ou moins vif, qui décèle un rayon des yeux du Patriarche.

Laissons de côté pour le moment les Ordres directement nés de la Règle et vivant d'elle seule ; ce sont des frères, avec leur vie propre, mais qui portent tous le cachet de la même famille :

... faciès non omnibus una Nec cliver sa tamen...

Ce sont des bénédictins, nés fils du Patriarche. Cinq siècles se passent sans que Ton connaisse d'autres Ordres. Mais voyons dès le nic germer avec saint Bruno l'institut carthusien. Il emprunte tant de traits et tant d'éléments à la Règle bénédictine que bien souvent on a cru devoir l'y rattacher. Le Patriarche n'a pas voulu légiférer pour la vie érémitique, et celle-ci prédomine à la Chartreuse. Mais il est glorieux à saint Benoit d'avoir tant donné au seul Institut qu'aucune réforme n'a dû régénérer depuis huit cents ans.

Le xne siècle voit naître un Ordre qui se fonde sur la règle augustinienne, mais qui la complète par tant de préceptes littéralement empruntés à saint Benoît, par des formes et des usages si purement monastiques, qu'il devient vraiment germain de l'Ordre bénédictin. Saint Norbert en est la souche, mais c'est à l'ombre de saint Benoît qu'il lui donne naissance. Terrassé par la grâce divine, il se réfugie auprès de l'abbé cistercien de Seigburg, qui l'instruit pendant une longue retraite. C'est du Pape Gélase II qu'il reçoit officiellement sa mission de prédicateur, à l'abbaye de Saint-Gilles en Provence ; et c'est l'abbaye de Saint-Vincent de Laon qui lui cède la petite chapelle de Prémontré, où s'élèvera la puissante et glorieuse maison dont

l'Ordre canonial portera le nom clans toute l'Europe.

Le siècle marche, les mœurs changent; des Ordres naissent de moins en moins semblables au vieil Ordre monastique. Voici que se lève celui dos Frères Prêcheurs. Or son illustre et saint fondateur est né par l'intervention céleste du grand abbé bénédictin, saint Dominique de Silos ; et par reconnaissance ses parents lui ont donné le nom de Dominique.

Les Frères Prêcheurs retiennent encore beaucoup de formes de l'ordre canonial ; mais voici venir les Frères Mineurs qui n'en gardent que l'Office. La main de saint Benoit sera pourtant tendue si visiblement vers saint François qu'entre leurs deux grandes familles s'établira pour toujours une fraternité particulière. C'est de l'Ordre bénédictin que le Patriarche Séraphique reçoit la petite église de la Portioncule, son premier centre ; et lorsque François accueillera Claire, sa fille spirituelle, pour fonder le Second Ordre, il la mettra en sûreté chez les Bénédictines : d'abord à l'abbaye de Saint- Paul, puis dans celle de Saint-Ange hors les murs d'Assise, où la sœur de la fondatrice viendra la rejoindre.

Saint Bernard donne, en ce même xnfl siècle, les règles des premiers Ordres militaires qui se fondent en Kspagne, pendant qu'à Jérusalem celui

- Chevaliers de l'Hôpital prend naissance à l'ombre de Sainte-Marie Latine où les Bénédictins noirs ont depuis longtemps précédé les Croisés. Les Chevaliers de Saint-Jean prendront, il est vrai, plu^ tard la règle augustinienne ; mais tous les autres Ordres militaires resteront fidèles à celle

de saint Benoît qui a marqué leur berceau (J). Leurs croix distinctives sont peintes aux arceaux de la basilique du Cassin.

Le xne siècle verra encore la naissance de l'Ordre de la Trinité pour le rachat des captifs dans les Etats maures et barbaresques. Un fils de France a l'honneur d'être appelé de Dieu à fonder cette grande œuvre de charité. Or Félix de Valois a été tout enfant offert à Dieu par saint Bernard ; c'est à Clairvaux encore qu'il se prépare, dans la vie solitaire, à poursuivre une mission dont l'illustre abbé approuve le but.

Au xivc siècle sainte Brigitte s'appuie tout spécialement sur le prieur des Cisterciens d'Alvastra pour formuler les règles de son nouvel Ordre du Sauveur.

Au xve siècle, c'est l'abbaye de Corbie qui abrite d'abord de sa protection la recluse qui sera sainte Colette, réformatrice des trois Ordres franciscains ; c'est le seigneur abbé qui reçoit sa profession de Tertiaire ; et c'est dans la cellule où il l'a solennellement conduite qu'elle est investie par Dieu de sa redoutable mission.

L'état religieux voit en ce même siècle s'inaugurer la forme des Clercs réguliers, qui ne conservent presque plus rien de l'antique vie conven-

(1) En voici les noms dans Tordre de leurs fondations : Temple, Alcantara, Calatrava, Aile de Saint-Michel (Portugal), Saint-Jacques de l'Epée, Montesa, Christ, Saint-Georges, Saint-Maurice et Saint-Lazare, Toison d*Or d'Espagne, Saint- Etienne de Florence. Ces diverses fondations vont ainsi jusqu'au xvi(> siècle qui vit les dernières, celles-ci d'ailleurs honorifiques plus que religieuses. On comprend assez que la Règle bénédictine était adaptée à la mission et au caractère de ces diverses fondations, mission fort dilTérente de la clôture et de la stabilité monastiques.

tuelle. Mais ces hommes d'action rechercheront d'abord et toujours la solitude et la contemplation pour v trouver la lumière et la force. C'est dans la paix des Ca mal du le s de Naples que saint François Carracciolo et ses premiers compagnons Yont étudier les règles à donner aux Clercs Réguliers Mineurs.

Au xvic siècle surtout cette recherche s'accuse. Philippe Néri, tout jeune homme, est amené par la Providence à San Germano, c'est-à dire au pied même du Cassin ; et son passage a laissé des traces profondes sur la sainte montagne ; à ce point que dans un immense tableau où les frères Bassano ont précisément montré ce que nous esquissons ici, saint Benoit distribuant des pains aux fondateurs d'Ordres religieux, ils ont donné au Patriarche les traits mêmes de saint Philippe Néri (1). Plus tard c'est le prieur cistercien de Saint-Paul Trois-Fontaines que Philippe va consulter, lorsqu'il est plein de l'idée de partir pour évangéliser les Indes sur les pas de saint François-Xavier ; et c'est ce prieur qui le retient, en lui montrant à Rome même le champ de son apostolat.

Plus que tous les autres Ordres militants, la Compagnie de Jésus abrite son berceau sous les branches du vieil arbre bénédictin. Tout le monde sait comment, après sa récente conversion, Ignace de Lovola se rend à la célèbre abbave du Mont-

rral où il vient suspendre ses armes, se former à la vie spirituelle, s'instruire des voies de Dieu et des moyens tVy conduire ses futurs disciples.

si dans la crypte des Martyrs, qui dépendait de

I Ce tableau se voit au réfectoire du Cassin.

l'abbaye des Bénédictines de Montmartre, que sont émis entre les mains d'Ignace les premiers vœux de ses compagnons. Puis le saint et illustre fondateur se retire au Mont Cassin, s'isole dans le petit monastère voisin, dit l'Albaneta, pour y travailler à la rédaction des règles de son Institut, en s'aidant des conseils de l'abbé du Cassin, Ange de Faggis dit Sangrino, et du Père Benoît Canofilo, savant jurisconsulte devenu simple et fervent religieux. C'est enfin à l'abbaye de Saint-Paul hors les Murs que sont émises les premières professions solennelles de la Compagnie de Jésus, selon les Règles désormais approuvées par le Saint-Siège.

Le xvnc siècle, qui vit tant de réformes puissantes s'opérer dans l'Ordre bénédictin, n'enregistra point d'abord, dans l'état religieux en dehors de lui, de naissances auxquelles saint Benoît eût été en quelque chose associé. Les sociétés ou congrégations nouvelles allaient s'écartant de plus en plus" de la forme antique, la détaillant, pour ainsi dire, en divers instituts. Etait-ce donc que la vie religieuse ainsi comprise gravitât trop loin du Patriarche, et fût trop étrangère à son esprit? Comment le penser, puisque cet esprit est dans toute sa largeur celui qui fait les saints ?

En effet le xvnc siècle à son déclin nous montre un institut nouveau, voué tout entier aux œuvres extérieures de la charité, qui pourtant naquit en 1680 du vieux tronc bénédictin. Il existe encore florissant, sous le nom de Sœurs de la Charité et Instruction chrétienne de Nevers, et dut sa naissance au R. P. Dom J. B. Delavejme, Bénédictin, profès de l'abbaye de Saint-Martin d'Autun.

Le xvnic siècle n'a vu partout que des ruines.

Au Lendemain de la Révolution, un ancien bénédictin de Senones, Dom Fréchart, fonda l'institut, de nos jours si développé, dos Frères de la Doctrine chrétienne de Nancy, pour les écoles primaires par lesquelles, de toutes parts, en France, li charité s'empressait à refaire un peuple chrétien.

Le xix' siècle a vu se relever ou se fonder des congrégations nouvelles en nombre considérable, plus qu'aucun siècle de l'Eglise. C'était l'expression visible des nécessités de l'époque. La plupart de ces familles religieuses ont dû à saint Ignace ou à saint François leur croissance comme leurs débuts. Et pourtant on a vu, sous la même forme discrète que jadis, le Patriarche bénédictin reparaître à l'origine de quelques unes ; alors même qu'elles eussent semblé, par leur but et leurs moyens d'action, aussi éloignées que possible de la conception antique de l'état religieux. C'est dans notre histoire de famille, il est vrai, que nous trouvons les noms à citer (1); mais pourquoi devrions nous, par une réserve excessive, faire le jeu de ceux qui ont cherché à la nier, ou à l'obscurcir, parfois à la dénaturer? Xous n'entendons pas d'ailleurs exagérer l'importance du rôle discret qui fut en ces occasions celui de notre famille religieuse. Comme aux âges passés, ce fut souvent sa manière de faire sans bruit beaucoup de bien.

Xous pouvons donc, après une voix éloquente (2), redire que l'abbé Lacordaire assistait en 1S37 à la

(1) Il peut en être d'autres que nous ignorons, parce qu'ils •attacheraient à des congrégations qui auraient agi, comme la nôtre, sans bruit. Si nous ne les mentionnons pas, ce n'est certes pas dédain, mais seulement nescience.

(raison funèbre de Dom Guéranger, par Mgr Pie, évêque de Poitiers.

profession religieuse de Dom Guéranger, à Saint- Paul de Rome; et que l'année suivante il venait à Solesmes, réunir les matériaux de son Mémoire pour le rétablissement des Frères Prêcheurs en France. Nous pouvons dire de même que la Pologne vaincue vint, dans la personne de deux de ses défenseurs, panser quelque temps sa douloureuse blessure dans la paix de notre cloître solesmien, et que là germa la Congrégation religieuse et nationale des Clercs polonais de la Résurrection. C'est enfin par les soins et les labeurs du R. P. Dom C. Leduc, moine de Solesmes, que naquit et se développa l'institut des Sœurs Servantes des Pauvres, attaché à la Règle bénédictine, et pourtant aussi moderne que les nécessités auxquelles il fait vaillamment face. Elles ne vont, ces courageuses filles, qu'au chevet des pauvres ; et elles y vont où qu'ils se trouvent, portant avec elles les remèdes de l'âme et du corps. Elles ne songent guère à résoudre la question sociale ni à construire des théories, mais à suivre les préceptes et les exemples de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi vont elles au peuple, comme l'Evangile et l'Eglise l'ont de tout temps enseigné, avec la foi pour guide et la surnaturelle charité pour soutien. Ainsi ne mentent elles pas à leur origine ni à leur règle bénédictine; et le saint Patriarche peut il reconnaître son esprit, celui du christianisme tout simple mais complet, dans un institut qui d'abord semblerait étranger à la lettre de ses lois. Ainsi enfin achève de s'éclairer à son honneur ce que nous a montré la revue rapide que nous venons de faire, après ce que nous avions déjà vu par l'examen de sa Règle : saint Grégoire avait juste-

ment caractérisé le Bienheureux Père, en le déclarant tout plein de l'Esprit qui crée la sainteté sous toutes sos formes : aucune, même en dehors do

son domaine propre, n'a été repoussée de lui; à aucune il n'est demeuré étranger.

Bien aimé Patriarche,

Voilà donc que nous vous avons suivi dans votre existence mortelle autant que notre œil li Lima in a pu scruter l'horizon des âges lointains. Nous avons essavé de vous suivre dans la survivance que le culte de l'Eglise vous assure ici-bas. Si le crépuscule de la vie se prolongeait pour nous, peut-être nous serait-il donné de vous suivre encore à travers les formes successives et les vicissitudes humaines de l'œuvre fondée par votre sagesse. Mais quelle que soit l'heure marquée pour nous dans les décrets éternels, ô vous « dont la bonté dilate le cœur comme le soleil lit éclore la rose (1) », vous que le Seigneur a glorifié dans un trépas victorieux, veuillez écouter la prière d'un (ils qui a cherché toute sa vie à discerner vos traits dans les brumes de ce monde terrestre; et daignez les lui manifester sans voile, à l'heure où s'ouvrira pour lui l'horizon de l'éternité :

... ti prego, e tu Padre m'accerta,

S'io 730-s.so prender tau fa gratia, ch'io

Ti veggia con imagine scoverta 2).

I Paradiso, cant. XXII.

1) Ibid.

Nous réunissons sous ce titre un certain nombre de discussions qui eussent entravé la marche de notre récit, mais qu'il importe pourtant d'élucider ; car ce sont questions controversées, et nous devons justifier les opinions adoptées par nous au cours de notre travail.

Gassiodore et saint, Benoît.

En relevant des indices qui révèlent des relations entre Gassiodore et le Patriarche du Cassin, nous n'allons pas jusqu'à prétendre que l'illustre fondateur de Vivarium ait donné à ses moines la Règle bénédictine et qu'il doive être compté parmi les fils de saint Benoit. Cette thèse a été soutenue, il est vrai, par Dom Jean de Garet, bénédictin de l'abbaye de Saint-Ouen de Rouen (1679), en tête de son édition des œuvres de Gassiodore (1), à l'encontre de l'opinion de Baronius; mais en vérité l'argumentation est bien faible. Baronius se bornait à l'argument négatif : Gassiodore prescrit à ses religieux de Vivarium « d'obsera ver les Règles des Pères et les préceptes de leur propre « supérieur (2) » ; pas un mot de la Règle de saint Benoît, alors que c'était précisément le lieu de la mentionner si elle régnait à Vivarium ; donc elle n'y était pas observée. — A quoi l'on répond en s'évertuant à démontrer que « les Règles des Pères )> signifie la Règle de saint Benoit, attendu que le saint Patriarche a résumé et condensé dans son œuvre les préceptes des anciens Pères, etc. Nous croyons avoir assez établi, dans le chapitre consacré à la Règle, ce que signifie la double mention des Règles des Pères et des préceptes de l'abbé vivant, à savoir tout le contraire de ce que l'on a voulu y voir. Elle indique clairement que l'observance à Vivarium était celle qu'on trouvait alors partout excepté chez saint Benoit; et le fait

i P. !.. t. I.XIX.

2 Institut. Divin. Litter., cnp. xxxn.

est confirmé encore par l'existence des ermites qui forment ce que Ton pourrait appeler une section de l'œuvre de Cassiodore comme dans la plupart des monastères importants aux ve et vie siècles. Il n'en faut pas davantage pour établir que Cassiodore n'a pas adopté la Règle de saint Benoît, pour lui-même ni pour ses moines. Elle était d'ailleurs à peine rédigée quand il se retira dans la solitude.

C'est un enfantillage, en outre, que de prétendre tirer argument de locutions qui se retrouvent à la fois dans la Règle Bénédictine et dans les œuvres de Cassiodore, « milites Christi » par exemple. C'était le terme employé de toute antiquité, inscrit plusieurs fois dans les anciennes Règles. D'autres rapprochements n'ont pas plus de valeur; quand on lit ces locutions de part et d'autre avec leur contexte, on voit de suite qu'il s'agit de termes courants, qui se retrouveraient sous la plume de tout contemporain, sans aucun caractère spécial qui décèle une influence quelconque. A soixante-dix ans, Cassiodore avait son style, assez particulier même, et il n'était plus d'âge à s.e modeler aisément sur autrui.

Nous ferons cependant exception sur un point, où nous croyons constater réellement un souvenir de l'œuvre bénédictine ; et si Ton veut bien n'y voir que ce qui s'y trouve, cela devient une confirmation de notre opinion, qui est celle-ci : Cassiodore a vu et connu saint Benoît, il Fa tenu en grand respect, il a lu sa Règle, et personnellement en a gardé ce souvenir qui reste d'une lecture incidemment faite. Un trait saillant est demeuré dans l'esprit; Cassiodore l'a médité, il en a senti la valeur; et pour son enseignement spirituel, il s'est placé souvent au point de vue du Patriarche cassinien.

Il s'agit de l'échelle de Jacob. N'est-il pas vrai que tout lecteur qui aura pour une fois en mains la Règle de saint Benoit remarquera l'allégorie développée au chapitre vu? C'est la seule qui frappe les yeux dans tout le texte bénédictin. Cassiodore l'a notée, en effet; et son génie n'a pas eu besoin d'une longue étude pour y trouver tout ce que le

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