ASSIODORE ET SAINT BENOIT
saint Patriarche y avait caché sous la brièveté de la lettre, c'est-à-dire l'ascension de l'Ame en Dieu à la fois par l'exercice des vertus, la prière et la contemplation (1). Saint Benoit ne la lui a-t-il pas lui-même indiquée? Aussi en deux endroits au moins de ses œuvres y revient-il, sans nommer saint Benoit, il est vrai ; mais la vérité est le bien commun de tous les fidèles, et le Patriarche n'avait pas inventé celle-ci.
Dans le traité De Institutione divinarum Littcrarum, préface, nous lisons :
« Quapropter, dilectissimi fratres, indubitanter ascen- « damus ad divinam Scripturam per expositiones proba-
■ biles Patrum, velut per quamdam scalam visionis, ut
orum sensibus provecti. ad contemplationem Domini <( efficaciter pervenire mereamur. Ista est enim fortasse « scala Jacob per quam angeli ascendunt atque descen- « dunt, cui Dominus innititur, lassis porrigens manum, et •< fessos ascendentium gressus sui contemplatione sus-
• tentans. »
Dans l'exposition du psaume cxix, premier des psaumes graduels, il écrit : « Cum gradus audimus in psalmis, non terrenum aut •rporeis gressibus subeundum nobis aliquid suspicemur, sed mentis accipiamus ascensum. Ideo enim pra'missum est Canticum ut hoc potius ad animai pro-
■ vectum applicare debeamus. Sed gradus iste humilitatis « est ascensus, confessio peccatorum, sicut in i.xxxin"
psalmo dictum est : Ascensus in corde ejus disposuit in
convalle lacrimarum. Sic enim istos gradus ascendere
" merebimur, si pro delictis nostris prostrati Domino
" jugiter supplicemus. Sciendum est autem quod gradus
i isti ascensum tantum, non etiam putentur habere
• descensum... Quapropter jam beatorum esse credendi « sunt. qui projstante Domino nulla possunt deceptione
1 On peut voir le développement de cette pensée dans Yl'lxplication de la licrjle de saint Benoît, par un Bénédictin 1901), t. I, en. vu.
« submergi (1). Unde scalam illam Jacob pro parte aliqua « his gradibus fortasse non immerito dicimus compa- « randam : illa enim et ascendentes habuit et descen- « dentés : in istis vero gradibus beatorum solus ascensus « est. »
Il nous paraît difficile que ces deux citations soient tenues pour simples figures de rhétorique; et qu'on n'y voie pas un souvenir de la Règle bénédictine. Elles seraient plus significatives encore s'il était possible de citer tous les passages où, sans exprimer formellement l'idée de l'échelle allégorique, Cassiodore y revient pourtant par allusion, ne serait-ce que d'un mot.
Notons enfin un indice qui parait révéler, quoique moins clairement, une connaissance des usages bénédictins, c'est-à-dire l'énumération des heures de l'office divin, tant de nuit que de jour, selon la disposition que saint Benoît en a le premier faite : on trouve cette énumération dans la préface de l'Exposition des Psaumes.
Aussi ne nous taxera-t-on pas de légèreté si nous formulons une interprétation nouvelle d'un passage de cette même préface qui a exercé la sagacité des interprètes. Au moment d'entrer en matières, Cassiodore écrit ces mots :
« Quocirca, Pater apostolice, qui cœlestes litteras sanc- « tis moribus reddidisti, prœstante Deo, tua invitatione (( provocatus, abyssos divinos ingrediar ; qui clemens c( errata corrigis, nec severus imputas quod emendas. » Qui est ce « pater apostolicus » ? Est-ce le Souverain Pontife? — A l'époque où Cassiodore écrivit son Exposition des Psaumes, c'est-à-dire dans les premiers temps de sa retraite à Vivarium, vers 540 ou 541, le pape était Vigile (538-555), qui avait bien d'autres soucis que d'engager
(1) Ici se révèle l'homme d'Etat, naguère préfet du prétoire, ami de la précision. Il corrige l'allégorie bénédictine qui laisserait supposer, pense-t-il, qu'il peut y avoir descente et pas seulement ascension. Ce n'est pas ici le lieu de justifier saint Benoit, qui apparaîtrait plus profond que Cassiodore, même si l'on discutait ce point de vue partiel. 11 suffit ici d'avoir expliqué la divergence.