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à en donner la valeur: toute la partie relative au martyre de Placide et de ses compagnons est pillée dans la Persecutio Vandalica écrite en 487 par Victor de Vite (1). Dans celle-ci nous signalerons entre autres passages empruntés et transcrits textuellement par Pierre Diacre les §§. 2 et 1(> du livre 1 ; puis le livre V exploité en entier, surtout son §. 6 qui rapporte le miracle des langues coupées, un des plus célèbres prodiges qui aient ému le monde romain. Il eut en effet des témoins innombrables, partout où les Africains, martyrs de leur foi, allèrent porter leurs pas (2). Le faussaire du Cassin n'a pas hésité à embellir d'un miracle identique la passion de saint Placide. Nous renonçons à donner en détails la preuve de ce plagiat : il y faudrait des pages entières. Genres de supplices, discours, prodiges, tout est emprunté à Victor de Vite, pris çà et là, parfois en morceaux importants, souvent dans les mêmes termes. Ainsi au g. 70 des Actes nous retrouvons textuellement un passage entier du livre V de la Persecutio, complété par d'autres passages du même ouvrage. D'autres fois, pour les dialogues notamment, c'est une imitation évidente des paroles prononcées par les héros d'Afrique.
Après tout, l'on pourrait excuser encore un écrivain qui, mis en demeure de rédiger un récit suffisant pour fournir aux lectures de l'office nocturne, et dépourvu de renseignements authentiques, y aurait suppléé en empruntant des détails de caractère général à un récit presque contemporain de ses héros. Il y aurait eu chance que les choses se fussent passées ainsi... Mais chose bien plus grave, parce qu'il s'agit du fond même de l'histoire, les personnages que Pierre Diacre réunit autour de saint Placide sont personnages supposés ! Non point imaginaires; ils ont existé, mais sans rapport aucun avec Placide. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur le martyrologe hiéronymien, au V octobre. En voici
1 P. L. t. LVIII.
Voir le Comment, histor.de Dom Ruinart, P. L. col. 991-892.
les trois recensions publiées par de Rossi et Duchesne (1) :
BERNENSIS(fin VIITS.)
In Sicilia Placidi.
Eut ici et aliorum XXX. et alibi Barici.
Victor ini. Faust i. Pelagi.
In Gallia civitat. Va-
lentia Apollonaris epi.
In Gallia civit. Autissiodero Firmati diaconi et Flavianœ virg. Do sacrate.
Eptern. (704-711).
In Sicilia natalis Eutici et aliorum VIII et alibi Barici, Victurini Fausti Pelagi. | Gall. civit. Valeriaci Apollinaris ep. Autissiodo Firmati cliac. \ et Flavinœ virg.
Wissenburg. (primarius Fontanell. recensionis, — milieu du vme siècle).
In Sicilia Placidi.
Eutici et aliorum XXX et alibi Barici Yicturini Fausti Pelagi. In Gall. civit. Valentia dep. Apollonaris epi et in Gallia civit. Autissiodero
dep. scoru germanorum Firmati diac. et Flavianœ virg. Do sac rat ce.
Nous retrouvons donc là tous les personnages groupés par Gordien autour de saint Placide ; nous en avons souligné les noms. Gordien (Pierre Diacre), après avoir expédié lestement le vieux Donatus, qui ne se lisait pas au martyrologe, et dont il ne sera plus question, présente sur la scène tous les personnage du drame à l'ouverture du premier acte : « Sanctus autem Placidus una cum fratribus « suis Eutychio, Victorino, et Flavia virgine, Fausto, a Firmato diacono, simul etiam cura monachis xxx, « catenis vinctus... » etc. Ce sont tous noms pris au V octobre dans le martyrologe ; c'est la copie de la recension de Fontenelle qui paraît avoir suggéré l'idée de la parenté entre 'eux (2). Toutefois il y avait déjà confusion antérieurement à l'œuvre de Pierre Diacre, nous le verrons.
Voilà donc des Actes composés avec des saints qui ont existé, mais n'ont jamais eu de rapports entre eux; ils tiennent des discours empruntés à d'autres, et souffrent
(3) Acta SS. Bolland. Nov. t. II, pag. [129], III non. octobr. (I) On voit assez que cette constatation seule suffit à faire écrouler les prétendus actes grecs, eux aussi basés sur cette parenté.
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dos supplices imaginés par des bourreaux qu'ils n'ont jamais vus ! Ces bourreaux sont des Sarrazins, qui en effet renversèrent le monastère de Messine, mais trois cents ans plus tard.
La seule chose à faire d'un tel roman est de le laisser de côté : on n'en peut rien retirer de valable.
Faut-il alors dire que le culte rendu à saint Placide, premier martyr de notre Ordre, ne repose sur rien? Heureusement nous n'en sommes pas réduits à cette douloureuse constatation; mais il faut chercher les bases de ce culte en faisant abstraction de l'œuvre pseudo-gordienne. Une ou deux indications seulement pourront en être retenues, parce qu'elles ont trait à l'histoire du monastère de Messine dans des temps voisins du XIIe siècle.
Dans son Ckronicon Cassinense, Léon d'Ostie écrivait au début du xne siècle : « Beatum etiam Placidum opinio « est quod vir Domini Benedictus tune ad Siciliam miserit, « ubi pater ejusdem Placidi Tertullus patricius decem et « octo patrimonii sui curtes eidem viro Dei conces- « serit (1). w h'opinion ainsi enregistrée était alors plus qu'une vague tradition. Le chroniqueur cite en effet dans ces lignes le texte que donnait un martyrologe cassinien.
L'abbé Didier, qui en 4085 succéda sur la chaire de saint Pierre à saint Grégoire VII, avait fait rédiger ce martyrologe, dont Gattola, et après lui Mabillon, se sont charges d'affirmer l'âge et l'authenticité (2). On y lit ces mots :
" III Non. Oct. Apud Siciliam natale S. Placidi beatis- « simi martyris, cum sociis suis Eutichio, Victorino, et
1 Chron. Cassin. Lib. I, § 1.
2 Bolland.. page 72.
« aliis triginta. Pro quo pater ejus Tertullus patricius « decem et octo patrimonii sui curtes beatissimo P. Bene- « dicto obtulit. » Ces mots sont en écriture lombarde, et de la première main, Mabillon Ta constaté expressément.
Nous trouvons donc vers l'an 1080 au Cassin :
Le culte de saint Placide martyr, disciple de saint Benoît et fils de Tertullus ;
La créance que le martyre a eu lieu en Sicile, où Benoît avait envoyé Placide ;
Déjà une confusion dans les noms : Eutichius et Victorinus deviennent compagnons de saint Placide. Ils ne sont pas encore ses frères, et on ne lui donne point encore de sœur; Faustus et Firmatus diaconus demeurent hors de la scène. Nous verrons plus loin l'origine probable de cette erreur (1).
Notons enfin la tradition des domaines donnés en Sicile par Tertullus : elle s'appuyait originairement sur la bulle de saint Zacharie confirmatoire des biens du monastère, quoi qu'il en soit de l'authenticité de ce document tel qu'il nous est parvenu.
Ainsi au xie siècle, il n'y avait pas une hésitation sur l'identification du martyr Placide nommé au V novembre dans les martyrologes, et le disciple de saint Benoît était bien celui qu'on honorait à ce jour.
En remontant plus haut, nous trouvons des litanies fort anciennes, soit au Cassin, soit à Saint -Vincent du Vulturne, et qui datent du xe siècle, peut-être du ixe, d'après Dom Ruinart et le cardinal Bona (2). Là nous ne lisons plus que le nom : Sancte Placide, placé immédiatement après saint Benoît et saint Maur. C'est bien la preuve d'un culte, mais sans qualification. Or, quel titre pouvait avoir à la vénération Placide, l'enfant de Subiaco, tombé dans l'eau, sauvé par saint Maur, si l'on n'en savait rien autre chose? Avec la meilleure volonté du monde on ne pouvait
1) Les prétendus actes grecs ne firent leur apparition qu'en 1115, et l'œuvre de Pierre D. plus tard encore. (2) Bolland., pages 71-72.