‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 88 sur 102 · SAINT PLACIDE M9Î · texte numérisé non relu

SAINT PLACIDE M9Î

trouver dans cet unique récit des Dialogues matièiv à canonisation. D'autre part, si ce saint Placide n'était pas le martyr de Sicile, il se trouvait que nulle abbaye, nulle égttse, ne se réclamait de ce confesseur, de cet enfant aimé de saint Benoit; que nulle part on ne pouvait signaler sa tombe ni ses reliques. 11 faut pourtant admettre que le culte se basait sur quelque chose. Ce ne pouvait donc être que sur l'identification de saint Placide avec le martyr de Sicile.

Pareille conclusion se corrobore d'une affirmation donnée avec insistance marquée par Pierre Diacre, dans les dernières lignes de son œuvre. Il tient à constater que l'église de Saint-Jean-Baptiste à Messine, où reposaient les corps de saint Placide et de ses compagnons, avait été appelée ïcglise de Saint-Placide depuis l'époque de la sépulture jusqu'à la conquête sarrazine, vers 880, où l'église Saint-Jean fut ruinée et les moines mis à mort ; que même ce vocable avait persisté jusqu'à l'arrivée des Normands, dont le duc Roger, fils de Guiscard, chassa les Sarrazins, fin xie siècle. Ce sont là constatations historiques pour lesquelles Pierre peut être un témoin recevable. L'appellation qu'il revendique pour l'église était ' seulement celle du langage populaire et courant ; officiellement saint Jean-Baptiste demeurait le titulaire, et du xii" siècle jusqu'à nos jours il paraît comme tel dans les pièces officielles. Nous pouvons cependant accepter l'affirmation de Pierre D. comme vraie, si on la réduit à l'usage courant, et comme attestation que les moines du x' siècle, en invoquant saint Placide, voyaient bien en lui le martyr de Sicile (1).

Autre confirmation. Il paraît évident qu'il exista, au ix* ou x" siècle, un récit des Actes de saint Placide auquel Pierre D., et avant lui le martyrologe cassinien du xie siècle, empruntèrent des détails, notamment la

(1) Linvocation sancte Placide vient dans ces litanies après les noms de saint Benoît et de saint Maur, et non parmi les martyrs. Mais les Bollandistes admettent que les moines ont réuni là trois noms qui ne se séparaient pas dans la tradition bénédictine.

confusion des noms que nous avons déjà remarquée à son début dans ledit martyrologe. Quand Pierre D. dit que le pape Vigile et ses quarante-neuf successeurs confirmèrent la donation par Tertullus de ses domaines de Sicile, il nous conduit à la fin du ixe siècle. Au jugement des Bollandistes (1), ce nombre de quarante-neuf indiquant le terme des confirmations pontificales, marquerait aussi la ruine de l'église Saint-Jean (dite de Saint-Placide) ; et il y aurait eu alors quelque chose d'écrit, des actes du martyre, dans lesquels Pierre D. aurait trouvé ce nombre 49, et où les confusions déjà relevées par nous auraient commencé à se produire. Mabillon (2) déclare avoir vu au Cassin un exemplaire des Actes de saint Placide, que d'après l'écriture il date du xe siècle. Ce seraient ceux que nous venons d'entrevoir (3). Il n'importe pas ici d'en savoir la valeur : ils n'en pouvaient avoir d'autre que de relater la tradition locale de Messine. Mais pour nous cela suffit, puisque nous voyons cette tradition identifier le fils de saint Benoît avec le martyr sicilien du même nom ; c'est donc le sens qu'il faut donner aux invocations liturgiques mentionnées à cette même date, xe siècle, chez les moines de l'Italie méridionale. C'est auprès d'eux, comme en Sicile même, que les Normands de Naples la recueillirent, et en constatèrent la persévérance après deux siècles de domination sarrazine. L'abside de l'église Saint-Jean montra les deux vers suivants, qui y furent inscrits lors de sa restauration par le duc Roger, fin xie siècle :

Relliquias Placidi célèbres, Messana, perennes. Hic jacet, hic sœvam pertullit ille necem (4).

(1) Page J07, n° 182.

(2) lter ItaL. t. I, page 125.

(3) Le Dr. Grùtzmacher parait reconnaître aussi l'existence de ces premiers Actes, qui auraient été la source des compositions du xi i" siècle ; et il les considère comme une œuvre du ix" siècle : « Dièse « Vita Placidi) auch eine ganz unhistorische Légende aus dem « neunten Jahrhundert ist. » (Die Bedeutung Benedikts von Nursia und aeiner Hegel in der (ieschichte des Monchtums, page G. Berlin, 1892.)

(4) Apud Bolland., page 103.

SAINT PLACIDE 'lO!

Nous sommes donc remontés du xnc au ix° siècle, constatant la tradition qui identifiait saint Placide martyr à Messine avec Placide l'enfant de Subiaco. Le motif de son passage en Sicile nous a été connu par cette même tradition.

Nous arrivons ainsi au vme siècle, c'est-à-dire à l'époque où furent écrites les trois copies du martyrologe hiéronymien qui nous ont prouvé la fausseté des Actes du xn" siècle. Sont-elles pour cela contraires à la tradition qui va du ixe au xne, quant à l'identification de saint Placide ? Loin de l'admettre, nous croyons trouver dans ces documents une base solide pour notre tradition.

La copie d'Epternach, la plus ancienne des trois, celle qui garde le plus fidèlement (non pas sans erreurs) la version primitive, ne mentionne pas Placide ; c'est au début du vme siècle. Les deux autres le nomment en tête ; c'est dans la seconde moitié du même siècle. D'où vient cette divergence? Erreur peut-être du copiste d'Epternach, qui aurait oublié le premier nom du laterculus ? Ce ne serait pas un exemple isolé, certes. Pourtant telle ne peut être ici la solution ; car il faudrait admettre que le copiste se soit encore trompé en inscrivant VIII compagnons du martyre, là où il aurait dû lire XXX comme dans les deux autres recensions.

Une telle hypothèse serait toute gratuite, et de plus invraisemblable. On admet aisément une omission, un nom estropié, une transposition, voire une répétition, toutes erreurs que la pratique démontre faciles. Mais le premier nom oublié, puis tout de suite après deux chiffres aussi différents à l'œil pris l'un pour l'autre, c'est inadmissible.

C'est donc alors un cas à peu près unique dans les

transcriptions des martyrologes ; le cas d'un nom introduit dans le texte ancien, et non pas à la suite, mais en tête même du laterculus. Il faut justifier une telle conception. Pour cela il faudra des circonstances non moins exceptionnelles : un martyre illustre par le nombre des victimes comme par leur qualité ; que ce martyre ne soit pas de date très ancienne, au moins qu'il n'ait été connu qu'à une •époque tardive ; enfin que soient survenues des circonstances très spéciales, qui l'ont fait inscrire avec honneur particulier dans certaines copies du martyrologe tandis qu'elles n'ont pu influer sur de plus anciennes.

Or ces conditions diverses, nous les trouvons remplies par l'histoire bénédictine générale, et en particulier par la tradition sicilienne au sujet des martyrs de Messine. D'après celle-ci, leur nombre était grand, leur chef était un disciple préféré de saint Benoît. Leur martyre est d'époque tardive, et ne fut connu au loin que plus tard encore. Et c'est ici qu'intervient l'histoire générale de l'Ordre.

Jusqu'à saint Grégoire, nous le disons ailleurs, la Règle du Cassin et son auteur sont à peine connus hors de l'Italie. Pendant tout le vne siècle et le commencement du vnie, hors de Rome et de l'Italie péninsulaire, le nom de Benoît n'exerce qu'un prestige très restreint ; il n'a pas de fête au calendrier liturgique; sa Règle n'avance qu'en silence, mêlée à plusieurs autres (1). C'est seulement avec saint Grégoire II, par lui, par le pape saint Zacharie, par saint Boniface en Allemagne, soit de 715 à 750 environ, que l'œuvre de saint Benoît s'épanouit, devient partout prépondérante, et que le culte du Patriarche fleurit. Le Cassin se relève; les moines bénédictins sont partout dans les basiliques romaines; la Règle bénédictine prend partout le pas sur les règles rivales. On conçoit que les saints de l'Ordre, comme Benoît lui-même, commencent dès lors à être connus et vénérés dans l'Europe qu'ils

(1; Voir ci-dessus pages 337, 341 et suiv.

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conquièrent. Rien de surprenant si le proto-martyr de l'Ordre, entouré de nombreux compagnons, reçoit alors, et seulement alors, une place d'honneur dans le martyrologe copié par les moines.

Mais quand ce mouvement d'efflorescence est inauguré, déjà la copie d'Epternach est écrite (704-711); Boniface n'est pas encore venu succéder à \Villibrord dans sa lointaine mission ; Starm son disciple, n'a pas rapporté encore en Germanie les traditions du Cassin. Et la tradition relative à saint Placide, qui évidemment partira d'Italie, n'est certainement pas parvenue en ces régions. Nous nous expliquons donc tout naturellement qu'il ne se trouve là aucune mention de saint Placide. Au contraire les copies de Berne et de la recension de Fontenelle, qui datent de la seconde moitié du siècle, portent cette mention : c'est pleinement d'accord avec la poussée générale (et incontestable historiquement) qui s'est produite de 700 à 750 (1).

Ainsi se trouvent réalisées les conditions toutes spéciales qui étaient nécessaires à justifier l'exception que nous indiquions. Elles ne peuvent se rencontrer ailleurs que dans l'histoire de l'Ordre bénédictin : c'est donc bien le Placide bénédictin qui est visé par les deux copies du martyrologe.

Tout de même l'adjonction ne s'est pas faite sans une certaine confusion. L'accroissement du nombre VIII, porté à XXX, paraît bien indiquer qu'on a voulu ne faire qu'un groupe de Placide, Euticius et leurs compagnons, réunis ainsi avant les mots et alibi. En bonne règle il eut fallu écrire : « Placidi et sociorû..., Eutici cum aliisVIII, « et alibi... » Car dans la rédaction adoptée nous ne savons plus combien de compagnons assigner à Placide. Faut-il en effet compter dans les XXX du Bern. et du Wissenb. les VIII de l'Eptern. ? Ou croire que ceux-ci ont été définitivement éliminés ? Manifestement le scribe du document

1 Notons que dans ces deux copies la mention des compagnons prouve assez que Placide et Kutichius sont considérés comme martyrs.

copié par le Bern. et le Wissenb. s'est quelque peu embrouillé. Comment y voir clair maintenant ?

Heureusement la terre elle-même a parlé; sachons quel témoignage elle a rendu à l'autre extrémité de la chaîne traditionnelle.

L'église Saint-Jean-Baptiste, sur le bord de la mer à Messine, fut, avons-nous dit, relevée par le duc Roger vers l'an 1097. L'abside reçut des peintures représentant saint Placide et ses compagnons, avec le distyque cité plus haut. Il n'est pas douteux que cette restauration ne fût due premièrement à l'influence cassinienne, les conquérants de la Sicile venant de Naples.

L'église passa bientôt aux chevaliers de Malte et leur demeura désormais. En 1588, on y entreprit des réparations et modifications, qui en somme équivalaient à une reconstruction; il ne s'agissait de rien moins que de mettre la façade et l'entrée à la place de l'abside, et vice versa (1). Il fallait donc démolir les trois absides, l'autel majeur, et dans son voisinage certain autel ancien, placé contre un pilier, au côté de l'évangile, sous le vocable de saint Placide (P).

Or il advint qu'en creusant la terre pour les fondations de la future façade, à une profondeur de trois à quatre mètres, les ouvriers heurtèrent un caveau de briques (B), autour duquel un mur (AAA) formait une sorte d'enclos. Les briques enlevées laissèrent voir un grand sarcophage de marbre (BB) mesurant environ quatre pieds sur huit (2m,75 X lm,30). Il fut ouvert et l'on y trouva quatre squelettes, dont trois côte à côte, et le quatrième dans

(1) Nous suivons la relation donnée par les Bolland., op. cit., page 105 et suiv. Le croquis ci-contre reproduit du plan donné par eux comme par Mabillon (Annal., t. 1) ce qui est nécessaire à l'intelligence des faits.

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