‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 91 sur 102 · SAINT PLACIDE \ I I · texte numérisé non relu

SAINT PLACIDE \ I I

translation qui évidemment fut faite plus tard de ces squelettes, dans l'impossibilité de reconnaître lequel des quatre était celui du saint, et pour ne pas rompre ce groupe auqueJ paraissait s'attacher un souvenir devenu indéchiffrable, on aurait pris le parti de les placer tous quatre, comme on pouvait, dans le sarcophage (I).

Quant aux « compagnons » du martyre, les constatations faites nous disent ce qu'il en faut penser. L'étage des sépultures primitives donna en 1588 trente-trois corps, plus quelques autres en 1610, soit un total de trente-cinq à quarante. Il nous paraît donc que le martyrologe, en inscrivant à partir de 750 environ le nombre XXX à la place du nombre VIII, n'a plus compté que les compagnons du martj-re de saint Placide, en chiffres ronds, abandonnant ceux d'Euticius, que la terre gardait pourtant. Tous réunis donnent bien le chiffre total dos corps retrouvés.

Qui étaient ces « compagnons » ? Tous des moines ? Evidemment non. Ni Euticius ni ses VIII n'étaient moines, selon toute apparence, en tous cas pas moines cassiniens. Parmi les autres nous voyons une tète de femme reconnue, et un corps d'enfant en bas âge. Il est même très possible, sinon très probable, qu'on eût pu faire des constatations analogues parmi les autres squelettes. Celles-ci suffiraient d'ailleurs pour montrer que les victimes ont été de toutes conditions comme de tout âge. Evidemment il y eut irruption subite d'ennemis redoutés ; les gens d'alentour se précipitèrent dans la petite église où dormaient déjà saint Euticius et les siens et où Placide se trouvait. V avait-il un moutier attenant, ou une simple

1 11 faut noter que dans ce sarcophage on avait trouvé, disait-on. un vase renfermant la langue de saint Placide. 1 .a mais-xi des .Jésuites réussit à se 1 assurer et la mit au trésor des reliques. Mais il nous P''ir?iit qu'il y eut là une coupable supercherie, à moins qu'on se soit trompé sur le contenu du vase : une langue du vr siècle, même desséchée et probablement méconnaissable. Nous ne demanderons pas qui l'avait ramassée après le déparl des bourreaux. Nous nous contentons de répéter que le miracle de la parole articulée après résection de la langue fait partie du système d'emprunts qui reste à la charge du faussaire.

habitation presbytérale ? Ou bien Placide comme les autres courut-il chercher refuge auprès de l'autel des martyrs? Nous l'ignorons absolument. Bref une trentaine de personnes se trouvèrent avec lui dans la petite église primitive dont la memoria occupait le fond. Les bourreaux y pénétrèrent, et les réfugiés devinrent les martyrs. C'est tout ce qu'il est aujourd'hui permis de conclure.

Ces bourreaux, quels étaient-ils ? Sur ce point encore on ne peut plus faire que des conjectures. Il ne saurait être question des Sarrazins, surtout des Sarrazins d'Espagne. Les événements des ixe-xiL' siècles ont manifestement suggéré cette désignation, sans fondement possible au point de vue historique. Tenons compte de la tradition cassinienne relatée par Léon d'Ostie (ci-dessus page ...), laquelle pouvait s'appuyer sur des Actes que nous avons entrevus aux ixc-xe siècles ; nous admettrons que saint Benoît lui-même a envoyé Placide en Sicile ; et qu'il pouvait bien s'agir des intérêts matériels du monastère cassinien dans l'île. Cela reporte la pensée à la période nécessairement troublée qui suivit le passage de Bélisaire vainqueur des Vandales ; et c'est sur quoi nous basons notre récit. Dès lors il serait permis de songer à des écumeurs de mer, débris de la marine naguère puissante du royaume vandale, précurseurs des pirates barbaresques qui durant tout le moyen âge et jusqu'à 1830 ont infesté la Méditerranée. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, dans les traces qu'ils ont laissées sur le lieu du martyre, on a relevé certains indices qui concordent avec le roman de Pierre D. Celui-ci a cherché dans un document contemporain de saint Benoît ; il a touché plus juste qu'il ne pensait, lui qui nous parle de Sarrazins, lorsqu'en réalité il a fait agir des Vandales tels que les lui fournissait l'œuvre de Victor de Vite. Mais ces analogies, d'ailleurs peu accentuées, entre son récit et les indices matériels relevés à Messine, ne prouvent pas du tout que son œuvre soit celle du moine Gordien supposé témoin oculaire.

SAINT PLACIDE 'il.'l

Enfin, à quelle époque aurait eu lieu la translation des quatre corps réunis dans le sarcophage ?

Nous la placerions à lépoque de la reconstruction de

lise par le fils de Robert Guiscard, fin xi" siècle. nme nous le dit le plan de 1588, si défectueux qu'il soit, pour construire les absides on trouva certainement, à cette date, le mur AA de la mcmoria, sur lequel passa partie la nouvelle maçonnerie. Le sarcophage central ne put demeurer inaperçu dans les fouilles. Il est certain d'ailleurs que l'on s'occupa tout spécialement de saint Placide et de ses compagnons dans ces circonstances, puisque la peinture de l'abside nouvelle les représenta, avec le distvque cité plus haut (page ...). Sous quelles formes, et dans quelle attitude ? Les archéologues des \vi"-xviie siècles n'ont eu garde de nous le dire. Mais la translation aura fourni quelque indice de la présence d'une femme, et une femme aura été représentée parmi les martyrs. Quelques années après, Pierre D. aura pris là l'idée d'introduire dans son récit la vierge Flavia (ou Flavienne) qui figurait tout justement au martyrologe du V octobre, pour en faire la sœur de saint Placide aux dépens du diacre Firmatus son véritable frère, d'ailleurs associé lui aussi à tout le drame.

De même les recherches nécessitées pour cette translation auront remis au jour la sépulture et l'épitaphe d'un certain Sextus Pompeius Phœbus, située dans le voisinage immédiat des corps saints. Pierre D. s'est hâté d'exploiter cette nouvelle donnée ; sous sa plume Pompeius est devenu, on ne sait pourquoi (1), le commandant supérieur de la marine à Messine, en changeant toutefois son surnom de Phœbus en celui de Cilius. Comme l'épitaphe était en grec 2 , il se peut bien que la différence tienne simplement à une lecture fautive de la

1 A moins que ce ne soit en mémoire des campagnes navales do as Pompée contre César.

2 Elle disait seulement: « Sextos Pompeios Phoibos venu de Rome

■ repose ici. ■

part de celui qui a renseigné Pierre Diacre. Seulement rien ne nous garantit que la tombe de Pompeius fût de la même époque que la sépulture des martyrs ; et nous ne voyons là que la continuation du procédé de l'écrivain; procédé qui ne lui est pas particulier, bien il s'en faut. En résumé, le culte de saint Placide nous apparaît fondé sur une tradition monastique bien constatée, qui passa dès le vme siècle dans le martyrologe, se déforma au xie et s'altéra tout à fait au xne dans les Actes forgés à cette époque ; elle dura jusqu'à la fin du xvie siècle, où une découverte authentiquement contrôlée vint affirmer le fond. Mais nous ignorons les circonstances certaines du martyre, et sommes réduits sur ce point à quelques conjectures. Le nombre des victimes associées au martyre nous est seul connu avec certitude. Quant aux frères et sœur attribués à saint Placide, il les faut rendre à l'Eglise d'Auxerre et aux autres qui en sont les possesseurs uniques et légitimes.

Saint Maur.

Nous nous appuyons, dans notre récit, sur la Vie de saint Maur écrite au ixe siècle par Odon, abbé de Glanfeuil, qui déclare donner seulement une meilleure édition de la même Vie rédigée au viL' siècle par Fauste, compagnon de saint Maur. Cette œuvre d'Odon a été tellement décriée par la critique, elle est si bien classée parmi les apocryphes les moins dignes de foi, que nous devons justifier le crédit dont elle bénéficie à nos yeux. Nous reproduisons donc ici, avec des retouches assez notables, un travail que nous avons naguère publié dans la Revue de V Anjou (1), pour réhabiliter l'œuvre d'Odon, non dans tous ses détails, mais quant au fond du récit. Cette seconde édition nous permettra, en outre, de répondre aux critiques adressées à la première, et d'en faire voir la faiblesse, ou peut-être quelque chose de pis.

Aux débuts du ixe siècle, sur la pente d'une colline au bord de la Loire, s'élevait une petite église où reposait un corps saint entouré de la vénération publique, le corps de saint Maur, auprès duquel veillaient quelques chapelains:. Mais autour de cette église on ne voyait plus guère que

l) Janvier-mai 1003.— Tiré à part. Paris, Picard.

ruines, à part les maisons du hameau rangées un peu plus loin le long du fleuve. La tradition locale les attribuait à un certain Gaidulf, qui avait possédé le domaine au temps des commendes militaires, sous Charles Martel ou Pépin le Bref. Vers l'an 820 pourtant, un mouvement inaccoutumé fut remarqué. Au pied de la colline, audessous de Téglise de saint Maur, on voyait des constructions s'élever lentement, et une seconde église, plus spacieuse quoique modeste encore, dessinait sa silhouette. On disait, et c'était vrai, que le comte Rorigon, posses seur de cette terre par donation de l'Empereur Louis le Pieux, avait entrepris la restauration du monastère qui autrefois s'était élevé en ce lieu, et dont les habitants de Glanfeuil avaient entendu parler par leurs pères.

En effet, de concert avec sa femme la comtesse Bilechilde, le comte avait reconstitué là une abbaye, dont ses largesses avaient assuré la vie et qu'il avait peuplée avec des moines de l'abbaye des Fossés près Paris. De là, quelques années plus tard, partit ce religieux nommé Gherfred, qui s'en fut mener la vie érémitique au fond de la Bretagne, au pays de Poher et des monts d'Arrée(l), et qui fut en 832 envoyé par Dieu à saint Convoïon et à ses premiers compagnons pour établir la règle bénédictine dans leur nouvelle fondation de Redon. Le nom de Saint-Maur de Glanfeuil fut ainsi connu en Bretagne, et le monastère angevin devint un nouveau but de pèlerinage pour les Bretons : témoin ce machtiern nommé Anowareth, qui y vint avec plusieurs compagnons en dévot pèlerin, Tan 843, y fut favorisé d'une apparition de saint Maur en habits de diacre, et en fut si touché qu'il donna au monastère son vaste domaine d'Anast(2), par acte authentique de cette même année (3). Dix ans

(i) Au lieu dit aujourd'hui Locqueffret, canton de Plevben (La Borderie, Hist. de Bretagne, t. Il, pape 37).

(2) Dont le nom fut depuis Maure de Bretagne.

(3) Marchegay, Archives d'Anjou, I, pp. 363, 3f>'i. — Cf. La Borderie, op. cit.. p. 284.

SAINT MAT II 'l 1 1

plus tard, il revint et se fit moine à Glanfeuil, où il mourut.

La prospérité matérielle s'accusait donc pour la petite abbaye restaurée, qui dans le cours des siècles n'en devait guère connaître autant. En 839, le comte Rorigon avait ajouté encore à ses largesses en faveur du monastère « de Glanna où repose le corps de Maur, le confesseur « du Christ l). » Il lui avait donné son fils Gauslin ; son frère Gausbert en était abbé. De même que l'évèque d'Angers, celui de Poitiers, nommé Ebroïn, cousin du comte et tout à l'heure archichapelain du palais de Charles le Chauve, prenaient l'abbaye sous leur protection; et de ^ ' à 850, quatre diplômes du prince, à la requête de L'archichapelain, firent largesses à Glanfeuil, qualifié de a lieu vénérable »; la sépulture de saint Maur fut par trois fois affirmée dans ces documents, comme aussi la tradition de la vie monastique pratiquée à Glanfeuil dans des temps plus anciens (2). L'évèque de Poitiers, en effet, affirmait par la plume de la chancellerie royale « avoir « relevé le monastère depuis les fondations pour lui • rendre l'état et la religion de l'ordre monastique et « lavoir ramené, sous tous les rapports, à la vie qu'on

y avait autrefois pratiquée 3). »

En ces mêmes années, Gauslin fut établi et béni abbé ;

1 Marchegay, op. cit., p. 378. Ce nom de Glanfeuil ( Glannafolium a < xercé les chercheurs d'étymologies. Pour nous, il faut y voir comme racine un nom d'homme, celui du possesseur primitif du domaine ; d'où le nom de Glanna donné simplement à ce lieu dans plusieurs chartes. Fustel de Coulantes a établi que telle était l'origine de la plupart des noms de domaines gallo-romains. M. Planiol La

ation d'A nouuareth, 1894) donne pour étymologic le mot celtique glann rive d'un fleuve) et folium qu'il traduit par maison de plaisance ou château.

2 D. Bouquet, Hist. des Gaules, t. VIII, Dipl. Caroli Calvi, n" 58, 70, 101. — » Uni B. Maurus humatus reverenter veneratur. — Ubi ■ lauri sacrum corpus habetur humatum. — S. Mauri monasterio,

ubi ipse veneranter humatus colitur. »

3 Dipl. n" 70, année 847 : «... in statum et religionem monastici dinis funditus restruxisse. atque in habitum quo olim excultum

rat omnimodis reparasse. - Olim ne veut pas dire vingt-cinq ans: et d'ailleurs ce laps d'années ramènerait juste an moment où la restauration fut commencée, par conséquent au moment où elle était nécessaire. Il y a donc eu. en remontant à partir de 820 environ, un" période de ruine, et c'est avant celle-ci qu il faut chercher l'habitua quo olim...

et, sans attendre davantage, il résolut de procéder à l'élévation des reliques de saint Maur (vers 847). La tombe fut ouverte, et l'on trouva dans un sarcophage de pierre tout simple les ossements du saint. On nous dit que l'abbé Gauslin rédigea de cette solennité un procèsverbal où se lisaient ces mots : « Le même jour, furent « retrouvées les reliques du proto-martyr saint Etienne, « aussi nettes et intactes que si elles avaient été enfer- « mées là depuis quelques heures. Ce sont celles que « l'abbé Bertulf, au temps du roi Clotaire, avait déposées « dans une cassette de bois auprès du tombeau du susdit « Père Maur, par vénération pour lui. Dans la même « boîte fut trouvé un petit morceau de parchemin très « ancien, dont l'écriture était presque effacée par le « temps, au point qu'il fallut s'ingénier pour arriver à la « déchiffrer. On réussit enfin à reconstituer le texte sui- « vant : Ci repose le corps du B. Maur, moine et diacre, « qui vint en Gaule au temps du roi Théodebert et « sortit de ce monde le dix-huit des calendes de février. « — De même, dans une autre petite boîte, déposée à la « tête du sarcophage, et noyée dans du sable, pour la « conserver sans doute, étaient des reliques de l'apôtre « Pierre (1). » Dix ans plus tard, on disait à Glanfeuil que huit personnes, très bien connues, avaient été guéries de diverses infirmités, lors de l'élévation des reliques à laquelle elles assistaient.

Telle était donc, au milieu du ixe siècle, la tradition du monastère, quant à sa restauration et à ses origines, quant au corps saint qu'il renfermait. Elle considérait son saint Maur comme le fondateur de Glanfeuil ; elle savait qu'il était venu en France au temps du roi Théodebert, et très probablement on l'identifiait avec le disciple de saint Benoît; mais aucun monument écrit, que nous sachions, n'affirmait ce dernier point. On savait qu'il avait été

(1) Ce procès-verbal nous est fourni par Odon de Glanfeuil, dans son récit de la restauration du monastère.

SAINT MAUR 'llî)

enseveli là par son successeur Bertulf; que la dévotion populaire avait, depuis lors et sans interruption, entouré son obeau. La tradition disait encore que le monastère avait été détruit dans la seconde moitié du vin" siècle, puis restauré comme on vient de le voir. Et c'était tout ce qu'on ait en 863, lorsque l'approche des Normands obligea le nouvel abbé, Odon, à mettre le saint corps en lieu de sûreté. Il le conduisit en Bourgogne. De là il retournait à son monastère, quand au passage de la Saône il fit la rencontre d'un groupe de pèlerins, qui revenaient de Rome par la grande voie de communication entre l'Italie et le Centre de la France. Tout en devisant, Odon découvrit dans la besace d'un clerc, qui regagnait le Mont Saint-Michel, une biographie fort ancienne de saint Maur le disciple chéri de saint Benoît, venu du Cassin à Glanfeuiî. Sa joie fut grande, car cette biographie, dont le manuscrit était fatigué par un très long usage, était l'œuvre d'un des compagnons de saint Maur, retourné en Italie après le décès du second abbé de Glanfeuil. Elle révélait la vie du saint, sur laquelle à Glanfeuil on n'avait aucun renseignement de détail, hormis ce qu'en disaient les Dialogues de saint Grégoire. Mais, comme elle était écrite dans le latin populaire d'Italie au vie-vne siècle et manquait de précision sur certains détails de personnes et de lieux, Odon se mit en devoir de la traduire en meilleur langage et d'en éclaircir le texte ; c'est son œuvre qui nous est restée.

Tout cela, c'est lui qui nous l'a raconté ; lui aussi qui nous a fourni ce que nous savons de la tradition antérieure de Glanfeuil, lorsqu'en 868, après Le retour du corps saint de Bourgogne à l'abbaye des Fossés, il écrivit l'histoire de la ruine et de ta restauration de Glanfeuil avec celle de la translation des reliques. A-t-il inventé? est-il un témoin fidèle ? telle est la question. Le moyen âge tout entier accepta Fœuve pour authentique et les récits qu'elle contenait pour véridiques; non qu'on n'y vît des difficultés chronolo-

giques, fort nombreuses en effet ; Sigebert de Gembloux les a remarquées, mais n'a pas pour cela douté de l'authenticité, ni contesté la signature de Fauste(l). Il a fallu arriver jusqu'au protestant Basnage(2), suivi par bien d'autres, qui tous se répètent et le plus souvent de confiance, pour voir reléguer aux pires apocryphes le travail d'Odon de Glanfeuil. Les erreurs historiques y abondent en effet, bien aisées à relever; Mabillon, d'Acherj, Ruinart ne les ont pas dissimulées ; mais ils se sont gardés de conclure à l'imposture : en quoi ils furent sages. Aujourd'hui même, un adversaire aussi déclaré que feu le professeur Giry avoue que « toutes les « erreurs qu'on peut relever (dans l'œuvre d'Odon) sont « insuffisantes à prouver qu'il na pas existé une vie priu mitive, altérée comme à plaisir par les remaniements m maladroits de celui qui se donne comme son éditeur du « ixe siècle. Aussi les érudits les plus prudents se « bornent-ils à déclarer ce texte peu digne de foi ou « suspect, en évitant de se prononcer catégoriquement « sur son authenticité (3). » Les modernes Bollandistes sont moins réservés; et pour eux l'œuvre d'Odon est celle du « pseudo Fauste, non-valeur absolue. » Cela est dit dans un article qui pourtant approuve comme « souve- « rainement intéressante » la Communication de Giry d'où nous venons d'extraire un paragraphe (4). Il est vrai

i) « Quia ergo ille (Faustus) scripsit quce viderat, quomodo hoc

proposition initiale soulignée ci-dessus ; ce qui laissait entendre que le chroniqueur était tout près de rejeter aux apocryphes la ^ ita Mauri, alors qu'il accepte Faustus pour l'auteur dune œuvre dont il signale seulement les défauts.

(2) Hist. de l'Eglise depuis J.-C 2 vol. fol. Rotterdam 1699. Saint Romain, saint Placide et saint Maur fournissent successivement le thème des attaques de Fauteur.

i3) Hibliotk.de i Ecole des Chartes, 1896, t LVII, page 150.

(4 Analecta Bolland., 1896, page 355. - Ch. Revue des Q. Histor.. juillet 1903, où le R. P. Delehave, Rolland., range l'œuvre d'Odon parmi les « faux audacieux, produits du mensonge et de l'ambition » dont « <m se détourne avec mépris, tout en admirant la simplicité de « leurs dupes ». — Le diapason de la critique ne saurait guère devenir plus aigu ; il n'en est pour cela pas plus juste. Une de ces dupes si simples avait nom Mabillon.

que cette Communication avait pour but de signaler un

document du ixe siècle, qui aurait été le modèle sur lequel Odon aurait copié son travail : nous en parlerons plus loin. Les Bollandistes voient en cela « le dernier « coup porté à un document abandonné par tous les his- « toriens sérieux. » Plaise à Dieu que ce soit en effet le dernier ; car c'est un coup dont on se relève.

Deux ans avant celui-ci, M. Malnory en avait porté un autre, jugé insuffisant par Giry, décisif par les Bollandistes, dans sa thèse de licence ès-lettres : « Qaid Luxo-

ricnses monachi ad regalam monasteriorum contute u rint 1 . » Pour établir l'action prépondérante des moines de saint Colomban dans la diffusion de la Règle de saint Benoit, l'auteur avait à cœur de détruire la théorie qui attribuait cette diffusion à saint Maur. Pour cela il crut, bien à tort, devoir s'attaquer à la Vita Mauri du « pseudo Fauste », qui ne souffle mot de cette action extérieure de son héros. Les deux questions sont indépendantes ; saint Maur, et c'est notre avis, a pu venir en Gaule et n'y exercer pourtant aucune influence notable au point de vue de la règle des monastères. Le sien s'est presque abîmé "dans le désastre sur lequel se termine le récit de sa vie : Maur a planté la Règle en France, mais par le trésor de ses épreuves et de ses mérites déposé entre les mains de Dieu ; et ce caractère s'est imprimé sur sa postérité spirituelle, sur l'histoire de son monastère, laquelle n'est guère qu'une série d'épreuves et de ruines; elles ne sont pas encore finies. Telle est la seule conclusion à tirer de sa biographie. Quoique le plaido3rer de M. Malnory ne s'appuie que sur les erreurs du biographe, lesquelles, au jugement du maître Giry, « sont insuffisantes à prouver qu'il n'a pas existé une vie c primitive », nous aurons à le discuter, puisqu'il a reçu des Bollandistes la consécration de leur autorité. Nous commencerons pourtant par l'argument du professeur de

1 Pans, Bouillon 1894).

l'Ecole des Chartes, qui devait porter « le dernier coup » à l'œuvre d'Odon. Toute discussion détaillée de la Vita Mauri serait en effet superflue, si l'on démontrait que ce document est calqué sur un apocryphe de la même époque : il ne pourrait plus être question d'une vie primitive dont l'abbé de Glanfeuil prétend donner une édition révisée. Examinons.

« On ne peut, dit le maître, lire la vie de saint Maur « sans être frappé de la place qu'y tient l'abbaye de « Saint-Maurice d'Agaune, l'une des étapes du saint et « de ses compagnons. » — En effet, sur les soixante-douze paragraphes qui composent, dans les Acta SS., l'œuvre d'Odon, il s'en trouve juste deux (noS 25 et 26) consacrés, non pas à ce l'abbaye d'Agaune », mais à une guérison opérée sous le porche de l'église par saint Maur. La caravane italienne paraît n'avoir pas été reçue dans le monastère et s'être contentée d'une prière faite en passant dans la basilique. On ne 'note même pas d'un mot la grande institution de la Ictus perennis, si particulière alors à Saint-Maurice d'Agaune et qui devait frapper des moines. Sur vingt-quatre colonnes du volume des Bollandistes, un peu moins d'une çst consacrée à cet épisode. Il y en a tout autant sur le séjour à Verceil, et le double (hélas!) sur le séjour auprès de saint Romain. 11 faut vraiment de la bonne volonté pour « être frappé « de la place que tient l'abbaye d'Agaune dans ce récit. » — Au fait, ceci n'est qu'un exorde pour préparer ce qui suit :

« Aussi, lorsque l'hagiographe raconte que l'une des « églises élevées par saint Maur à Glanfeuil fut dédiée à « saint Séverin, on est amené à penser qu'il s'agit du « personnage de ce nom qui fut abbé d'Agaune au début (( du vi'; siècle, plutôt que de l'apôtre du Norique. »

SAINT MAI K i23

On v est amené quand m\ veut l'être; rien absolument dans la Vita Mauri ne trahit une préoccupation quelconque de l'histoire d'Agaune ou de son abbé. Saint-Maurice était sur la grande voie ordinaire à la descente des Alpes; on \ a fait une prière en passant, guéri un aveugle à la porte de l'église, et l'on est reparti. Voilà tout. Bien au contraire il v avait des raisons spéciales pour que saint Maur songeât réellement à dédier un de ses oratoires à l'apôtre duXorique, oratoire qui ne tint guère plus de place dans Glanteuil que Saint-Maurice dans la biographie. Ces raisons, le maître les eût trouvées tout de suite s'il eût été libre de préjugés. 11 savait trop bien que le culte de saint Séverin est demeuré très vivant à Naples et dans toute la contrée, desservi même par un illustre monastère de Bénédictins. Or, ce culte remonte aux jours de l'enfance de saint Benoît, nous l'avons dit(l). En arrivant au Cassin, Benoit retrouva le pays campanien tout plein de saint Séverin, dont le monastère de Lucullanum, près Xaples, avait reçu le glorieux corps. C'en est bien assez pour qu'il en ait demandé des reliques, ainsi que peu après lui saint Grégoire le Grand, et qu'il en ait confié une à saint Maur. Car il fallait alors une relique du titulaire pour dédier un oratoire sacré; or. ce n'eût pas été d'Agaune que Glanfeuil en eût obtenu, s'il se fût agï de saint Séverin abbé ; c'eût été de Chàteau-Landon, d'après le récit apoerj^phe qui est censé ►ir trouvé crédit auprès d'Odon au point d'inspirer son propre travail. Au surplus quand écrivait l'abbé de Glanfeuil, l'oratoire de saint Séverin n'existait même plus; nous le montrerons plus loin. — Quand donc des circonstances parfaitement historiques expliquent et commentent très naturellement ce vocable de saint Séverin, qu'avons-nous à faire de conjectures qui ne reposent sur rien, et qui de plus conduiraient à un dédale de suppositions, de rapprochements arbitraires, avec lesquels

1) Ci-dessus, ch. il, page '■'>'.'>.

l'histoire n'a plus rien de commun? Les voyages de découverte ont leur attrait, mais aussi leurs écueils; et il n'est si sagace explorateur qui ne s'égare quelquefois.

Dégagé des préliminaires intéressés que lui avait donnés le maître Giry, que vaut maintenant le rapprochement suivant :

« Or, il existe une vie de saint Séverin d'Agaune a attribuée, tout comme celle de saint Maur, à un disciple (( du saint, du nom de Faustus (1). »

Rectifions l'énoncé : ce que nous avons, c'est une œuvre anonyme, qui dit s'inspirer d'une vie primitive signée du prêtre Faustus, disciple de saint Séverin; nous ne cherchons pas à diminuer l'objection. C'est la traduction dans les faits de la théorie exprimée par B. Krusch dans les termes suivants (2) : « Le clergé de la Gaule de l'époque a pré-carolingienne était, sauf de rares exceptions, impro- « ductif au point de vue littéraire, par suite de la déca- « dence générale de la culture; et ce sont les Italiens, « Fortunat et Jonas, qui satisfont au besoin qu'avaient « les églises et les couvents d'une rédaction des miracles « des saints. A l'époque carolingienne, et déjà sous « Pépin, il se produit un changement : on acquiert à « nouveau l'adresse dans l'expression littéraire, et on « l'utilise immédiatement pour regagner ce que les prédé- « cesseurs ont négligé. On écrit alors audacieusement » des histoires que l'on a d'abord inventées soi-même, « et l'on munit cette marchandise du sceau de l'authen- « ticité contemporaine; on falsifie, on trompe. »

Et de quoi se fabriquent ces élucubrations ? On nous le dit à propos des saints de la période burgonde(3) : ce Ces « textes se donnent tous pour contemporains, mais ils « sont tous carolingiens et n'ont pu avoir que des sources- « écrites, car la tradition orale n existe pas pour un « espace de trois siècles. En fait leurs auteurs n'ont uti-

(1) Acta SS. Boll., t. II de février, col. 548.

(2) Mélanges Julien Navet, page 55.

(3) Ibici, page 40.

SAINT MA lll V T)

■ lise que les matériaux subsistant aujourd'hui encore, et «v sur ce fondement ils ont bâti des fables qui peuvent « avoir tout juste autant de valeur qu'un drame histo- 8 rique. Mais ils s'en distinguent par l'absence de toute « tendance littéraire ; leur but n'est que de tromper, falsi-

■ lier l'histoire en l'honneur des saints, et tous ont atteint u leur but. »

Voilà bien la théorie qui préoccupait feu le professeur (xiry et le prédisposait à voir un apocryphe de cette classe dans la Vita Mauri : n'est-elle pas carolingienne? ne prétend-elle pas rééditer l'œuvre d'un contemporain de la période mérovingienne et burgonde? Ce contemporain ne signe-t-il pas Faustus, comme un de ces faussaires carolingiens dûment convaincu de mensonge, le biographe de saint Séverin ?

En fait, le D' Krusch paraît bien donner à sa théorie une portée générale, qui serait la condamnation en bloc de toutes les œuvres hagiographiques du ix° siècle relatives aux vi" et vne, et partant de la Vita Mauri. Le savant allemand est d'ailleurs coutumier des gros mots et des affirmations tranchantes ; mais elles ne lui ont pas toujours porté bonheur. Il doit lui souvenir de la sévère leçon qu'il reçut de Mgr Duchesne à ce propos (1); aussi de la mésaventure qui lui fit jeter au panier le meilleur manuscrit de la vie de sainte Geneviève pour en adopter un mauvais, et conclure avec assurance que cette vie était un faux du vin" siècle (2). Il sait également qu'il a provoqué les protestations des Bollandistes pour avoir rejeté au vin" siècle avancé la biographie primitive de saint Riquier. en accusant là encore le biographe d'avoir voulu sciemment tromper ses lecteurs (3). La condamnation générale qu'il prononce souffre donc au moins des exceptions. En tous cas elle ne tombe pas sur L'œuvre d'Odon, attendu que le Faustus dont il se réclame était, par hypo-

1 Analect. Bolland., 1898, page 421.

(2i Ibid.. page 143

Ibid., t. XX 111,100-107.

thèse, précisément un italien écrivant pour d'autres italiens; or, d'après B. Krusch, le génie italien aurait eu, au viie siècle, le monopole « de satisfaire au besoin « qu'avaient les églises et les couvents d'une rédaction « des miracles des saints. »

Le maître Giry paraît avoir senti comme nous que, pour motiver la condamnation de la Vita Mauri et la ranger valablement parmi les apocryphes justiciables du Dr Krusch, il fallait plus d'arguments que le seul nom de Faustus. Aussi apporte-t-il ce supplément nécessaire d'informations :

« Le nom de l'auteur présumé n'est pas, dit-il, le seul « rapport que l'on trouve entre les deux œuvres (la vie « de saint Séverin et celle de saint Maur); malgré la « différence du thème, la suite générale du récit, le « mode de composition où abondent les discours directs, « le style, les expressions, — parmi lesquelles il s'en « trouve de caractéristiques, — et mêmes certaines « phrases, présentent des analogies telles qu'il est « impossible de méconnaître que l'une s'est inspirée de « l'autre. »

Il faut être un maître qualifié pour se permettre impunément affirmations pareilles : on est cru plus ou moins sur parole, et le grand nombre jure in verba magistri. Nous avons eu l'irrévérence de vérifier...; à peu près tout est différent dans les deux œuvres qu'on nous donne pour germaines. « Au lieu d'intituler son travail de vita « vel actibus, le biographe de saint Séverin l'aurait « appelé en termes plus exacts de morte Severini; » cette remarque est du Dr Krusch (1). Le Faustus Severini ne raconte, en effet, que les circonstances qui ont amené son héros dans ses derniers jours à Château-Landon, où il fallait qu'il mourût. Au total six colonnes des Bollandistes, plus une autre pour la préface. Le Faustus Mauri détaille toute une vie, en tout vingt-trois colonnes des

(1) Op. cit., page 45.

SAINT MAUF V27

La différence du thème », poussée à ce it, admet-elle L'hypothèse d'une copi

« I a suite générale du récit? » On devine quelle similitude est possible sur ce point. Où le maître a-t-il vu, dans le Faustus Severini, trace de la vie du saint dans son abbay< ripcties comme il s'en trouve dans le voyage

de Maur et son établissement? de la fondation d'un nouveau monastère? de l'invasion de la peste? De part et d'autre il y a un voj'age, des miracles, et la mort: voilà toute la similitude quant à la « suite générale du récit. »

« Le mode composition. » Où se lisent, dans le Faustus Mauri, les longues exclamations admiratives qui reviennent périodiquement dans le Faustus Severini? « O quam mira « Dei clementia, et quam ineffabile donum, etc. O quam « admirabilis vita et quam copiosa beati viri mérita, ob « cujus... etc. En quam dulcissimus pietatis mirae in « hujus visceribus... etc. » Moyen naïf de conduire un travail hagiographique jusqu'à une longueur à peu près raisonnable, quand la matière fait défaut ; mais aussi procédé de composition assez caractéristique: où letrouvet-on chez le Faustus Mauri? Nulle part.

« Les discours directs abondent » (mais non, pas chez le Faustus Mauri ; ; « le style, les expressions, et même « certaines phrases présentent des analogies... » Toutes ces remarques imprécises ne constituent qu'un procès de tendances. Deux auteurs écrivent à la même époque : on retrouvera forcément chez l'un et l'autre des analogies dans la manière de présenter et de traiter un sujet, des formes et des locutions communes. Cela s'est vu dans tous les siècles, et très particulièrement aux ixc, xe, XIe siècles. Cela se voit tous les jours dans le nôtre.

Sortant donc des généralités, qui décidément ne fournissent aucun argument solide, le maître se décide à « citer quelques exemples », que voici :

S ' vérin est appelé à Paris par le roi Clovis qui l'envoie « chercher à Agaune par son cubicularins, comme Ber-

« trand, évêque du Mans, avait envoyé au Mont Cassin « son archidiacre et son vidame. »

Hé bien ! mais... pour faire venir quelqu'un a-t-on trouvé jusqu'à ce jour d'autre moyen que de le lui mander? Et quand ce quelqu'un sort du commun, l'usage n'est pas de lui députer un domestique. Pour le surplus, quelle similitude entre les deux cas ? Le roi Clovis est censé envoyer son chambellan, parce qu'il faut faire honneur au saint et au besoin le décider à venir : car c'est un service personnel que le prince demande. Pour l'évêque du Mans, le cas est tout autre. Il n'envoie point chercher saint Benoît, ni même saint Maur qu'il ne connaît pas. Il lui faut: 1° obtenir que Benoît envoie des moines au lointain pays de Gaule; 2° traiter avec le Patriarche des conditions auxquelles il se séparera de ses fils ; 3° guider cette colonie monastique durant un voyage périlleux. Des mandataires autorisés n'étaient pas de trop pour arriver à tout cela ; une lettre du prélat n'y aurait pas suffi, c'est assez évident, et l'histoire monastique montre à chaque page des négociations de ce genre menées dans les mêmes conditions. Odon de Glanfeuil, pour mettre en scène cette ambassade, n'avait nul besoin de consulter la Vit a Severini. L'idée s'imposait par l'expérience quotidienne. Ajoutons que le messager de Clovis détaille son message en un petit discours direct dont il n'y a pas traces chez Odon, lorsqu'il mentionne l'arrivée au Cassin de l'ambassade mancelle.

« Pour dire que Clovis régnait alors à Paris, le bioce graphe de Séverin s'exprime dans les mêmes termes « que celui de Maur pour dire que Théodebert régnait en « Gaule; et ces termes sont assez singuliers pour qu'il « soit impossible de considérer cette coïncidence comme « un effet du hasard :

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