‹ Le patriarche Saint BenoitChapitre 98 sur 102 · TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT BENOIT · texte numérisé non relu

TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT BENOIT

lui faire dire le contraire de son sens clair el obvie ? Ne s'est-on pas donné le tort d'interpréter os ti oculos par le crâne! De changer defluxa in cintres en dispersa? Voire en illibatal Cola, en dépit des lignes qui suivent et sont le commentaire bien clair de ces deux mots? Pareils expédients n'étaient pas dignes des savants et vénérables personnages qui ont eu la faiblesse d'y recourir : en quoi ils ont desservi leur parti; car rien ne trahit mieux la lai blesse d'une cause qu'un plaidoyer de ce genre (d).

Le témoignage de la chronique de Léno peut donc valoir pour l'authenticité de la relique vénérée aujourd'hui au Cassin; mais cent trente ans après le fait qu'elle raconte, elle lui a donné dans sa rédaction des proportions que dément l'histoire. Ce n'est pas le seul exemple d'amplification dans les catalogues de reliques au moyen âge. Une preuve inattendue est venue récemment prouver qu'au ix' siècle, à Léno, l'on n'entendait nullement contester le fait de la Translation ; et assurément le vénérable Dom Tosti ne pouvait être plus mal inspiré que de reporter l'attention sur la chronique, oubliée depuis le xviii'' siècle dans la controverse. Dom Morin en a voulu examiner le manuscrit; et voilà qu'il y trouve joint un calendrier, de même date, et provenant de la même abbaye (2). Et ce calendrier porte, en grandes lettres, mention des deux fêtes de la Translation, dl juillet et 4 décembre, sous le titre de Translatio à chacune de ces dates! Au i.v-v siècle, dans une abbaye fondée directement par le Cassin vers Toi»! Disions-nous pas bien qu'entre 70i{ et 1 066 on admettait au Cassin le fait de la Translation? Et la chronique peut-elle, au prix même d'un écart de plume, prétendre insinuer la contradictoire de cette doubla fête?

Nous croyons avoir résumé fidèlement les arguments

(1) « Les efforts incroyables faits pour contester ou atténuer la signi-

« fi cation de ce passage" fameux de l'historien des I «ombarda seronl « plus en plus sévèrement jugés, à mesure mics'im[)(i-o;i davantage « à la conscience des érudits la nécessité d'interroger les textes en '• toute lovante et sans passion. » Dom G. Morin, Revue Bénédictine^ oct. 1902, page 344).

(2) D. Morin. op. cit.

qui dominent toute cette controverse. Nous n'y serions pas revenus, répétons le, si le dernier livre de Dom Tosti n'avait donné à croire un peu partout que la cause était finie par un argument nouveau et triomphant. Nous n'avons eu d'ailleurs en vue que d'établir un fait historique. Ce fait ne saurait être un obstacle à la dévotion des fils de saint Benoît et des fidèles en général envers la tombe vénérée du saint Patriarche au Cassin. Pour tous ceux qui ont reçu la grâce et l'honneur d'être enfants de saint Benoît, cette tombe demeurera toujours sacrée, toujours le centre de leurs affections comme elle Test de leur Ordre.

Le portrait de Saint Benoit

clans l'éçjlise de San Benedetto

a in IPisoinLila ».

Nous avons dit ch. ni, pages 46 et suiv. i quels sous venirs se rattachent à l'église de San Benedetto in Piscinula, située au Transtévère. Elle possède, fixé au-dessus de son autel majeur, un tableau dont nous donnons en tète de ce volume la première reproduction exacte qui en ait été faite. Nous la devons à la bienveillance de S. Exe. le prince Lancelotti, de qui dépend cette église, et à l'activité intelligente de M. l'abbé Ponelle, qui a fait exécuter pour nous ce travail difficile. Toutes les représentations données jusqu'ici de cette peinture étaient gravement altérées par de prétendues corrections, qui rendaient proprement impossible une étude d'une œuvre si intéressante. D'autre part, l'église est très sombre; le tableau est haut placé. La lumière insuffisante et tremblante dont l'éclairé le cicérone qui le montre aux visiteurs, ne permet aucun jugement motivé. La reproduction que nous donnons fournira désormais un document sur pour une étude sérieuse.

L'œuvre en vaut la peine, à raison de ses caractères insolites et des opinions contradictoires qu'elle a provoquées. Mabillon l'avait remarquée ; il la donnait pour contemporaine de l église, ou à peine moins ancienne (1) :

(1) /ter italicum, pag. l 'iT : « In eadem regione transtiberina extal itiquis8ima ecclesia S. Benediciti in Piscinula, hodie paroebialis;

" in cujus mojori oltari est effigies paulo minus antiqua sancti EBene

on lui a fait dire que ce portrait était presque contemporain de saint Benoît ! De nos jours de doctes critiques le tiennent pour une œuvre du xive siècle. Nous croyons pouvoir en faire remonter la composition à la fin du xin°.

Le tableau est peint sur un enduit appliqué sur deux planches, dont la jointure s'accuse du haut en bas. Sur l'enduit un fond d'or. Ce qui frappe d'abord, dans l'ensemble de cette peinture, c'est son caractère d'origine byzantine. La figure se présente de face, les yeux grands ouverts, fixés droit devant elle. Les traits, d'ailleurs personnels et positifs, décèlent là un portrait bien plutôt qu'une figure de convention ou d'imagination. La main qui tient la crosse, maigre et vaguement dessinée ; la draperie au genou gauche, et l'ajustement des pieds ; le fond d'or ; autant d'indices d'une influence byzantine. Le vêtement n'est pas, comme il pourrait d'abord paraître, celui des moines bénédictins au xive siècle. A cette date, le capuchon une fois relevé sur la tête, drapait davantage, et dessinait sur la gorge et autour des épaules un large pli dont il n'y a pas trace dans notre tableau (1). Nous voyons ici le capuce épouser la forme du crâne et le contour du visage, comme il se voit dans les images byzantines de la seconde époque (après le ixe siècle). En somme cet habit se rapproche plutôt de l'habit des moines basiliens d'Italie.

La crosse; voyons y cette palmette à trois feuilles égales, inscrite dans une volute circulaire. Voilà, si nous ne faisons erreur, du symbolisme à la façon byzantine. Peut-être en pourrait-on dire autant des cinq palmettes pliées autour de la volute. Si le cercle et la palmette centrale parlent de la sainte Trinité, ces cinq palmettes ne parlent-elles pas des cinq talents confiés au serviteur

« dicti, cuculla induti cum strictissimis manicis, capitio tantisper sub « mentum defluente, barba neglecta, qui Regulam manu tenet. » On a prêté gratuitement un solécisme à Mabillon en traduisant : De peu moins ancienne que S. Benoît. « Paulo minus antiqua » correspond d'ailleurs à « antiquissima » c'est bien clair.

(1) Les fresques bien connues de San Miniato (Spinello Aretino, 1387) en fournissent de nombreux exemples.

i B POR rRAl r DE 9 \i.\ i BENOl r 51 I

tidèle. et dont il est tant question dans L'office des saints confesseurs? Et cependant cette crosse n'est aucunement le bâton pastoral d'un archimandrite. Elle est bien latine,

comme d'autres caractères que nous devons maintenant relever. Mais elle peut dater du xnf comme du \iv" siècle. Nous citerions une crosse presque semblable sauf la palmette centrale dans un portrait de saint Benoit, de l'école de Giotto (1276-1337 à l'Académie de Florence. Les caractères tracés sur Le livre de la Règle sont romains, mais écrits par un homme qui savait mal le

latin : AVSCVTA F1LII PCEPTA M \CISTIil ENCLINA AVREM CORDIS TVI. L'abréviation r placée au-dessus du P se retrouve sur les portes de bronze de Saint-Paul hors les Murs, fondues à Constantinople (1070 . et dans la mosaïque de la façade à Sainte- Marie-Majeure (art byzantin du xii-xm siècle) (1). Ainsi là encore un mélange d'influences romaines et orientales. Le siège enfin? Celui-là donne de prime-abord l'impression d'une œuvre du moyen âge avancé, avec son dossier élevé. Cependant sa facture ne nous parait pas le dater du xive siècle. Ce sont des ais massifs, unis, sans sculptures sur le dossier ni aux accoudoirs. Les colonnettes sont plutôt de type roman, et les arcs trilobés du marche pied ne peuvent guère appartenir qu'au xm" siècle. Les palmettes aux rampants du dossier sont les mêmes qu'à la volute de la crosse; elles relèvent de la llore gr« lombarbe plus que de la flore gothique du xi\" et du xv. Quant aux fleurons pointus si bizarrement plantés à droite et à gauche de la tête, ils ne relèvent d'aucune flore classée. Ils rappellent vaguement le galbe en as de pic, la pomme de pin, de l'art lombard 2 . dénaturé dans le sens de la flore des sculptures médiévales d'Occident. Ils donnent en somme l'idée de deux lampes bien plutôt que de fleurons.

I Marucchi. EUm. d'Archéol. chrét., t. III, pag. 154. 2) Courajod, / prof, à l'Ecole du Louvre, t. 1.

La hauteur du dossier enfin n'est pas un indice certain du xive siècle. Il s'en trouve des exemples bien plus anciens ; par exemple le siège de saint Bède dans l'église de Jarrow (1), siège en bois de l'époque saxonne, dont le dossier devait dépasser la tête de la personne assise.

Quant au marchepied, avec ses arcs trilobés que rien ne supporte, il donne bien plus l'idée d'un dais que d'un marchepied. A notre avis, ce panneau a dû être détaché d'une série comme en a souvent produites l'art byzantin, où les images de saints sont superposés à deux ou trois étages. Au-dessous de l'image de saint Benoît devait s'en trouver une autre, sous ce dais qui faisait la séparation des deux.

En somme, nous voilà en présence d'une œuvre où prédomine l'influence orientale, mêlée à quelques caractères latins. Nous ne croyons pas pouvoir en faire descendre la date au-dessous des dernières années du xme siècle, à cause de l'inscription tracée sur le livre. La lettre romaine disparaît en effet de l'épigraphie de la Ville Eternelle après le xmL' siècle. (Les deux cloches de l'église in Piscinula, datées l'une de 1089, l'autre de 1465, portent des inscriptions en écriture médiévale.) Par ailleurs aucun des caractères du tableau ne nous oblige à descendre au-dessous de la date que nous adoptons. Elle est, confirmée par l'histoire de la petite église San Benedetto (2).

Jadis propriété des moines du Cassin, l'église appartient dès 998 au monastère de San Cosimato, situé non loin de là au Transtévère (3). Mais dès le début du xive siècle, on la voit devenue paroisse, et probablement depuis quelque temps déjà. Les recherches n"ont donné aucune indication relative à l'exécution de notre tableau dans

(1) Au pays de S. Bède le Vénérable, par le R. P. Louis Poisat, page 8 (Paris, impr. Féron-Yrau, rue Bavard, 3).

(2) Les renseignements sur cet église nous sont fournis par le livre publié sous les nuspices du Prince Massimo, Memorie Storiche di S. lienedetto in Piscinula.

(3) Bulle du pape Jean XVII.

i i PORTRAIT DE sain r BENOIT 513

cette période nouvelle. On sait, BU reste si à Home le xiv siècle a produit beaucoup d'oeuvres d'arl I C'est l'époque où la Ville Eternelle, abandonnée par les papes d'Avignon, traverse la phase la plus sombre de son histoire. Le Transtévère devient une agglomération de forteresses, et spécialement autour de la Piscinuia. On s'3 bat continuellement. Ce n'est pas l'heure où <>n orne les églises, où on songe à peindre les images des saints. Cherchons donc plus haut.

Le monastère de San Cosimato était une de ces maisons gréco-latines qui se multiplièrent tant à Rome, surtout à dater du ixe siècle, au Palatin, au Cœlius, au Transtévère. Nous connaissons ce fait par l'inscription commémorât! \v de la dédicace de l'église, faite en 1060, par le Pape Alexandre II. Cette inscription existe encore, et elle est signée, en caractères grecs, par deux prêtres qui l 'érigèrent en 1062: IINPVBOVC lïÏÏF, AAAX fÏHP (1). D'autre part, notre église in Piscinuia, dépendance de ce monastère, était toute pleine de l'Orient. On y a retrouvé 1844 des peintures représentant saint Nicolas, saint Biaise, sainte Hélène; et sous ses autels il y avait les reliques des Sept Dormants d'Asie ! San Cosimato était bien un des nombreux monastères italo-grecs de cette région, où la Règle de saint Benoit s'alliait à celle de saint Basile, et dont le seul représentant est aujourd'hui l'abbaye de Grotta Ferrata.

Si nous supposons que quelque moine de San Cosimato est l'auteur de notre tableau, celui-ci s'explique tout entier : et la facture byzantine de la tète et de la draperie; et l'ignorance du peintre quant à l'académie; et le fond d'or; et les fleurons-lampes (2) ; et le symbolisme de la crosse; et le vêtement plutôt basilien; et le mauvais latin de l'inscription. Ajoutons que la 6gure elle-même, aux traits si personnels, nous donne, à u - ri pas doul

1 Marucchi. Elém. d'Archéol. chrét., t. III. pag.

2 C'est sous le pinceau d'un moine grec que L OD < omprend le mi' la persistance de l'ancienne forme en pomme de pin.

le portrait d'un des confrères du peintre, d'un moine grec de San Cosimato.

Mais alors c'est au xnie siècle qu'il faut faire remonter le tableau, nous l'avons dit. Nous l'aurions même plus volontiers reporté jusqu'au xne, parce qu'à la fin de celui-ci la première génération des Cosmati a embelli cette église, en a bâti et orné le clocher (1), en a composé le pavage en mosaïque de porphyre et de serpentin. C'eût été vers cette période d'embellissements que nous eussions orienté nos recherches, si la forme de la crosse et celle du vêtement nous l'eussent permis. Mais ils diffèrent trop des formes du xne siècle. C'est donc au xiii0 qu'il convient de nous arrêter; et probablement dans la seconde moitié. En sorte que notre tableau est la plus ancienne peinture de saint Benoît qui soit aujourd'hui connue, en dehors des miniatures et des fresques murales de l'âge roman.

(1) Les disques en marbre de diverses couleurs, un des signes caractéristiques des œuvres des Cosmati, se retrouvent ici.

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