LE PATRON. "VO
Quant au premier, le lien légal, que tous acceptaient jadis et considéraient même comme un privilège avantageux, parce qu'il était réciproque, ainsi que tous les assujettissements qui tiennent du caractère féodal, ce lien a disparu de nos mœurs et de nos lois pour n'y plus reparaître. C'est au moyen des influences morales de la liberté, aidées par les institutions, qu'il faut poursuivre le résultat obtenu jadis par l'attache légale au métier.
Il serait fâcheux, du reste, que Ton se forgeât des illusions sur la situation des ouvriers, c'est-àdire des compagnons, dans l'ancienne corporation.
« Leur état matériel se rapprochait assez de celui de nos ouvriers et leur était souvent inférieur. Les compagnons étaient soumis à une législation d'où la justice n'était pas exclue, mais où l'idée chrétienne ne semble pas avoir tenu assez de place. » C'est le jugement que porte, sur la condition des ouvriers de l'ancien régime, un savant historien dont l'autorité est ici d'autant plus grande qu'il manifeste clairement ses aspirations vers la reconstitution des corporations ouvrières.
tages à supprimer toutes relations familiales en détruisant brutalement ce que les membres de nos assemblées, ignorants de la vie industrielle, ne comprenaient pas. La charité a toujours eu une grande place à tenir dans le monde, qu'on lui laisse son nom ou qu'on l'appelle fraternité. » — Economie des manufactures^ p. 435.
Mais, à Tobservation que nous venons de rapporter, il ajoute celle-ci : « au spirituel et au
moral, les compagnons étaient plus heureux et valaient peut-être davantage (^). »
Plus de vertus chez l'ouvrier, et plus de ce bonheur et de ce vrai bien-être, que donnent le calme de la foi, la régularité de la conduite, et le bon emploi des ressources, voilà la vraie supériorité de l'ancien régime du travail, et celle-là il n'est pas impossible de la reconquérir sous le régime de la liberté (2).
1. M. Léon Gaulier, Histoire des corporations ouvrières^ p. 41. L'éminent historien fait d'ailleurs, sur l'ancien régime du travail, cette remarque très importante : « La maîtrise était trop difficilement abordable, et il n'y avait pas assez de maîtres. Les charges pécuniaires étaient trop lourdes pour la plupart des aspirants... n'était pas maître qui voulait. Il fallait se soumettre à toute une série d'épreuves et de formalités, sans parler de ces sacrifices pécuniaires qui ont souvent dépassé la mesure, et ont jeté le discrédit h^sx toute l'organisation des maîtrises. » p. 41 à 73, passim. •*
2. U Univers^ rendant compte, par la plume de M. Auguste Roussel, d'un excellent écrit de M. Victor Brants, professeur d'économie politique à l'Université de Louvain, la lutte pour le pain quotidien^ parle en ces termes de l'association professionnelle sous notre régime de liberté:
« Nous ne finirons pas sans signaler à pan, dans le second livre, consacré à la question sociale, la position prise par l'auteur dans l'examen délicat du rôle qu'il faut accorder à l'État dans la législation du travail. Justement préoccupé de certaines théories modernes, dont on voit aujourd'hui l'application en Allemagne, il a souci, sans tout refuser à l'État, de limiter sévèrement son action, de
t-MS
^^^^F II s'est fait, de nos jours, plus d'une tentative ^^^^ de réorganisation de la vie ouvrière par la double puissance du patronage et de l'association. La voie est ouverte, et l'on y peut marcher sur ';- la trace des vaillants chrétiens dont l'abnégation
a triomphé d'obstacles qu'on aurait pu croire insurmontables.
Il suffit de rappeler d'abord /es associations projessionnelles, fondées par l'initiative et sous le patronage de l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers. Leur organisation, en la prenant en
peur qu'on ne se laisse enirainer h cette forme dangereuse du socialisme qui s'appelle le socialisme d'État. Nous ne saurions trop l'en applaudir, ainsi que de la franchise avec laquelle il prend parti contre l'ingérence de l'Étal dans le domaine delà charité. De même en louant l'initiative du comte A. De Mun pour le rétablissement det corporations, M, Brants se prononce nettement contre le système des corporations obligatoires. L'expérience qu'on en a faite en Prusse ne lui paraît pas encourageante, et celle qu'on fait en Autriche est trop fraîche pour être
« Pour rendre, dii-il, la vitalité et l'efficacité sociales aux: corporations, îl faut une condition essentielle; la solidarité religieuse. Elle a disparu, et le cadre corporatif ne suffit pas à la restaurer. Nous aimons beaucoup l'assoeiation ou union de métier, mais entre catholiques animéi de la même charité, et non entre tous les éléments divert d'un métier. Qu'on en fasse donc, mais libres et chrétiennes, avec un patrimoine corporatif, centre de la bienfaisance, et de sages règlements intérieurs. D'ailleurs, 1» corporation obligatoire serait difficile à adapter aux mœun et au régime industriel modernes. >
(N" du lundi, q novembre, t
fait, telle qu'elle est aujourd'hui, s'harmonise parfaitement avec notre régime de liberté.
Il faut citer ensuite, et tout particulièrement, la corporation chrétienne du Val-des-Bois, devenue célèbre parmi tous ceux qui, dans le monde, s'occupent de la question ouvrière.
Dans un rapport adopté par le congrès Catholique de Lille, le P. Marquigny a exposé, à grands traits, les conditions constitutives de la corporation telle que notre temps la comporte et la réclame.
Que l'association entre les patrons est nécessaire pour que le devoir du patron soit rempli dans toute son étendue.
ÎIA corporation réalise l'association d'ouvrier à ouvrier, soit dans la même usine, soit dans des ateliers divers de ' moindre importance, mais d'industries elle réalise en même temps l'association des ouvriers avec le patron.
Pour que les œuvres de la corporation puissent se faire avec pleine efficacité, pour que les patrons puissent d'ailleurs remplir tous leurs devoirs les uns à l'égard des autres, et leurs devoirs envers la société, il faut que, par l'association, ils mettent en commun leur connaissance des difficultés industrielles et économiques, leur bonne volonté, leurs efforts. Il faut qu'ils fondent des sociétés de patrons. ]
Ces sociétés se formeront suivant l'ordre Hé- ' rarchique des industries : les chefs des grandes industries, des vastes ateliers, constitueront entre eux des groupes dont la composition sera déterminée par lasimilitude ou l'analogie des travaux.
l'association entre patrons. 151
Les patrons des petites industries s'organiseront de la même façon.
Il suffit de considérer la nature de quelquesunes des œuvres que les patrons doivent se proposer, pour se convaincre que Tassociation des patrons est nécessaire à la pleine efficacité du patronage.
Comment assurer la sanctification du dimanche, si l'habitude de respecter les jours des fêtes religieuses n'est pas dans les mœurs du monde industriel, et comment l'y faire rentrer, si ce n'est par le concert des patrons? D'ailleurs il y a, en cette matière, entre les usines, une question de concurrence, qui ne peut être résolue que par l'entente des patrons associés.
Certaines œuvres, très avantageuses pour la classe ouvrière, ne peuvent être réalisées que sur de larges proportions. Il se peut qu'une usine soit assez importante, qu'elle ait un personnel assez nombreux pour se suffire à elle-même, en ces sortes d'entreprises. Mais quand il s'agit d'ateliers de moindre importance, ce n'est qu'en groupant les éléments qu'offrent plusieurs ateliers qu'on parviendra à organiser l'œuvre. Ainsi en est-il pour les combinaisons de la mutualité, pour les sociétés coopératives de consommation. On peut en dire autant de bien des œuvres, et même du plus grand nombre. L'association des patrons, en établissant entre eux l'entente et le concours nécessaires, écartera la difficulté.
152 CHAPITKK XII. ^^
Même pour les institutions qui peuvent être organisées complètement dans chaque usine, l'entente peut encore être nécessaire. Qu'arriverait-il, par exemple, quant au droit attribué aux ouvriers sur le patrimoine corporatif, si l'un d'eux était obligé, à raison de justes motifs, de quitter l'usine pour prendre du travail dans un autre atelier ? Ne faut-il pas, pour conserver à l'institution toute son efficacité, et pour satisfaire en même temps aux règles de la justice, que l'ouvrier soit admis à jouir, dans l'usine où il entre, des avantages qui lui étaient acquis dans celle qu'il quitte?
En ce cas-ci comme en bien d'autres, il est de grande importance que, par une certaine uniformité dans les institutions et dans la conduite, !e patronage prenne autorité sur toute la classe ouvrière d'une même industrie. Or, il n'y a que l'association des patrons qui puisse procurer cette unité d'action et de procédés.
Si l'on se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur la nécessité d'une action autoritaire du patron, pour donner efficacité au patronage, on reconnaîtra qu'il y a en cela encore, une pressante raison d'instituer l'association entre les patrons. Lorsqu'un ouvrier est expulsé d'un atelier pour raison disciplinaire, il faut que, par l'entente des chefs d'industrie, l'entrée des autres ateliers lui soit fermée, Cette action concertée des patrons serait particulièrement nécessaire en matière d'apprentissage.
l'association entre patrons. 153
Dans les conditions de la vie sociale et politique où nous sommes, les pouvoirs publics refusant d'intervenir pour donner force à la discipline paternelle de Tindustrie, que réclament l'ordre des ateliers et le bien même des ouvriers, il faut que les patrons se chargent d*y pourvoir eux-mêmes.Comment auraient-ils Tautorîté indispensable s'ils n'étaient étroitement unis,s'ils ne se présentaient à la classe ouvrière avec une double supériorité : d'abord celle de la force morale qui s'impose aux convictions, et ensuite celle de la force matérielle qui sera toujours indispensable pour donner une sanction aux commandements de l'autorité, quelle qu'elle soit ? La force morale d'abord : elle résultera de l'ascendant que prendront les patrons unis dans les mêmes convictions et dans les mêmes dévouements ; puis la force matérielle : elle résultera de l'inébranlable fermeté dans l'application des sévérités disciplinaires, laquelle sera d'autant plus sentie et plus redoutée que les patrons, par qui elle sera pratiquée, seront plus nombreux et mieux d'accord.
En des questions plus délicates, lorsqu'il s'agit de la concurrence à outrance que se font les grandes industries, de la création irréfléchie d'entreprises colossales qui rassemblent des masses considérables d'ouvriers, sauf à les mettre plus tard sur le pavé, c'est encore aux sociétés de patrons qu'il faut faire appel. Pour parer à ces
t54 CHAPITRE XII,
abus de la liberté industrielle, par lesquels les classes ouvrières se trouvent profondément atteintes dans leur vie morale et dans leur vie matérielle, l'entente des patrons associés serait d'une grande efficacité, Lorsque les patrons s'éclaireront mutuellement sur la situation du marché, sur les risques que présentent les entreprises exagérées et d'ordinaire irréfléchies, il y aura parmi eux moins de facilité à s'y livrer. En outre, par l'autorité que prendrait l'association, par l'intimité qui s'établirait entre les associés, i! se formerait, dans le monde industriel, une opinion que l^on hésiterait à braver.
Et quand on cherche le moyen de faire respecter, dans la pratique industrielle, les règles de la justice chrétienne, comme aussi les règles de la charité, de réprimer les fraudes ou les pratiques indélicates auxquelles pousse une concurrence stimulée par la cupidité, d'assurer le respect des principes de l'humanité et des devoirs de la charité envers les ouvriers; en un mot, d'obtenir des patrons l'accomplissement, aussi complet que possible, des devoirs des industriels, soit envers leurs ouvriers, soit envers leurs confrères, soit envers les consommateurs et la société tout entière, l'association ne sera-t-elie pas le meilleur moyen, on peut même dire, le moyen nécessaire de produire et de maintenir l'entente et le concert entre les patrons, sans lesquels, en pareille matière, rien ne peut se faire?