SITUATION PRÉSENTE DU PATRON
moyen d'exercer sur les ouvriers cette action suivie qui est indispensable à Tefficacité du patronage ?
Pour tirer le monde industriel de cette situation, toujours précaire et menaçante, pour lui rendre la stabilité et la paix, deux choses, avant toutes, sont nécessaires :
1° L'initiative charitable des patrons;
2^ L'intervention des lois et du pouvoir, secondant l'action des patrons.
Non seulement les lois peuvent aider à l'initiative des patrons, mais elles peuvent susciter cette initiative par l'influence, plus grande qu'on n'est porté à le croire aujourd'hui, du système législatif sur les mœurs.
Sous un régime qui s'inspirera des nécessités de plus en plus évidentes de notre situation sociale, les lois s'appliqueront à favoriser l'action moralisatrice des patrons bien intentionnés, en même temps qu'elles réprimeront l'action corruptrice des autres.
En faisant respecter le dimanche, en reconnaissant le droit corporatif à toutes les œuvres de charité chrétienne librement formées sous l'autorité de l'Église, elles solliciteront les masses au respect des choses religieuses.
Elles aideront au rapprochement des patrons et des ouvriers, en accordant sans restriction, sans entraves, avec la pleine efficacité du droit civil, l'existence légale aux syndicats où les uns
et les autres se rencontrent et agissent de concert.
Elles accorderont les mêmes faveurs à l'association des patrons avec les patrons, laquelle peut être d'une grande utilité, non seulement pour constituer et diriger les œuvres de patronage, mais aussi pour amortir la concurrence.
Sans rien ôter à la liberté individuelle, la législation facilitera les engagements d'une certaine durée.
Les lois de douane seront établies de façon à tempérer la concurrence étrangère qui ruine également l'industrie et l'agriculture, et met le patron dans l'impossibilité de faire les sacrifices que nécessite le patronage. Par une juste protection elles donneront au patron la sécurité du lendemain, nécessaire à une œuvre de longue durée comme le patronage, et impossible à obtenir sous un régime où l'on est toujours exposé à de brusques invasions de produits étrangers.
Enfin, des arrangements internationaux rendront possibles la pratique des mesures protectrices de la liberté morale et de la santé de l'ouvrier, soit par le respect du dimanche, soit même par la limitation des heures de travail.
Des responsabiliUs qui Incombent au patron en tout ^tat d'organisation du travail, et particulièrement dans la situation présente du monde Industriel.
RIOUS l'avons dit en commençant, tl y ine hiérarchie dans le monde du travail, et, dans cette hiérarchie, le I l patron c'est l'autorité. A lui la supérité du commandement et la supériorité des influences.
Or, partout oîi s'exerce une autorité il y a une responsabilité, responsabilité devant les hommes et responsabilité devant Dieu.
La responsabilité du patron est des plus graves. Nous avons vu qu'elle le h'e à l'égard des ouvriers qu'il emploie, à l'égard de ses confrères, les chefs d'industrie, et à l'égard de la société tout entière.
Le patron peut faire beaucoup de mal, comme il peut faire beaucoup de bien. Il peut nuire à ses semblables dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. Mais il peut aussi les servir pour leur perfectionnement moral aussi bien que pour raccrois.sement de leur bien-être.
On est responsable devant Dieu, non seulement du mal que l'on fait directement à autrui, mais encore du mal qu'on laisse faire lorsqu'on peut Tempécher. On est responsable aussi, dans une certaine mesure, du bien qu'on néglige de faire.
Il est des situations sociales qui imposent des charges. La solidarité sociale est un fait, et le devoir d'assistance réciproque en découle. Il est vrai qu'il y a aujourd'hui cette odieuse doctrine de l'intérêt égoïste, qui ne reconnaît à aucun homme d'autre charge que celle de sa propre félicité, et qui prétend que la félicité générale résultera de l'effort accompli, par chaque individu, pour acquérir le maximum d'avantages personnels qui soient à sa portée.
Mais ce mécanisme de l'intérêt individuel est une utopie, que le plus simple bon sens et l'expérience la plus ordinaire suffisent à réfuter. On comprend que l'ordre ne serait possible, dans un pareil arrangement de la vie, que si le mouvement de chacun dérivait d'une impulsion infaillible et recevait une direction invariable, ce qui ne saurait être avec la liberté humaine et les passions qui la sollicitent.
Cette conception d'individualisme n'est point une pure hypothèse ; Proudhon, le plus fort des docteurs de la démocratie socialiste, l'a formulée et en a poussé jusqu'au bout les conséquences.
« II y a, dit-il, dans la société, un ordre spontané, résultant du libre mouvement des individus réglé par la Justice immanente que chacun porte en soi. Par la force des choses, les individus prennent place dans les divers groupes entre lesquels se distribue le travail; entre tous ces groupes aussi bien qu'entre tous les individus qui composent chacun d'eux, il y a un certain équilibre de force et de mouvement, qui est la justice en action et qui constitue l'ordre naturel de la vie humaine. >
Il est bien entendu qu'on ne cherche pas à justifier par les faits cette étrange conception de la justice sociale. C'est un dogmatisme sûr de luimême, qui tient pour certain que les faits se plieront à ses systèmes, La raison, telle qu'il la fait, veut qu'il en soit ainsi, donc cela sera. Par lï l'action commutatîve des forces économiques ï> tous les fruits du travail doivent se trouver justement répartis dans chaque groupe producteur, en particulier, et entre tous les groupes producteurs qui composent la société.
Cette idée d'une réalisation assurée, fatale, mécanique en quelque sorte, de la paix sociale et de la rémunération équitable de tous les travailleurs, par le jeu automatique des intérêts, serait une extravagance inexplicable, n'était le désir passionné de trouver une conception de vie et de ses mobiles, qui dispense de reconnaître
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une autorité supérieure à l'homme, et qui
affranchisse de l'obligation de pratiquer la vertu parle sacrifice.
Tout entier à l'illusion de sa justice automatique, justice infaillible comme la raison, laquelle jamais ne peut avoir tort,puisqu'elle est dans l'humanité la vérité même et la seule vérité, aveuglé par cette étroite conception de l'orgueil rationaliste, Proudhon ne veut point entendre parler de la vraie et vivante justice, de la justice chrétienne. Rien de fatal en cette justice qui découle de source divine et qui réalise, par la libre soumission de l'homme à la loi que son auteur lui a librement imposée, l'ordre naturel et légitime de la vie humaine. Encore moins Proudhon veut-il entendre parler de la charité dont la puissance, toute de liberté, achevant ce que la justice humaine ne peut faire , nous fournit le moyen d'atteindre, autant qu'il est possible sur cette terre où tout est faible et imparfait, l'idéal social tel qu'en créant l'homme la pensée divine l'a conçu. D'ailleurs et toujours par l'effet de la même illusion, de la même infirmité rationaliste, Proudhon est radicalement incapable de rien comprendre à la libre action de Dieu sur le libre développement de l'activité humaine. Aussi rejette-t-il, comme une humiliation infligée à la dignité de la raison, cette bienfaisante intervention de la Providence, par laquelle, en iîn decompte,se trouvent résolues
les grandes difficultés qui, à certains moments critiques de la vie des peuples, ébranlent leur équilibre social. Proudhon en revient toujours à son harmonie sociale nécessaire, à sa liberté qui, d'elle-même, sera inévitablement et forcément droite, à son individualisme infaillible.
Cette glorification de Tégoïsme, réservée comme un châtiment à notre siècle utilitaire, n'est-elle pas une démonstration par Tabsurdede la nécessité des grandes forces morales : la vertu, le sacrifice, la Providence, auxquelles nous demandons, nous, chrétiens, la solution du problème social?
Suivant le plan divin, l'assistance réciproque est une loi de la vie sociale. Personne ne contestera, parmi ceux que la haine de la vérité n'a point absolument aveuglés, qu'outre le devoir strict de respecter le droit d'autrui, il n'y ait encore le devoir de porter assistance à autrui ; que l'homme à qui sont dévolus les avantages sociaux,, ne soit tenu d'en user au profit de ses semblables, moins favorisés que lui; que, même entre égaux,, il n'y ait devoir de s'entr'aider, à raison de la communauté de nature, des liens multiples que la force des choses établit entre tous les hommes, et de la dépendance où ils sont, les uns à l'égard des autres, pour le plein accomplissement de leur destinée. On ne contestera pas davantage qu'il n'y
ait obligation pour tous de servir la société à laquelle tous sont intimement rattachés, et dans laquelle le désordre ne saurait s'introduire sans que tous, grands et petits, aient à souffrir pour leur vie morale et matérielle.
Nous avons fait voir au chapitre VI que ces vérités se comprennent par la seule considération de l'ordre naturel des choses. Il suffit qu'on se rende compte, par les lumières générales de la raison, aidées de l'evpérîence, des conditions de l'ordre, du bien-être, du progrès dans la vie privée et dans la vie publique, pour que tout doute soit écarté.
Nos réflexions générales sur cettematière nous ont amené à reconnaître, que le patron a des devoirs :
1° Envers ses ouvriers.
2° Envers les autres patrons.
3° Envers la société tout entière.
Il faut à présent que nous envisagions spécialement chacun de ces trois ordres de devoirs.
Quant aux devoirs des chefs d'industrie envers ceux qu'ils emploient, conçoit-on que des ouvriers soient réunis dans un atelier pour exécuter un travail qui doit profiter au patron, passant la moitié de leur journée sous sa direction, retenus, par la nature même de leur labeur, dans unecerfériorité d'instruction et même de liberté,
LES RESPONSABILITÉS DU PATRON. gl
exposés aux inconvénients, aux dangers qui naissent des occupations monotones, des longues fatigues, de la concentration des masses au milieu d'atmosphères où le vice et la maladie trouvent tant d'aliment, conçoit-on que l'homme qui est le maître de tous ces hommes, exposés à tant de misères, appelés à la même destinée que lui, possédant comme lui la dignité morale inhérente à toute créature raisonnable et libre, conçoit-on que cet homme, ce maître, ce patron, pourrait n'avoir, envers ceux qui partagent son travail, aucun devoir et aucune responsabilité ?
Et même pour ce qui dépasse les limites de l'atelier, par l'action que le patron peut exercer dans les complications économiques, n'a-t-il pas une responsabilité envers ses ouvriers? ne peut-il pas être, par une action mal ordonnée, la cause de tous les dommages que les chômages, à certains moments, la surexcitation fébrile du travail, à d'autres moments, infligent aux ouvriers ?
Tout cela apparaît clairement à la seule lumière de la raison. Mais quand on descend à la pratique, et qu'il s'agit de préciser les applications, il faut autre chose que des considérations purement rationnelles. La théologie, qui traite, au nom de Dieu, du devoir de la mutuelle charité et de l'assistance envers les faibles, et qui donne à ses conclusions le caractère d'un commandement positif, apporte en cette matière délicate
des raisons décisives et des directions toujours sûres. Cest à elle qu'il faut demander les solutions efficaces; elle règne, en définitive, sur tous nos actes, et rien, dans notre conduite, ne peut échapper à son suprême contrôle.
Notre siècle, qui s*est volontairement privé de la vérité, a perdu le sentiment de Tunité de la vie humaine. Tout est séparation dans notre existence privée et publique. On sépare TÉtat de l'Kglise, la vie temporelle de la vie spirituelle. Le magistrat, Thomme d'État, Thomme d'affaires, se font une conscience professionnelle différente de la conscience chrétienne. Il n'y a point de plus grave égarement,à l'égard de Dieu qui s'en trouve offensé, et à l'égard de la société qui en est énervée et désorganisée.
Nous n'aurions sur la question qui nous occupe, que des notions incomplètes et insuffisantes, si nous n'appelions la théologie à notre aide. Il faut ici une parole d'autorité.
Écoutons, sur les devoirs charitables du patron, l'éminent théologien chargé de l'enseignement de la morale dans l'école industrielle de l'Université catholique de Lille (ï) :
« Le christianisme nous révèle, à côté du devoir de justice, un devoir de charité qui est non moins strict dans son ordre, et non moins obligatoire pour la conscience que le devoir de justice.