CHAPITRE II
La Révolution.
La Réforme a été un fait absolument capital dans l’histoire de l'esprit humain. Elle n’a pas été, comme les précédentes hérésies, une controverse sur tel ou tel point de foi. Elle a été la première manifestation du rationalisme.
Elle ne tendait à rien moins, en effet, par sa doctrine du Libre Examen, qu’à établir l’émancipation de la raison, En face de l’ancien christianisme, métüiculeux, précis, défini, elle dressait un nouveau christianisme beaucouÿ plus large, beaucoup plus flottant, ne conservant, en somme, de l'Evangile que le côté moral, Abandonnant de parti-pris le terrain des controverses épineuses, s’embarrassant peu des questions de dogme, le protestantisme, afin de rester une religion et d’éviter l’abime de la Libre-Pensée, devait, avec un soin jaloux, développer etappliquer les idées sociales et morales du christianisme.
De ce développement sont issues, très inconsciemment je le veux bien, les théories philosophiques du XVIII" siècle.
Ces théories prétendaient remonter à l’antiquité. Rien de plus inexact. L’antiquité n’a jamais soupçconné les Droits de l’homme. (1) Comme l’a magnifiquementécritM.de Lamartine, «l’idée démocratique » était un écoulement du christianisme..... Le
(1) Cf. Fustel de Coulanges. — La Cilé antique.
NIUE christianisme, trouvant les hommes asservis et dégradés sur toute la terre, s'était levé, à la chute de l’empire romain comme une vengeance, mais sous la forme d’une résignation. Il avait proclamé les trois mots que répétait, à deux milleans de distance, la philosophie française : Liberté, Egalité, Fraternité. Mais 1l avait enfoui pour un temps ce dogme au fond de l’âme des chrétiens. Trop faible d’abord pour s'attaquer aux lois civiles, il avait dit aux puissances: «Je vous laisse encore un peu > de temps le monde politique, je me confine dans » le monde moral... Mais un jour viendra où ma » doctrine s’échappera du temple et entrera dans le » conseil des peuples. Ce jour-là, le monde social » sera renouvelé.» Ce jour a été préparé par un siècle de philosophie sceptique en apparence, croyant en réalité. Le scepticisme du XVIII" siècle ne s’attachait qu'aux formes extérieures et aux dogmes surnalurels du chistianisme; il en adoptait avec passion la morale etlesenssocial.» (1) Ces formes extérieures et ces dogmes surnaturels, ne sont-ce pas là justement ces prérogatives spirituelles et temporelles dont nous parlions tout à l’heure, et dont la défense nécessaire et opiniâtre a arrêté quelque temps lEglise catholique dans la diffusion de la morale évangélique? Et cette morale et ce sens social du christianisme, n’est-ce pas là l’uniqne apanage du protestantisme, apanage qu’il a contribué à développer singulièrement et à faire adopter avec passion par la philosophie moderne?
(1) Histoire des Girondins, par M. de Lamartine, liv, I, VI.
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RÉ — Ils dérivaient donc tous, plus ou moins directement, du Christianisme, ces philanthropes du XVIIIe siècle qui, avec amour, se penchèrent vers la souffrance humaine. Ce développement de la morale chrétienne par le Protestantisme nous explique « cette contradiction apparente de l’esprit du XVIII" siècle, qui empruntait tout du christianisme en politique et le reniait en le dépouillant » (1). Ce même fait nous expliquera aussi comment se sont développées, principalement dans les pays protestants, les œuvres le plus manifestement inspirées par l’Evangile, — par exemple le Patronage des libérés. Dans le courant d'idées généreuses dont palpitaient certaines âmes au XVIII® siècle, un des personnages qui doivent des premiers solliciter notre attention est le vicomte Vilain XIV (Jean-Jacques-Philippe). Il naquit à Alost en 1712 et mourut à Wetteren en 1777. Pensionnaire de Flandre en 1754, deux fois bourgmestre de Gand, puis grand-baïlli et conseiller d'Etat, nommé vicomte par Marie-Thérèse, à laquelle il avait proposé un nouveau mode d'administration financière, il s’occupa des questions pénitentiaires. En 1773, il créa à Gand une maison de force construite suivant le système cellulaire. En cela, il ne faisait que continuer à appliquer le principe des Maisons de Travail quiexistaient, dès le XVI"esiècle, en Allemagne, en Hollande et aux Pays-Bas. La maison de travail d'Amsterdam (1595) etcelle de Gand (1626) lui avaient servi de modèle, et non point uni-
Q) Histoire des Girondins, par M. de Lamartine, liv. I, VI.
quementla prison Saint-Michel du pape Clément XI. Cependant, il est juste de dire qu’il eut pour actif collaborateur un jésuite, R. P. Klugman, qui avait longtemps résidé à Rome et qui connaissait complètement les belles initiatives de Clément XI et de Clément XII (1),
On a du Vicomte Vilain XIV un curieux ouvrage: Mémoire sur tous les moyens de corriger les malfaiteurs et les fainéants, où il développe ses plans d'établissement, destinés à amender par le travail les mendiants et les vagabonds. On peut dire qu’il a eu l'intuition de tous nos systèmes de relèvement social: Régime cellulaire, patronage des libérés, assistance par le travail.
Cependant, à cette même époque, en Angleterre, un autre homme exerçait, dans un sens identique, une considérable influence. Nous avons nommé John Howard (1726-1770). Comme il se rendait à Lisbonne pour constater les effets de l’épouvantable tremblement de terre qui venait de ravager cette ville, il fut fait prisonnier par un bâtiment français. Le douloureux spectacle qu’il eut sous les yeux pendant quelques mois de captivité, lui inspira la pensée de se consacrer à l’amélioration du sort des prisonniers. Nommé, à son retour, schérif du comté de Bedford, il commença ses travaux. Après une étude attentive des maisons de détention du pays, il parcourut toute la Grande-Bretagne dans le même
(1) Voir à ce sujet: Le Rasphuys de Gand, par Louis Stroobant- Stevens, directeur du dépôt de mendicité de l'Etat, à Merxplas. Gand. J. Vuysteke, 1890. Rev. Pénit., 1898, page 1242, et 1901, page 160,
but, et obtint, pour ses premiers efforts, les encouragements de la Chambre des Communes. Il rêvait d’intéresser tout le monde au sort des prisonniers, et sans se dissimuler les difficultés d’une œuvre aussi nouvelle, il y travaillait sans relâche. Après l’Angleterre, il visita l’Allemagne, l'Espagne, la France, la Turquie, la Russie, luttant toujours pour l’adoucissement du régime des prisons. Il mourut à la tâche. Il était en Crimée, lorsqu'il succomba à une fièvre pernicieuse contractée en visitant un malade. L'abbé Jacques Delille l’a apothéosé dans son poème de la Pitié. Cela n’ajoutera à la gloire ni de l’un ni de l’autre. Howard ne put voir germer le bon grain qu’il avait infatigablement jeté. Mais il doit lui suffire d’avoir été un admirable semeur (1).
Ace moment, les idées répandues par ces hommes et leurs disciples annoncçaient d’heureux changements. En Amérique, les mêmes principes faisaient leur chemin. Un autre philanthrope, Richard Whister, fondait en 1776, à Philadelphie, la société pour le soulagement des misérables prisonniers, The Philadelphia Society for assisting distressed prisoner’s, dont les travaux furent brusquement interrompus par la guerre de l’Indépendance. En 1787, cette société se reforma sous ce titre : « Société de Philadelphie pour soulager les misères des prisons publiques,
(1) Son disciple, Bentham, indiqua, en traçant le plan de son Panoptique, «le Patronage des Libérés avec asile pour les recevoir en attendant de les placer, transportation volontaire dans les colonies, engagement volontaire dans l’armée, en évitant avec soin les secours en argent, presque toujours mal employés». (Cf. Georges Vidal : Cours de Droit criminel et de Science pénitentiaire, page 23),
The Philadelphia society for alleviating the miseries of public prisons.Cest la première sociétés’occupant du patronage des libérés. Elle n’a fait que prospérer depuis cette époque. Elle était d’ailleurs aidée à ce moment par l’organisation nouvelle du système cellulaire à Philadelphie (1786), suivant les principes de Clément XI etde Vilain XIV.
Nul doute qu’en ce moment, cette initiative ne fut sur le point d’être suivie en Europe. Mais les réformes que demandait le vieil état social n’allaient malheureusement pas être conquises pacifiquement. La Révolution éclata. Toutesles entreprises philanthropiques devinrent impossibles dans ce formidable chaos. C’est à peine si, pendant cette terrible transition qui a préparé le XIX"° siècle, on peut noter un essai de patronage, en 1797, en Danemarck : ce fut un essai avorté.
N'importe! Les grandes idées vulgarisées par le XVIII" siècle ne devaient pas disparaître dans la tourmente révolutionnaire. Nous les verrons bientôt, une fois le calme revenu, aboutir à des résultats pratiques dontnulne peut méconnaître l’importance.
ms AD