‹ Le pâturage en forêtChapitre 38 sur 89 · INCONVÉNIENTS DU PATURAGE EN FORÊT · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENTS DU PATURAGE EN FORÊT

Dans la première partie de ce travail, nous avons fait connaître la lente et occulte dégradation des forêts sous l'influence du pâturage, nous allons maintenant étudier les inconvénients immédiats du parcours.

1. Inconvénients généraux. — a) Tassement du sol. — L'une des conditions les plus favorables à la végétation ligneuse, c’est l'état frais et meuble du sol, qui permet la lente infiltration des eaux pluviales, la possibilité des échanges moléculaires, le prompt. développement des radicelles et la pénétration de l'oxygène indispensable aux fonctions de la racine et à la réduction des sels nutritifs. Or, le pâturage a pour immédiate conséquence de tasser et de durcir le terrain. Les racines profondes sont asphyxiées, celles qui courent à la surface sont gènées et ne prennent plus de développement. Ce sont donc les essences à enracinement superficiel qui ont le plus à souffrir de ce tassement provoquant parfois, chez les essences plastiques, comme l’épicéa, une modification très curieuse de la cime : forme colonnaire des pâturages alpestres. Chez les essences moins malléables, cet état du sol entraine un appauvrissement notable du feuillage et l’apparilion de nombreuses brindilles

sèches dans la couronne. Sur les arbres abaltus, on voit les cernes.

se rétrécir, el chez le chène, par exemple, le bois de printemps est. relativement abondant, mais celui d'automne est presque nul. ILy a diminution dans la quantité et dans la qualité de matière ligneuse produile. | “+.

On peut facilement constater les effets du tassement du sol dans les parties boisées attenantes à des curtils ou situées au voisinage

FSU à HAE

des mares fréquentées par le bétail. En ces points, le taillis est comme déchiré, et les arbres sont mourants.

b) Destruction du sous-bois. — Dans les forêts päturées, le sousbois disparaît. C’est une conséquence de l’abroutissement, du tas-

sement du sol et de l'usure provoquée par l’incessant passage du.

bétail. Le sol est ainsi exposé à se dessécher rapidement lors des grandes chaleurs, et l’humus, moins abondant, finit par se brüler. La couverture morte est faiblement tissée et ornée de mycètes qui concourent si activement ailleurs à la production de l'azote.

Dans les bois privés de sous-étage, la régénération des grandes essences se fait mal, et l’envahissement du pärquet par les herbes, après chaque exploitation, est aussi violent que prolongé (forèts d’alluvions des bords de la Saône). De telles forêls sont moins vivantes, moins riches en fauves, en gibier, en oiseaux, en mollusques; par contre, les insectes phytophages et xylophages s’y multiplient rapidement. |

c) Destruction des bordures forestières et extension des vides. — Lorsque d’un seuil situé à l’ouest, on regarde un massif forestier qui s'allonge du sud au nord, on est immédiatement frappé par la

ST PROS, nt

EE no

forme ci-contre de sa silhouette. C’est vers le milieu du massif que le dôme de verdure est le plus élevé, vers le sud qu’il est le plus déprimé. Ces bordures forestières exposées aux vents dominanis jouent un rôle considérable dans la culture forestière, et la constitution de rideaux bien clos a une influence marquée, plus grande qu'on ne le croit communément, sur la hauteur des taillis et des arbres de futaie. Dans les forêts résineuses de montagne, les bordures prennent une importance capitale, et exercent, sur la densité, la solidité et la santé des massifs, une action incroyable. Le bétail qui pénètre en forêt affectionne tout particulierement ces endroits, où il trouve soleil, chaleur et herbe au premier printemps et à l'automne. Il en éclaircit et en détruit le sousbois, puis les arbres. C’est en se frottant contre ces derniers, en revêtant le fût d’un enduit de poils et de graisse, en les ébranlant, en les écorçcant, en durcissant le sol autour d’eux, qu’il finit par les faire disparaitre, aussi sûrement que le bücheron avec sa hache.

Nord 4— LE as

sh Re A ? D ;

Le

: Le grand art du berger, c’est'de connaître, d'utiliser et d'étendre les vides de la forêt. Dans tout massif régulièrement pâturé, les clairières sont reliées entre elles, d'abord par de simples couloirs, puis par des sentiers, et enfin par de grands chemins. De circulaires, elles deviennent promptement elliptiques, et s’aceroissent sans cesse suivant le grand axe de la figure. Dans les taillis, il suffit de la présence d’un arbre de réserve pour étrangler le vide. C’est pourquoi il faut toujours ceinturer une clairière avec les arbres que l’on a sous la maïn, quels qu'en soient la forme et l’état de végetation. Ces arbres de pâtis sont naturellement courts, branchus, plus ou moins dégradés dans la couronne. Nonobstant, ils fournissent des graines abondantes, constituent une barrière efficace contre les incursions du bétail, et deviennent un centre d'attraction pour les mortsbois. Quand on le peut, on complète l'isolement du vide par la réserve d'une lisière de haut taillis.

En 1889, nous eùmes à baliver la coupe n° 17 des bois communaux de Diénay (Côte-d'Or), au canton caractéristique de la Brosse. C'étaient d'anciens pâtis boisés, réunis à la forêt depuis environ cinquante ans, et dont les vides étaient garnis de rares genévriers, d'épines noires, de nerpruns, etc. Nous fimes réserver, au grand désespoir des gardes, absolument tous les arbres, et respecter la végétalion basse, et jusqu'aux buissons de coudriers, d'alisiers et de chènes. Nous avons revu cette coupe, le 16 janvier dernier, en compagnie des préposés qui l'avaient marquée; c'est à peine si nous la reconnaissions. Les genévriers couvraient le sol d'un tapis continu, et, à travers, abondaient les semis de toutes esssences. Abandonnée au parcours en 1893, cette coupe et les voisines, traitées de mème, n’avaient presque pas souffert, et cela en raison de la présence des genévriers et des épines. |

Dans les sapinières, la régénération des vides et nu) extension se font aussi par la disparition progressive des arbres de bordure. Ceux-ci doivent être sacrés pour les forestiers. N’eussent-ils qu'un … bourgeon de vert, ils doivent être conservés. C’est à ces arbres de | bordure que s’attaquent tout particulièrement le berger et le bé- |

Lrno

tail. Celui-là en blesse le pied pour favoriser la pourriture, il met ensuite le feu dans l’excavation, il annèle l'écorce du füt, etc. Dans certaines montagnes pastorales, nous avons vu les montagnards irriguer, avec du fumier dilué dans l’eau, les lisières des massifs forestiers, de facon à y faire pousser l’herbe plus drue, à aitirer plus facilement le bétail et à No ainsi plus sûrement le déboisement.

La correction d’un vide en montagne se fait nine el à défaut de clôture, en coupant les arbres secs à 150 au-dessus du sol, en répandant les branches à l’entour de ces chandeliers, en roulant de gros blocs dans les clairières, enfin, et surtout, en faisant respecter la végétation basse et buissonnanie. Ces petits moyens déconcertent le berger, qui, de guerre lasse, finit par se tenir tranquille. . |

d) {nvasions cryptogamiques. — Le bétail concourt souvent à la propagation des invasions eryptogamiques, soit en ouvrant par des blessures la porte au fléau, soit en devenant l’agent actif de la dissémination des spores. Nous avons maintes fois constalé dans les sapinières qu'Æcidium elatinum était fréquent dans les cantons ouverts continuellement au parcours. Armillaria mellea se déve-

loppe rapidement sur les racines blessées par le passage des bêtes.

à cornes. Peziza Wilkommii abonde dans les Mélèzeins énergiquement pâturés des Alpes granitiques.

Le päturage, en diminuant la vitalité des massifs, rend, enfin, les invasions cryptogamiques beaucoup plus meurtrières et dangereuses. Le premier soin du sylviculteur doit donc être d’éloigner le bélail des cantons contaminés.

2. Dommages causés aux taillis. — Introduil en quantité surabondante dans lès coupes, le bétail est obligé, pour vivre; de brouter les feuilles et les jeunes pousses du taillis. Tel fut l’accident en

1893. Les dommages éprouvés par les taillis à la suite de cette fu-

neste année ne Sont guère apparents pour le vulgaire ; ils sont pourtant considérables. Nous n'en voulons pour preuve que les

croquis ci-annexés, et qui résument des observations faites dans un cantonnement où le päturage s’est exercé d’une facon plutôt

modérée.

Les dommages causés aux laillis différent suivant que l'abroutissement porte sur le sommet des pousses ou sur les rameaux lalé-

raux, c'est-à-dire suivant que les rejets ont une élévation infé-

rieure ou supérieure à la hauteur que peut atteindre le bétail.

Eu SL

Abroutissément des pousses terminales. — De toutes les essences de nos taillis, c’est le chéne qui a lé plus à souffrir du pâturage. Cela tient, soit à une prédilection marquée des bêtes aumailles pour ses jeunes pousses, soil à sa présence habituelle autour des vides et des clairières. Chez cette essence (PI. 1, 2, 3 et 4), l'abroutissement entraine tantôt l’arrêt immédiat de la végétation du rameau terminal (mauvais sols), tantôt la formation d’un nœud caractéristique (terrains ferliles). L’extrémilé du bois. mâché meurt immédiatement ; il se produit, dans les années subséquentes, une poche de bois nécrosé, qui tend à se noircir el à se gangrener, et autour de laquelle s’enroulent les fibres ligneuses de nouvelle formation. La gangrène descend plus ou moins lentement, en suivant le canal médullaire, dont le tissu spongieux s’imbibe facilement d'humidité. La sève, affluant vers la blessure, provoque l’évolution de nombreux bourgeons dormants. Mais ceux-ci, déjà vieux et étranglés à la base par la pression de l'écorce, mal nourris par la sève qui traverse les tissus broussinés, donnent des rejets peu vigoureux, se divisant eux-mêmes à l'infini. Il se forme. ainsi un balai singulier à l'extrémité de chaque rameau abrouti; la cepée reste naine et se garnil de bois mort.

Il arrive souvent, en terrains ferliles, qu’un rejet épargné par la dent du bétail s'élance du milieu de la cepée, mais s’il ne devient pas lui-même chancreux, il est impropre à faire un arbre d’avenir.

Les laïllis pàäturés sont merveilleusement préparés pôur recevoir l'invasion des Cynips et du Nectria ditissima, dont les galles ou le mycélium achèvent de déformer les jeunes pousses.

Les bêtes à cornes recherchent avidement aussi les feuilles et les brindilles d'alisier. Le balai, formé à l'extrémité des rameaux tronçonnés,estmoins fourni que chez le chêne, mais, en revanche, les nodosités sont plus volumineuses. Très souvent, en visitant des taillis faiblement pâturés, c'est l’alisier qui frappait le premier nos regards. La section tondue est habituellement franche et peu màchée; elle se recouvre comme une blessure, mais elle présente toujours au centre. de la plaie un entonnoir avec un lumen par où pénètrent l'humidité et la gangrène (PI. 4 et 5). Le nanisme est encore ue conséquence de l’abroutissement.

Chez le fréne, très aimé du bétail, il n’y a pas, à proprement parler, formation de balai. Dans les bons terrains, l’entre-nœud seclionné périt en enlier, et l’une des branches du verticille inférieur

Page 1