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VII. 3,900 et au-dessus. Région athermique

Sous le nom de boisés, nous entendons l’espace compris entre les pâturages découverts et les forêts proprement dites, espace où l'arbre est toujours sporadique. Commencant, dans le bas, par des bouquets cohérents, ils se prolongent par des arbres épars, au fût court et conique, au port empaqueté, et ils se terminent enfin par des buissons et des taillis d’aune vert.

9. Recul de la végétation forestière et dégradation du climat local. — La tradition historique et les vestiges d’un passé plus ou moins lointain : souches, troncs d'arbres, etc., assignent au recul de la végétation forestière dans les Alpes une amplitude d'environ 300 mètres. De nombreux auteurs ont expliqué ce fait en invoquant une dégradation du climat alpin devenu plus froid et plus sec. Bien que dix siècles avant notre ère, les bergers d’Apulie menassent, comme nous l'avons déjà dit, paitre leurs troupeaux dans le Samnium, ce n’est guère avant le 1x° ou le x° siècle que les pasteurs prirent possession des hautes vallées de nos Alpes, s’y élablirent à chaque retour de la belle saison et s’y construisirent de rudimentaires abris. Auparavant, la chasse était Le seul attrait assez puissant pour solliciter l’homme à s’aventurer dans ces régions désertes.

Il est donc probable que la tradition historique ne remonte pas au delà du ix° siècle; par suite, onze siècles auraient suffi pour amener un abaissement de température de 1°7 dans les hautes, régions. Or, si cette dégradation du climat était réelle, générale et se poursuivail, on assisterait au réveil d’une période glaciaire; et, dans vingt siècles environ, les moraines alpines couvriraient à nouveau de leurs blocs erratiques la plaine genevoise. | |

Mais, à dire vrai, on ne voit pas qu’il y ait une corrélation, pourtant nécessaire, entre ce refroidissement hypothétique et le régime .

à peu près stationnaire des glaciers actuels, simplement soumis à

des phases alternatives de recul et d'avancement. Aussi, pour ex

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pliquer cette antinomie, on a dû faire intervenir la sécheresse du climat, manifeste en Provence, et la rareté progressive des précipitations atmosphériques. Ce serait donc à ces deux efforts combinés qu'il faudrait attribuer la disparition des forêts alpestres. En ce faisant, on confond l'effet, c’est-à-dire la sécheresse, avec la cause, c'est-à-dire la disparition des bois.

De rares bolanistes ont eu la bonne fortune de pouvoir herboriser sans interruption depuis plus de quarante ans dans certaines parties des-Alpes, et leurs observations jettent un peu de lumiere sur cette question, si controversée, d’un refroidissement général.

Dans une très belle étude de la flore chamhérienne, M. Songeon et le docteur Chabert rapportent les faits caractéristiques suivants :

« Deux plantes croissaient autrefois tout auprès des dernières « maisons de Chambéry, qui ont maintenant disparu et ne se « retrouvent que dans les montagnes. L'une, le Draba aizoïdes, L., « était abondante sur les rochers du versant nord de Lemenc

« (800 m.); on ne peut maintenant la récolter qu’en s’élevant sur les

« montagnes voisines, à une altitude d'environ 1,000 mètres.

. « L'autre, le Dryas octopetala, L., existait encore, il y a quarante ans,

« dans les rochers au-dessus du quartier de cavalerie et de la cas- « cade de Jacob. Il ne s’en trouve plus aujourd'hui que quelques « rares individus dans les rochers non loin de l’église de Monta-

« gnole. Mais les localités où il abonde sont à partir de 1,600 mètres,

« à Margeriaz et au Granier.

« La disparition de ces plantes est-elle due, disent les auteurs, à « la Sécheresse résultant du réchauffement du climat? ou n’a-t-elle « pas élé causée par le froid excessif d’hivers rigoureux contre « lequel elles n'étaient pas protégées, comme dans les montagnes, « par une épaisse couche de neige? »

. Pareiïllement, le bois des Combes, sur Vérel-Pragondran, a perdu ses plantes alpines, à la suite de la dévastalion des forêts et de la mise à nu des escarpements ; le Nivolet n’a plus ses rhododendrons ferrugineux et ses Alropa belladona; et les coteaux de Myans, exposés au Midi, voient s’en aller progressivement le Cytisus argenteus, L., chassé par les défrichements.

Poutes ces plantes alpines, qui ont persisté, ici et là, depuis l'époque glaciaire, en dehors de leur station naturelle et normale, occupent des lieux humides et froids, soit à l'intérieur de vastes forêts, soit sur les lèvres de ravins refroidis par des eaux ruisse- Jantes, soit dans des lourbières. C’est ce que l’on constale partout.

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a Aïnsi : le rhododendron, qui, dans la région chambérienne, ne des- 4 cend pas au-dessous de 1,700 mètres, garnit, dans la forêt de Saint- | 4 Baldolph, un banc de rochers enveloppés d’embruns à une altitude : de 1,450 mètres seulement ; l’aune vert se maintient dans les forêts 7 de Vimines, Saint-Sulpice et la Motte Servolex, à moins de te 100 metres, sur une moraine échouée sur le versant de l’Épine 4 Mont-du-Chat, au voisinage de sources et de ruisselets ; la busser | role officinale se conserve en un point de la forèt communale de 1 Recey (Côte-d'Or), sur des calcaires miliaires à Purpura Glabra ; la : Cinéraire de Sibérie, la Swertie vivace, le Daphné camélée, le Sabot É. - de Vénus ont un pied dans les combets froids, humides ou tourne beux de la haute forêt de Châtillon (Côte-d'Or), bien loin par consé- 5 quent de leur patrie d’origine. Or, il est certain que la destruction 4 1 de ces forêts tutélaires suffirait à elle seule pour faire disparaître Le | ces plantes rares et dépaysées, sans qu'il soit nécessaire d’invo-

2e quer une altération du climat dans un sens ou dans l’autre. É | Par son couvert, ses dépouilles et son humus, la forêt supplée à LE: la présence d’un tapis isolant et protecteur de neige, et tempère le F. froid excessif des hivers rigoureux. Elle agit également au plus he haut degré sur les sources el les ruisseaux, et l'évaporation super- "1 ficielle de leurs eaux entretient, pendant l'été, une fraicheur cons- | tante, largement mise à profit par les arbres. 2 Que la disparition des forêts entraine une dégradation du climat ‘140 local et modifie de fond en comble les conditions météorologiques d'une région, c'est ce qu’une expérience vingt fois séculaire a démontré jusqu’à l'évidence en Provence, en Algérie et ailleurs : mais la disparition des végétaux témoins, leur recul ou leur avan- ‘% cement, ont, dans tous les cas, précédé et non suivi cette altération. *: On est donc en droit de conclure que la dégradation du climat EU: alpin et la migration des plantes alpines sont deux faits connexes, qui ont une seule et même origine : LA DESTRUCTION DES FORÊTS. 3. Action des forêts sur les cultures. Inefficacité de la loide 1882. — I] n'est pas un touriste légèrement observateur, qui, en parcourant les montagnes, ne soit frappé de la relation existant entre le développement de la ceinture forestière et l’état des cultures sousjacentes. Sous grandes et belles foréts, riches cultures : tel est le fait capilal qui illumine toute l’économie alpestre. La raison. en esl simple. La forêt altère les lois de décroissance de la température (Ch. Martins); elle abrite les cultures contre les chutes de pierres, les avalanches et la violence des vents ; elle épanouit les eaux de

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pluie en larges gerbes qu’elle rend en sources bienfaisantes et régulières; elle S'oppose au ravinement des terres ; elle entretient autour d’elle une humidité indispensable à la production énergique de tous les phénomènes de la vie végétale (Falsan). |

En étudiant la carte pluviométrique dressée pour la Suisse par M. le directeur de la station météorologique centrale de Zurich, on voit que les zones qui recoivent le maximum de précipitations sont situées vers 2,000 mètres (versants nord) et 2,200 (versants sud), c’est-à-dire: Coincident à très peu près avec les limites altitudinaires supérieures des boisés ou des foréts alpestres.

Au-dessus de ce niveau il pleut moins, mais il grêle et il neige davantage; au-dessous, les courbes d’égales précipitations sont tres rapprochées dans toute la zone occupée par la ceinture foresticre, elles s'espacent rapidement dans les parties basses soustraites à son influence. Ce sont les fonds des vallées placées à l'abri des vents chargés d'humidité (sud et sud-ouest), qui recoivent le moins d’eau.

Si l’on songe à la brièveté de l’estivage dans les hautes montaones, on se rendra compte immédialement de l'influence désastreuse d’un été sec sur la croissance des gazons, et, par suite, sur la santé du bétail inalpé, partout où les prairies ne sont pas irriguées par l’eau de fusion des glaciers. Et même, si les alpages sont surchargés, une sécheresse persistante devient une calamité pour les montagnards.

Il y a plus : non seulement le recul ou la disparition des De entraine une siccité plus grande de l'air, mais il provoque encore un changement dans la nature des précipitations atmosphériques. . Aux pluies douces et orageuses succedent, dans les pâturages dé- boisés des régions alpines ou subnivales, des chutes terribles de grêle et de grésil qui hachent le gazon, dégradent le sol, enlèvent la terre végétale et refroidissent instantanément la température. Sur les confins supérieurs de la végétation, toute atteinte portée au tapis herbacé formé de plantes vivaces, aux semences rares, est ordinairement irréparable : le vent, les trombes d’eau, les rayons brülants du soleil mettent obstacle à sa reconstitution. Toute . « ruine, » dans les hauts pâturages, couve la formation d’un torrent. La loi, qui ne prévoit une intervention des agents de l'État qu’en cas de danger né et actuel, est une loi détestable au point de vue de l'avenir des Alpes et ruineuse pour la bourse des contribuables. Quelques centaines de francs suffiraient pour corder de ronces artifi-

cielles les rumes qui éraillent les versants; c’est à peine si l'on M pourra, plus tard, arrêter avec des centaines de mille francs le mal qui s’est étendu comme une lèpre. Sous l’empire de la loi de 1889, 4 l'État ressemble au médecin imprévoyant qui a laissé la gangrène s’introduire dans la plaie, et qui ne voit après d'autre remède que À d’amputer le membre malade. En intervenant à temps, il pourrait ”

sûrement et presque sans bourse délier sauver de la ruine des

terres ou des pâturages qui représentent un capital porteur d’inté-

rêls; en temporisant, en s’arrêtant à des demi-mesures, il perd

d’abord ce capital, puis il est condamné à bâtir sur un sol mou- . vant, presque toujours frappé de stérilité dans l'avenir. |

4. Le berger destructeur des foréts. — Quand l’homme vint s’installer à demeure dans les Alpes, vers le vin‘ ou le 1x° siècle, Les forêts primitives couvraient tous les versants jusqu’à 2,000 mètres d'altitude; au-dessus et jusqu’à 2,500 mètres, s’étendait une zone de clairs-bois (méleze, arole, bouleau et aune vert), entrecoupés de vides gazonnés, et surmontés eux-mêmes par une végétation buissonnante de genévriers et de rhododendrons, faisant place plus. haut encore à de gras pâturages.

Les parties herheuses du sommet étant ordinairement mitraillées par les rochers et ravagées par les avalanches, les premiers pasteurs ne trouvèrent une complète sécurité que dans le voisinage immédiat des forêts pleines, c’est-à-dire vers 2,000 mètres . d'altitude. C’est là qu'ils établirent leurs rudimentaires chalets, : probablement au milieu d’un essart. Pelit à petit, les colons augc! menterent, les granges se rapprocherent et le bétail devint plus

nombreux; il fallut plus d'espace. La torche et la hache agrandi-

rent d’abord le vide, puis les chèvres et les moutons complétèrent

Æ | l’œuvre de ruine. Les prés-bois, qui servaient d’écran aux habita- | tions des pasteurs, disparurent; l’homme dut fuir et reporter sa. demeure vers 1,500 ou 1,600 metres (xiv° el xv° siècles). Les traces M de cette migration forcée se montrent, sous forme de ruines, dans M : toutes les Alpes. En même temps que l'arbre rétrogradait, les buis- w sons de rhododendrons et de genévriers descendaient, envahissaient les pâturages; et le pasteur déboisait au-dessous de lui, cherchant 3 à reconquérir sur la forêt ce que la lande lui avait fait perdre. Le 4 bois n'ayant aucune valeur, il en mésusait follement. Eee

Après cette première migration, l'homme des Alpes, par crainte à des météores ou par nécessité pastorale, paraît avoir eu un cer- 4 De tain attachement pour les arbres, et il peupla les abords de sa de- M

meure estivale d'érables et de sorbiers. C’étaient là évidemment des arbres d’émonde, destinés à nourrir le bétail inalpé en temps de crise fourragère. Ces érables et ces sorbiers centenaires furent autrefois très communs autour des chalets, des granges, des greniers à fourrages, des sources el des fontaines. Leur rôle de protection élait énorme. Maintenant, le montagnard a tout détruit, tout, jusqu’à l'arbre qui était sa sauvegarde contre l’avalanche, les rochers et la tourmente. Partoul où le bois n’a pas de valeur marchande, il le pourchasse, l’abat, le gaspille avec une prodigalité voisine de la folie. Pour construire un bassin, pour faire un seau, de la vaisselle, il jette bas un arbre; pour confectionner un drain ou une clôture, il coupe des perches d'avenir; pour réparer un chalet ou un ponceau, il détruit un canton.

Le bétail n’a plus d’abri contre les intempéries, plus de refuge lors

des grandes chaleurs; les sources tarissent pendant les grandes sécheresses, la terre se ravine pendant les grandes pluies; rien ne brise la violence des vents sur les sommités, rien n’y tempère l’ardeur du soleil. Par suite de la disparition des forêts et des boisés, les alpages se dégradent à vue d'œil; la possibilité el le revenu diminuent en même temps que la fertilité : un siècle de l’homme pèse plus sur la terre que dix siècles de la nature. Enfin, dans les pâlurages situés au-dessus de la zone forestière, les bergers consacrent un temps et des efforts inouïs pour se procurer, en le montant à dos, le bois qui leur est strictement indispensable. On peut donc dire que, dans les altiludes élevées, la forêt doit remplir surtout un rôle de proteclion, et les agronomes ou les économistes qui n’ont en vue que son rendement pécuniaire el immédiat méconnaissent une loi économique fondamentale, trahissent les intérêls et les besoins de la société, et ménagent a leur pays le plus sombre avenir.

D 0. Foréts de protection. — Nous comprenons, sous la dénomina- + tion générale de forêts protectrices, les massifs boisés et les arbres | isolés dont le maintien intéresse : le climat local; la conservation des cultures sous-jacentes, le maintien des terres sur les versants en pente rapide, la défense contre les avalanches, les chutes de pierres et de grêle et les vents desséchants ou dangereux.

Elles comprennent :

1° Tous les boisés de la zone supérieure, plantée d'arbres isolés ou en massif, sur une hauteur absolue de 300 mètres ;

2° Les bois situés en pente rapide, d’un tiers ou plus;

3° Les bois croissant sur des terrains de trans oi accolés aux versants.

L'importance des forêts de protection peut êlre mise facilement en évidence par l’énoncé des très simples aphorismes suivants :

I. Les forêts et les boisés des régions élevées sont dans une dépendance :

étroite et mutuelle.

Il. Tout arbre en montagne joue un rôle de protection it vis- d-vis de l'arbre qui lui est immédiatement inférieur.

IT. Chaque massif forestier se protège naturellement, aux altitudes supérieures, par une zone de peuplements clairs dans laquelle entrent ou sont entrées originellement une ou plusieurs essences feuillues.

V. La disparition des feuillus des hautes foréts de protection atteste sûrement une intervention de l'homme et de ses troupeaux, un recul de la végétation forestière et une dégradation du climat local. |

V. Une forêt compacte et pleine devient en tout.ou partie forét de protection, quand l'abri qui la gardait vient à cesser brusquement, ou que des circonstances défavorables, pâturage, exploitations inconsidérées, avalanches, chute de rochers, entravent son évolution naturelle.

VI, Si une forét se protège elle-même par un rideau de clairs-bois, et -

si ce rideau vient à disparaître, ou se trouve réduit, il se reforme, dans les peuplements compacts inférieurs, une nouvelle zone de. protection, dont la profondeur varie en raison inverse de la déclivité du versant.

VIT. Dans les forêts montagneuses, les lignes de crétes, les arétes des versants dirigées suivant les lignes de plus grande pente sont des cordons naturels de protection.

Nous allons essayer de justifier brièvement, par des faits, ces énoncés que nous croyons en partie nouveaux, et qui dominent de très haut l’économie alpestre, forestière et pastorale.

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