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Rien n'est curieux comme la végétation de fin des forêts alpestres, et on s'explique aisément, en l'étudiant sur place, la légende
des formes buissonnantes, moins naturelles-que provoquées. Nor-
malement, la plante montagnarde se distingue à première vue par ses rameaux gros el courts, ses entre-nœuds rapprochés, le rétrécissement des spires foliaires, la tendance des feuilles à se disposer en roselte, et l'abondance, dans le squeleite, des tissus de réaction. Le végétal tout entier est comme replié sur lui même pour résister au poids de la neige et à l'effort du vent. S'il vient à être
abrité accidentellement par un rocher ou par un mur, il modifie
aussitôt sa forme et prend brusquement son élan ; mais il reste, par contre, indéfiniment buissonnant, quand il a été abrouti par le bétail ou brisé par la neige. C’est à l’action mécanique de cette dernière qu’il faut principalement attribuer la faible expansion de proche en proche de la forêt dans les sommités non pâturées. Les croquis de la planche 18, pris entre 1,837 et 1,855 mètres, dans la forêt des Contamines (Haute-Savoie), montrent clairement comment
les faits se passent. Sur ces plans fortement inclinés, la neige glisse :
insensiblement dès qu’elle a dépassé le niveau des rochers qui moutonnent la surface du terrain, et tantôt elle décapite l’épicéa ou l'arole, tantôt elle en lime et en use les rameaux, ne laissant que des buissons épars, sans valeur, mais non sans utilité. Dédaignant ces humbles buissons, le forestier pourrait quelquefois passer indifférent et les abandonner au troupeau. Quel tort! |
Ce sont là, en effet, les tuiles faîtières de l'édifice forestier. Supprimez-les, vous aurez des gouttières. Du haut en bas, la forêt ne forme qu'un bloc, qu'un toit sur lequel coule la neige. La moindre fissure provoque des trouées, des chablis, des amoncellements neigeux, qui prolongent l'hiver et le désert. Quelque solide que paraisse le mur formé par la forêt à ces altitudes de 1,800 à 1,850 mè-
tres, il ne résislera pas à une poussée constante; enlevez le moindre moellon, il se lézardera et croulera. Forcément, inéluctablement, ces formes décapitées, que vous aurez négligées, feront irruption -
dans les boisés ou les perchis détruits. Les abandonnera-t-on encore, toujours, jusqu'à ce qu’on ait abaissé de quelques centaines de mètres le niveau supérieur de la végétation forestière ? A quoi bon ? ne faut-il pas les subir ? Celte action féconde de l’arbre sur l'arbre est certainement un des traits les plus saillants de l’économie forestière alpestre. Nous pourrions citer une foule d'exemples d'arbres protégeant tout un coin de forêt perdu dans des pâturages alpestres, de rochers ou de bouquets de vieux AURA préservant de la ruine des cantons entiers.
HT et IV.
Nous tenons pour erreur le fait d'envisager les futaies résineuses comme ayant couronné originairement le sommet de nos hautes montagnes. Ce n’est pas le pin qui s’avance le plus au nord dans les steppes de la Laponie, mais le bouleau ; ce n’est pas l’épicéa qui termine les chaumes vosgiennes et les plateaux jurassiques, mais le hêtre; ce n’est pas le sapin qui surmonle les croupes du plateau central, mais le hètre et le sorbier.
Les Alpes peuvent-elles donc faire exceplion à cette règle générale ? Non assurément, car la nature aurait ainsi manqué de prévoyance. Ni le vent, ni les avalanches, ni les chutes terribles et prolongées de pierres n'auraient permis aux résineux de remonter sans aide’ les versants alpestres après leur glaciation. Ces végétaux n'étaient ni assez souples pour résister aux vents, ni assez flexibles pour se redresser après le passage de l’avalanche. Le vé- hicule qui les a portés sur les hauteurs qu’ils occupent actuellement, c’est le feuillu. Le fait paraîtra évident à ceux qui sont un peu familiarisés avec la végétalion des Alpes vertes, dont la cein- Lure forestière n’a pas été trop rétrécie, et où les taillis d’aune vert contribuent si fort à la propagation et au maintien des futaies résineuses. Mais, dans les Alpes sèches et calcaires, l’extraordinaire appauvrissement des forêts en masque complètement les origines. Quelle que soit la prédilection actuelle de l’aune vert pour les sols siliceux et argileux, il serait téméraire d'en conclure que cette essence montagnarde, si rustique, n’a pas joué autrefois un rôle prééminent dans toute la chaine alpine. L'influence chimique du terrain sur la distribution des végétaux forestiers a perdu “beaucoup de son poids, grâce aux progrès de la paléontologie; elle s’affaiblit, en outre, considérablement avec l'altitude. Mème
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en se bornant à l'examen de faits actuels, on est en droit de l’éliminer. « Ainsi le rosage ferrugineux et le rosage hirsute se rencontrent tous deux dans les Alpes orientales; la seconde espèce manque dans les Alpes occidentales. Or, là où le rosage ferrugineux existe seul, on peut le rencontrer indifféremment.sur les terrains calcaires et sur les terrains sans calcaire. Mais, si l’on s’avance vers l’est, à mesure qu’il se trouve en concurrence avec le rosage hirsute, qui préfère les sols calcaires, il est à peu près limité aux sols siliceux » (Van Tieghem). C'est aussi ce qui se passe pour l’aune vert et pour l’aune blanc.
Indépendamment de son intérêt théorique, cette question de la présence originelle des feuillus aux allitudes supérieures a une importance pratique énorme, en ce qui concerne le relèvement de la végétation forestière. Nous entendions naguère un très aimable inspecteur des forêts narrer les péripéties d’un reboisement tenté depuis dix ans par l’administration sur un sommet chauve de l’'Embrunais, au-dessus de la limite actuelle des forêts. Les agents s'étaient adressés en vain aux essences résineuses les plus variées, qui, toutes, avaient naturellement succombé. On s'arrêta, estimant qu'il n’y avait pas lieu de planter au-dessus de la zone forestière. Le tort n’était pas, croyons-nous, de vouloir relever le niveau de la végétation ligneuse, mais bien de n’avoir pas songé à créer un double abri artificiel et naturel. Sans doute, les essais tentés en Suisse pour relever le niveau actuel des forêts n’ont pas toujours été couronnés de succes, et l’hiver de 1879-1880 a détruit la plus grande partie des plantalions d’épicéa effectuées sur les sommités. Mais nous eslimons que la tactique employée était défectueuse. Pour de semblables reboisements, il convient d’abord d'utiliser les abris naturels, comme les rochers, et de planter au-dessous d'eux des essences feuillues rustiques : aune, bouleau ou sorbier des oiseleurs. Si ces abris naturels viennent à manquer, on élèvera de loin en loin un mur en pierres sèches ou une banquette en terre, et on disposera les plants en coin, comme l'indique la figure cidessous.
Cela fait, on se contentera de surveiller et de compléter la plantation, jusqu'à ce qu'elle ait dépassé le niveau de l'abri, ce qui demandera dix ou quinze ans, puis on pourra la continuer en mélan-
-geant prudemment quelques résineux aux feuillus, dont le nombre
ira en diminuant progressivement. En procédant ainsi, on suil pas à pas la nature et on évite de dépenser en pure perte des
sommes considérables, qui pourraient être plus utilement em-
ployées ailleurs. Rien ne sert de vouloir aller vite, il faut aller sûrement. L'espace nous manque pour développer complètement ce sujet, mais nous espérons qu’en raison de son importance majeure, des essais seront entrepris dans cette voie, et que la prati-
que viendra confirmer des vues théoriques, basées sur une étude
attentive des phénomènes naturels. Entre la zone des saules glaciaires aux feuilles caduques et la zone des forêts résineuses aux feuilles persistantes, existe en ce moment un hiatus énorme. Il ne
peut s'expliquer que par la disparition, causée par l’homme, des
primitives essences feuillues, qui relenaient les neiges, se riaient des vents et renaissaient incessamment de leurs cendres, après chaque cataclysme.
V et VI.
Partout où nous voyons la végétation forestière s’avancer très haut sur les versants alpestres, nous trouvons les bois-limites formés par des peuplements d’abord pleins, puis égrenés. Des arbres solitaires, noyés au milieu de clairs taillis feuillus, surmontent l’édifice. C’est l’image d’une armée en marche : le gros ne s’avançcant que sous la protection d'une avant-garde, couverte elle-même par
une nuée d’éclaireurs.
Pour qu’une forêt se constitue rapidement, évolue et se perpétue, chacun sait qu'il lui faut une certaine quantité de terre végétale et d'humus. Cet humus, si utile à la végétation dans les régions tempérées, l’est plus encore dans les régions alpestres, où il joue un rôle très efficace de protection contre la sécheresse el le froid. En particulier, le jeune plant exposé aux radiations les plus vives et les plus meurtrières ne saurait s’en passer pour vivre. Or, la terre végétale, déchirée par les chutes de grêle et lavée par les trombes d’eau, est naturellement peu abondante dans les peuplements de fin de nos forêts alpestres; par suite de la rudesse du climal et de la siccité de l'air, la combustion des matières organiques
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y est longue et difficile, et par suite aussi, la formation d’humus s’y opère avec une extrême lenteur. Toute atteinte portée à la couverture morte ou vivante aura donc une répercusion énergique sur la végétation; la terre épuisée, cessant de produire des arbres, n’enfantera plus que des buissons. On comprend ainsi que la forêt n’a pu primitivement s'installer que sur des points naturellement isolés et protégés; elle a donc progressé par. bonds. D'où son élat supérieur clairiéré. Mais c’est aussi par bonds que s’effec-" tue son recul.
La forêt alpestre, et principalement les boisés, sont exposés à des vents violents qui limitent beaucoup la croissance des arbres et spécialement celle des résineux. Le vent agit de trois façons différentes : il aiguise le froid, dessèche l’air et dégrade de plus en plus le climat local ; il active l’évaporation des tissus et expose la plante à mourir de soif sur un sol glacé; enfin, il brise, use et
défeuille la cime des arbres, mettant ainsi obstacle à la production
des semences et à la régénération des forêts. | \
Bien que ces faits soient connus de longue date, il est cependant impossible de saisir nettement l'utilité primordiale de l'abri et des boisés, si l’on ignore la marche du vent sur les sommités. Au lieu de suivre une direction recliligne, les vents épousent fidèlement les ondulations de terrain des régions déboisées sur lesquelles ils soufflent.
Considérons, en effet, deux sommets voisins À et B, séparés par une vallée, et suivons la marche d’un courant O E. Ce dernier, loin
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de passer par dessus le col et la montagne B, va descendre dans
la vallée, suivre les aspérités du terrain et remonter en quelque
sorle la pente qui lui fait face. Cette marche singulière est due au déplacement successif et de proche en proche, par frottement et
par aspiration, des différentes couches d’air. Le vent qui se fait il
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