Terrains arguleux
Lande bourquignonne et comtoise. — Dans les sols argileux, la végétation forestière est longue à s'implanter et demande encore plus de repos. Cela lient à la concurrence prolongée que font les graminées aux menues plantes de la lande. Les graines ou les baies tombant sur une litière épaisse de chaumes flétris émettent bien une radicule, mais cette dernière se faufile vainement à travers les herbes, elle ne peut toucher la terre nourricière et se dessèche. Il arrive cependant qu'une fourmilière ou une taupinière offre asile à l’une d’elles : c’est le salut.
Abandonnées à la jachère, ces terres argileuses, froides et hurmides se couvrent, dans nos plaines, d’un épais gazon d’agrostis rouge, puis d’une lande de bruyères. Qui voit à l'automne ces champs rulilants, est tenté d’accuser le berger de coupable négligence, pour n'avoir su utiliser un si précieux fourrage. En fait, il n’en est guère de plus mauvais, et la location de ces terres, de chute en chute, est Lombée à rien./Peu à peu le bois s’en empare; voici comme : au travers des touffes alanguies de la bruyère,sur un sol travaillé par les laupes, germe une baie de bourdaine ou une graine légère de tremble et de bouleau. L'édifice encore fragile se consolide par l'apparition de quelques épines blanches, et le bouquet progresse. Sous le couvert, la bruyère s’éclaircit, puis émigre; des colonies de lombrics travaillent la terre et l’'ameublissent, un plant de chêne surgit, un semis de charme le suit. L'association est désormais complète, et-la forèt évolue rapidement, à moins d’un
retour offensif du berger. Dix ans de jachère et quinze ans de bruyë eres
séparent de la brosse, mais trente ans suffisent, après coup, pour donner le bois de rapport.
Si l'argile n’est pas trop froide et compacte, la ronce peut primer les plantes de la jachère ; elle buissonne en forme de lentille et sert de berceau au chêne, au bouleau et à l’orme. Le cycle est abrégé de 10 ans.
Dans les terrains argileux des Alpes, et spécialement sur les instables moraines alpines, Calamogrostis argentea et Luzula nivea remplacent Agrostis rubra et servent merveilleusement à fixer les talus en ruines. Des végétaux spéciaux, comme Hippophae rhamnoides, constituent ensuite la lande armée, qui défie le mouton. Cette lande est envahie par des saules et par l’aune blanc, que décime plus tard le sapin ou l’épicéa.
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Les friches argileuses des pays plats n’ont une certaine imporlance que dans l’humide Sologne et dans les Phyllades du Cotentin, gorgées d’eau en hiver et dures comme pierre en été.
D. — Terrains siliceux.
Les landes qu’il nous reste à passer en revue occupent, elles, une superficie considérable, depuis les ballons vosgiens jusqu'aux calanques méditerranéennes, depuis l'océan jusqu'aux cimes neigeuses des Alpes. Et le plateau central tout entier n’est guère qu'une immense lande.
Les terrains siliceux : gneiss, granils, pegmalites, micaschistes, séritoschistes, protogines el syénites, bien que divers dans leur composition et leur structure, ont même flore, toujours pauvre en espèces, Loujours riche en individus. |
a) Lande morvandelle. — Dès que la terre a cessé d’être fécondée par le cullivateur, dès que l’herbage a été dégradé par les troupeaux, le sol se couvre de genêts (Sarothamnus vulgaris) et de fougères (Pteris aquilina), sous lesquels croit un court gramen d'agrostis, de canches et de fétuques. Tantôt (Morvan) la lande s’éclaircit par l’adjonction de chätaigniers et de bouleaux édifiant une claire futaie que piétine et lasse le mouton ; tantôt, au contraire, le berger s’acharne après l’arbuste, le taille ou le brûle, et provoque la formation d’une lande rase. Celle-ci perd peu à peu ses meilleures graminées ; des laiches variées les remplacent, la fougère se multiplie, et, avec elle, les sénecons visqueux et les rouges digitales.
b) Lande cévenole. — Dans le Forez, à Saint-Bonnet-le-Château, Craponne, etc., de grandes étendues de landes de genêts communs, tapissées d’un gazon de Poatrivialis, Avena pubescens, Avena scheuzerti, Agrostis vulgaris, sont rapidement envahies par le pin sylvestre (var. d'Auvergne), et donnent, après dix ou quinze ans, des paquets de semis inégalement distribués, mais d'avenir. La forêt succède à la culture pour ainsi dire sans transilion.
Dans les montagnes du Pilat et des Boutières, et à mi-pente, les faits sont autres. Lalande de genêts griots (Sarothamnus purgans) ne tarde pas à s’éclaircir, et fait place à l’airelle, puis à la bruyère. Une fois que cette dernière s’est emparée du terrain, elle se développe avec une incroyable rapidité, élimine et détruit tout sur des versants entiers. La päture est anéantie. Quelques rares moutons
circulent à travers ce rose désert, broutent les tiges naissantes de la callune, ou rongent avidement, de ci de là, le long des sentiers qu'entrelient une circulation active, quelques. pieds de Carex ccspitosa et de Festuca ovina.
N’allez pas dire au berger qu'il a mésusé dela terre quile nourrit, que la bruyère a pris pied dans cette place égratignée el mise à nu par le sabot du bétail, que l'arbre sauvera sa pâture. Il baussera les épaules, et, vous montrant de sa houlelte son troupeau indigent, il vous dira : « Nous n’avons plus assez de brebis, et c'est pourquoi la bruyère nous gagne. Autrefois, la montagne nourrissait dix fois plus de bêtes et elle demeurait toujours verte. »Il oublie d’ajouter qu’il a détruit l’arbre, brûlé une première fois l’arbuste, puis augmenté le nombre de ses moutons, jusqu'à ce qu'il ait vu poindre le roc. Maintenant, sa lâche est finie, son œuvre de destruction est complète. Impuissant, il.se tourne vers l’État-Providence, et lui dit : « Sauve-moi, rends-moi mon herbe, fais ce que Lu pourras, ce que tu voudras, à condition pourtant que tu éloignes de moi l’arbre qui blesse ma vue. » Et l'Etat cède, vote des subsides qui ne remédient à rien. Au lieu de cela, si, abordant résolument le problème pastoral, il metlait toutes ces landes communales en défens, en moins de 25 ans la forêt de pin sylvestre renaitrait de ses cendres et reconslituerait progressivement l’herbage. IL n’y a pas d’autre solution.
En voici un exemple Lliré de la forèt communale de Roïizey (Loire), située dans le massif du Pilat, au-dessous du pic des Trois Dentsix |
Par ordonnance royale du 9 mars 1837, 186 hectares de landes appartenant à cette commune furent soumis au régime foreslier. Ce n'étaient, disent les rapports d'alors, que genèêts et bruyères, au
milieu desquels se montrent de loin en loin quelques buissons
abroulis de coudriers et de hètres. A l’est et au sud, à proximité d’un bois appartenant à un particulier, on remarquait quelques petits pins de 2 mètres d’élévation et, dans leur voisinage immé-
dial, d’autresétalaient au ras du sol leurs tiges rongées par les:
chèvres. On pouvait résumer comme suit l’état de la forêt.
Chiras (éboulis chaotique de rochers). . . . . . 62 hect.
Pandésdelgenèts et de bruyères + . . . +. . . 93 —
Brosse de-hètres et de coudriers . . . . . . . 31 — TOME NEC ed ISO hect;
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En 1862, soit vingt-cinq ans après la mise -en défens, qui a été
d’ailleurs incomplète, faute de surveillance, ce désert est devenu : CPAS: US DSTI 55.77 ONU:
Brosse de hêtres dt de coudriers, mélangée de pins
sylvestires el de sapins. JEAN
Pins sylvestres de 1 à 20 ans, en nosut ch belle
venue Ie L 10 — Pins seat ne 30 : à 40 a ans, AbEONTE ae tar, jeunesse, branchus, clairsemés et sans avenir . . .- 1 —
Total. NT SRE MR ONIeCt
De 1861 à 1871 el années suivantes, on planta, au canton des Trois Dents, environ 40 hectares en épicéa, mélèze et pin, mais, en 1880, les habitants de Verannes, furieux de la mise en défens des communaux de Roizey, voisins des leurs, incendièrent 15 hectares de ces jeunes plantations.
En 1886, exactement quarante-neuf ans après la soumission au régime forestier, la commune de Roizey commenca à récoller les fruits de sa sagesse; elle vendit pour 695 fr. une première coupe comprenant 10 hectares de brosses âgées de 30 ans, et 130 pins secs pouvant produire 40 mètres cubes d'étais.
En 1887, à la suite d'une levée générale de boucliers des communes forestières de la Loire, nous fûmes envoyé d'office pour procéder à l'aménagement des principaux massifs de ce département, et nous parvinmes heureusement à éleindre toutes les réclamations. 7 |
Bien qu’à cette époque nous ayons jugé prématurées Les études d'aménagement dans la forêt communale de Roizey, nous nous mimes courageusement à l’œuvre, et nous la divisâmes en dix coupes biennales, prescrivant, dans l'enceinte de chacune d'elles, le jardinage des pins de 0"35 de diamètre et plus, en même temps qu’un certain nombre de règles culturales. |
Voici les résultats de l’application de l'aménagement, 0 qu'ils
nous ont été communiqués, le 19 décembre dernier, par M. Sau-
vage, le distingué inspecteur des eaux et forêts à Lyon :
DA are
FORÈT COMMUNALE DE ROIZEY
7: m ô 2 = me LES D - NATURE DES PRODUITS Z |PARCELLES) > | © % OBSERVATIONS a PES OS al F4 re Fr francs francs 1886 | 10 hect. taillis, bois mort. . » » 625 625 L'aménagement a été appliqué à partir de 1888 RO IEC 0-1. 1 49: A. BE. F 189] 189 1889 ARS NT AE, 1 A 4 Coupe. ordinaire vendue . .| 544 D 5.100 5.104 ND IE CRDI PAM te Le. 4 C 45 Coupe ordinaire vendue . .| 627 E | us (193 1891 Id. 1.427 B. C 4.450 | | 141 F |1.240 | Fer LOTS CRDI SNS ASE Ll E 65 Coupe ordinaire vendue . .| 93 G 1.000 1.065} 1893 | Nettoiem. sur la coupe de 1892. 10 LÉ SEPT 20 res Coupe ordinaire vendue . .| 21 H 230 sa 1894 | Nettoiem. sur la coupe de 1892.| 17 G 32 | Coupe ordinaire vendue . .| 73 I 0 | 152 1895 | Coupe extraordinaire vendue.| 250 A 3.230 | 3.230 1896 Id. 23 A Coupe ordinaire vendue . .| 92 I 388 388 Nettoiem. sur la coupe de1893.|. 30 H 1897 | Coupe ordinaire à l'unité. .| 116 K 266 Bois de chemins et chablis vendus et délivrés . . .| 120 » 889 Ÿ 1.765 Coupe ordinaire vendue . .| 49 A 530 | Coupevendueen1896àlunité.| 83 K 80 1898 |: Coupe ordinaire vendue . .| 195 C 1.190 | 1.790 27.028
Soit en moyenne, par an, 27.028 : 11 — 2.451 francs.
Ces résultats ont dépassé toutes nos espérances. Ils empruntent à la nature des lieux et à la simplicité des moyens mis en œuvre une importance ‘considérable. Nous les dédions à la jeune :s0- ciété qui s’est formée, dans la Loire, pour la mise en valeur des terrains incultes. Ils montrent, entre lant d’autres choses, qu'une lande communale dégradée, pouvant à peine nourrir 45 vaches pendant cinq mois de l’année, et susceplible de donner un revenu foncier maximum de 450 fr., s’est constituée, après 51 ans de mise en défens, sur le pied d’un capital boisé capable de fournir un revenu annuel de 2,457 fr. N'est-ce pas le cas de proclamer l’éloquence de chiffres qui révèlent le merveilleux travail de la nature ?
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On pourrait craindre que ces résultats n’aient été obtenus au détriment de la richesse acquise et de l'avenir de la forêt. Sur ce point, nous devons laisser la parole à M. Sauvage :
« Je vous avoue que les exercices 1889, 1890, 1891 me paraissent avoir élé beaucoup trop avantagés au détriment des autres. Aujourd’hui, nous commencons la deuxième période, et nous sommes un peu embarrassés pour trouver du vieux matériel exploitable. Heureusement, les jeunes gaulis et perchis ont prospéré, et nous pouvons faire disparaitre une partie des pins existants. Cette forèt esl, en somme, je crois, bien disposée pour l'avenir, mais il faut marcher prudemment el reconstituer rapidement tous les vides. »
Avant de quitter ces premières penles des montagnes granitiques ou gneissiques de la Loire, nous voudrions noler la rapide conquêle des Chiras par la végélation ligneuse. Cette conquête est due surlout au coudrier, dont nous apprécions ainsi le rôle, en 1887, dans la forêt communale de Roizey : « Bien que ce ne soit qu'un mort-bois, l'importance de cet arbrisseau est vraiment énorme, c'est lui qui est le premier reboiseur de tous les terrains nus. Mieux encore que les alisiers et les sorbiers, il sait profiter des moindres taches de mousse qui verdissent le rocher, et s'y installe solidement. Il se présente ordinairement sous forme de cepées naibes qui se garnissent, après vingl ou vingt-cinq ans, d'un grand nombre de branches mortes. Il offre, durant le cours de sa vie, toutes les variations possibles de couvert, amende tres vile le sol, et procure successivement à chaque essence un milieu favorable à la germination de sa graine, et un abri en relation avec les exigences de son tempérament. Le sapin envahit rapidement les jeunes corroies et le pin sylvestre abonde dans celles qu sont plus âgées. »
Ces impressions, reçues au matin d’une carrière forestière, ontété avivées par un contact plus intime avec la forêt, et l’action fécondante du noisetier a été tout particulièrement mise en relief par les beaux travaux de M. Broilliard.
Sur les cimes déboisées du plateau central, à des allitudes variant entre.1,100 et 1,400 mètres, le retour de l’état boisé se fait indéfiniment attendre. Cela tient au défaut d’abri et à la disparition presque complète des forêts de hêtre, qui PRES autrefois ces sommets. |
Ces: forêts feuillues des date et dés. élévations SRE dé l'Auvergne ressemblaient à celles qui subsistent encore dans les
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re 5 Vosges, mais qui sont, elles aussi, en voie de déclin et de retrait,
chaque siècle en emportant un lambeau. C’est au canton de Tra- 3 vary, aux Sources mêmes du Furens, un peu en dehors de la forêt communale de Saint-Étienne, que nous est apparue une des dernières forêts protectrices des montagnes foréziennes. Et sa permanence ne s'explique guère que par la nature fangeuse du terrain 5 avoisinant, par la présence de lourbières qui en ont éloigné bétail et berger. C’étaient des taillis de hêtre peu denses el peu élevés, chargés d’ans, de mousse et de lichens. Au milieu d’eux surgis- En. saient quelques sapins argentés, dont les cimes, à demi sèches, étaient limées et usées par les ondes des vents furieux.
Dans les vides de ces taillis ouverts par la tempête croissaient de | beaux gazons de nard raide, l’une des meilleures graminées de la 4 montagne ; on comprend donc que le berger y ait été attiré d’ins- à tinct. Une fois établi sur ces sommets, il a commencé son œuvre 74 de sauvage destruction, coupant ou brülant l'arbre pour agrandir + ou améliorer son pâturage. Or, en ces lieux élevés, le hêtre ne se reproduit bien que de semence, et, en tous points, il cède devant l'attaque de la chèvre et du mouton, qui en détruisent les rejets. Le pasteur apprend maintenant à ses dépens que, suivant l’adage de nos pères, en montagne, un arbre vaut un homme. D'une façon générale, en effet, les pâturages granitiques se dégradent à vue d'œil ; le berger excite son chien, sculpte la branche, ou suit, le cerveau vide, le troupeau qui passe et repasse ; mais il est incapable du moindre effort, du moindre travail manuel. Derrière lui, la lande de canches (Vaccinium Vitis-Idæa) et de myrtilles (Vaccinium myrtillus) avance rapidement, acétifie le sol, édifie la tourbe, et prépare ainsi la venue de la bruyère, le plus vain et le plus stérile ornement de la montagne.
A la fin, cependant, ces landes finiraient aussi par se reboiser nalurellement quand l'abri ou le feuillu s’y trouvent, mais il ne faut plus compter avec les années. Sur les cimes de Tailhard, commune de Saint-Sauveur-en-Rue, le matelas de callunes s'était éclairci spontanément sur quelques points, et l'on trouvait parmi un grèle gazon : Pteris aquilina, Prenanthes purpurea, Dianthus sylvaticus, Solidago virga aurea, Arnica montana, Gentiana lutea, Hypericum perforatum. Quelques chèvrefeuilles, quelques hèêtres et sorbiers, vesliges d’une végétation plus opulente, se trainaient çà et là, et à l'abri de plantations récentes, on observait de rares semis naturels de pins sylvestres. Mais tout cela battu sans pilié par les vents, en-