PARTIE IV, CHAPITRE I
Dans le courant de 1864, sous le nom de la mutualité commerciale et sous la présidence de M. Gros, député, grand industriel alsacien qui se fait honneur d'avoir le premier peut-être en Alsace appliqué la mutualité sous sa forme actuelle, deux mille jeunes gens appartenant au commerce de nouveauté, se sont réunis en association mutuelle. Cet exemple qui sera certainement suivi est à noter, et il peut faire beaucoup de bien matériel et moral. Mentionnons aussi les nombreuses sociétés de mutualité formées par les orphéonistes.
S'il est une classe d'hommes dont l'imprévoyance soit le côté dominant, c'est bien celle des pêcheurs, des matelots, de tous ceux en un mot qu'on désigne sous le nom de gens de mer. Une vie aventureuse, des dangers permanents, un besoin immodéré de distractions à la suite de longues traversées doivent figurer sans doute parmi les causes principales de cette disposition d'esprit, qui est un fait constant. S'il est cependant une classe d'hommes ayant besoin de la prévoyance pour eux, pour leurs familles sans cesse placées dans la position la plus précaire, c'est bien celle de ces hommes de mer constamment exposés à tous les hasards de la navigation, aux chances les plus multipliées de maladie et de mort. Cette situation a été comprise, et des sociétés organisées à Dieppe, à Dunkerque, à Boulogne, à la Teste, à Arcachon, etc., soulagent maintenant bien des soufrances dans ces populations décimées par des désastres périodiques. Tous les ports de mer suivront évidemment ces divers exemples, et partout la classe si intéressante des marins sera bientôt assurée des bienfaits de la mutualité.
Tout le monde sait que les sauveteurs médaillés du gouvernement, — c'est-à-dire ces hommes qui, sans bruit comme sans lassitude, hier en se précipitant dans les flots ou en descendant dans un puits sans regarder en arrière, aujourd'hui en volant sur une poutre embrasée ou en se suspendant à la tête d'un cheval emporté, au risque d'être broyés sous lui, s'exposent chaque jour à mille morts pour sauver des hommes que, la plupart du temps, ils n'ont jamais vus, dont ils ignorent même les noms, — se sont organisés à Paris, à Bordeaux, à Rouen, à Lille, à Boulogne, à Belle-Ile-en-Mer, et dans d'autres villes, en sociétés de secours mutuels. Héroïque phalange, qu'on pourrait.
à coup sûr, classer en tête des sociétés professionnelles, car leur profession est dans leur devise : Sauver ou périr ^. La création d'un Asile pour les sauveteurs infirmes est un des objets que poursuivent les sociétés de sauveteurs.
Rappelons enfin ici, au point de vue des sociétés approuvées conformément au décret de 1852, la distinction entre les sociétés municipales (ce sont celles qui ont été créées en vertu de l'article 1" du décret) et les sociétés particulières. Dans les premières, sortes d'institutions publiques, la circonscription joue un rôle prépondérant.
Beaucoup de sociétés admettent aujourd'hui les femmes parmi leurs membres; quelques-unes sont composées uniquement de femmes. L'exclusion des femmes nous paraît un fait si regrettable, leur admission présenterait au contraire de si immenses avantages, que nous croyons devoir donner à l'examen de cette question tout le développement possible.
Nous consacrerons aussi quelques pages à des associations qui, pour être établies sur des bases différentes de celles sur lesquelles s'appuie l'immense majorité des sociétés françaises, n'en occupent pas moins parmi ces dernières une place d'une certaine importance. Nous voulons parler des caisses de secours mutuels dont le système emprunté à la Hollande a reçu son application à Paris, à Renues, et surtout à Bordeaux ^.
* Les auteurs des actes de dévouement appartiennent pour la plupart aux classes populaires, nous avons eu occasion de le faire remarquer plus haut.
a Mentionnons à la fin de ce chapitre, où l'on a voulu passer rapidenaent en revue les diverses caté(,'ories d'individus entre lescpiels se forment les sociétés de secours réciproques, le curieux fait suivant : Depuis que l'archipel des Sea-hiands, entre Charlestonet Savannah, a été recon(iuis par les Américains du Nord, les dix mille esclaves qui peuplaient ces îles ont dû se piéoccupcr de demander la garantie de leur indépendance .i un travail libre. Un prand nombre d'entre eux ont employé déji» le produit de leur industrie à s'acheter de petits champs qu'ils cultivent avec ardeur. Un de leurs premiers actes a été de fonder une société de secours mutuels, — quelques-uns ont même fondé une société pour la ruilure en commun de trois plantations qu'ils onl achetées et qu'il» cultivent en qualité de pro|)riétaires, après les avoir cultivées comme esclaves. {L'Asaocialion, nuvend)re tSG4. K. hecliis.)