PARTIE V, CHAPITRE
intérêts, il n'y a là rien que de très-simple et de profondément légitime. La coalition, il est vrai, est venue à peu près toujours se briser contre la résistance obstinée du maître obligé de compter avec la conciu-rence, ou contre la ruine de l'établissement, bien vite entraînée par une élévation imposée et anormale des salaires; le plus souvent donc, elle est inutile et impuissante. Mais l'entente d'ouvriers, dans le but de veiller ensemble à la conservation d'intérêts identiques, entente qui n'implique nullement le dioit de forcer l'accord des volontés divergentes, n'est vraiment répréhensible que lorsqu'elle s'exerce au moyen de la violence, de l'intimidation et de la contrainte. Le concert libre et paisible des ouvriers peut, il est vrai, glisser sur la pente qui mène aux coalitions tumultueuses et violentes ; mais la loi sait parfaitement faire la distinction, et précisément en Angleterre, malgré des résultats effectifs mauvais et qui tiennent à des circonstances particulières aux pays, elle l'a toujours très-clairement faite *. Dans le régime actuel de l'industrie, il suffit d'ailleurs qu'il y ait possibilité de coalitions entre les maîtres, c'est-àdire de coalitions presque inaccessibles à l'action de la loi, pour qu'on ne condamne pas absolument, et sans discerner l'acte coupable même du pourparler légitime, toute espèce de concert d'ouvriers. En matière de travail, l'exercice collectif de la liberté de l'offre, lequel, par la supériorité du nombre, peut balancer l'inégalité des positions et la puissance du capital doit être surveillé et réglementé, mais il serait inique de l'interdire de prime abord et sous toutes les formes où il pourrait se produire.
A cette réponse, nous ajouterions même que telle union anglaise qui peut, à un moment donné, en plein soleil, et par ministère d'avocat, dépenser des centaines de mille francs pour soutenir autant devant le tribunal de l'opinion que contre les maîtres une question de salaire, constitue en quelque sorte pour la société générale une sorte de prime d'assurance payée contre l'éventualité des sociétés secrètes 2.
^ « Le gouvernement maintiendra toujours en cette matière une politique de nonintervention absolue... Il n'interviendra dans aucune question entre les patrons elles ouvriers ; il laissera les deux parties régler leurs diU'érends suivant la loi naturelle de l'offre et de la demande. Le temps ne viendra jamais où nous chercherons à introduire un système de protection pour le travail qui ne serait pas moins faux en principe que la doctrine condamnée de la protection en agriculture, si utilement rayée de notre législation. » (Discours de sir Cornwald Lewis, membre du cabinet anglais, au banquet du lord-maire. — Novembre 1859.)
^ Là, — et comme, adversaire des mesures prohibitives en matière de coalitions, nous étions, ainsi que nous sommes encore aujourd'hui, bien loin d'approuver en général les coalitions— nous ajoutions : « le chômage qui eut lieu en 1837, parmi les lileurs de Glascow dura quatre mois et ne coûta pas moins de 600,000 fr. Après cette suspension, les ouvriers rentrèrent tous sans conditions chez les patrons. Le Turnout (suspension) de 1844, décrété par les mineurs de la plus grande partie de l'Angleterre, eut pour résultat une misère immense, une rentrée pacifique dans les ateliers. Telle sera probablement l'issue définitive de cette grande grève de constructeurs dont l'agitation a rempli pendant l'année 1859 tous les journaux anglais et qui a pour but de l'aire diminuer le travail de une heure sur dix {Nine ]t,our's movement). Menuisiers, maçons, fumistes, peintres
Peut-être même dirions-nous, avec un éminent jurisconsulte anglais, lord Cranworth . « Le légishiteiu- a fait sagement d'autoriser les coalitions ; il n'est jamais politique d'interdire ce qui, permis ou non permis, n'en doit pas moins exister. »
Mieux vaut à coup sûr l'union de Sheffield pouvant lutter avec les patrons que les conciliabules souterrains et les ententes occultes.
En France, avecles idées dominantes— et bien qu'à cette beure même, il s'opère cbez nos voisins de Belgique un mouvement pacifique et régulier qui, envisageant les concerts d'ouvriers à un point de vue plus libéral que cbez nous, entraînera probablement avant peu l'abolition des lois sur les coalitions *,— en France, un pareil langage ne serait pas considéré comme pratique. Et cependant, a dit M. Fix, dont l'extrême modération ne peut être mise en doute, « la loi des coalitions, telle qu'elle existe en France a besoin d'être révisée, d'abord parce qu'elle n'est presque jamais appliquée aux maîtres, et en second lieu parce qu'elle est un obstacle aux associations régulières des ouvriers. »
La loi du 27 novembre 1849, modificative des art. 415 et 419 du Code pénal, a bien atténué une différence de situation criante, en édictant une peine égale contre toute coalition tendant à abaisser les salaires ou à en reliausser le taux. Mais qui niera que la coalition des maîtres, se réunissant sans bruit cbez l'un deux, ne sera pas toujours autrement insaisissable que la coalition patente et tumultueuse des ouvriers, ne pouvant, vu leur nombre, discuter que sur la place publique le prix de cette incontestable propriété qui s'appelle leur travail ?
Et encore dans ce cas ce seraient, non la coalition elle-même, mais les faits connexes de violence et d'atteinte à la liberté individuelle qui appelleraient l'intervention de la loi.
Quoi qu'il en soit, nous ne croyons pas sortir du domaine des faits, en disant, pour nous renfermer du reste dans noti'e sujet propre, qu'on aurait tort d'effacer délinitivement et sans retom-, le mot de chômage du programme des sociétés de secours mutuels. »
Quatre années encore après que ces lignes étaient écrites, des déclarations réitérées ^ faisaient considérer comme tout à fait
liiàlricrs, au nombre de près de 5,000, auront passé dans l'inaction, malgré les conseils des iiommes les plus libéraux, la saison la \)\ns favorable à la construction, et bientôt ils acce|)leront tous les conditions, peut-être aggravées, des patrons (voir la /{crue d'Edimbourg, d'octobre 1859, n» 224, notanmient pour la résolution prise jiar les maîtres d'obliger cliacpic ouvrier à s'engager par écrit à ne plus faire partie d'aucune trade-union ; résolution condjattue, on le comprend, avec énergie).
* L'initiative de ce mouvement appartient à M. de Molinari et à VÉconomiite belge,
'^ Voir les diverses discussions de l'adresse, — les procès-verbaux du Sénat et notamment dans celui de la séance du II février 1803, un rapport qui, malgré les ajiprécia lions les plus libérales, du reste, ne put conclure qu'à l'ordre du jour sur une jiétition dfinandant la liberté des coalitions.
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