PARTIE V, CHAPITRE
tuels professionnelles, et c'est dans leur intérêt que nous avons fait cette courte incursion sur le terrain des concerts d'ouvriers en matière de travail. Dans l'état actuel de la jurisprudence dont elles sont l'objet, la cause de nos clientes a besoin d'être plaidée avec quelque ménagement. Demander l'organisation des caisses pour maintenir le chômage volontaire, ne serait-ce pas s'exposer à faire rejeter toute demande de caisses pour venir en aide au chômage forcé? — Qui nie, d'ailleurs, que toute organisation vraiment analogue aux United Trades-U nions, indépendamment de ses autres inconvéniens, ne finirait par envahir la liberté de l'ouvrier, lequel ne doit pas plus être tyrannisé par ses pairs que par l'État * ?
On ne pourra jamais soumettre toute espèce de chômage aux calculs précis sur lesquels nous paraissent devoir reposer toutes les associations de secours mutuels ; mais bientôt, nous l'espérons, on trouvera un moyen terme qui satisfera, dans une juste mesure, à tous les grands intérêts en présence dans cette question. Et comme il ne faut pas attendre pour tenter le mieux de pouvoir tenter le bien, il importe que les sociétés professionnelles de secours mutuels n'oublient point qu'elles ne seront jamais complètes, même abstraction faite des secours pour chômage, si elles ne s'occupent pas du placement de leurs membres. Dans le cas où elles viendraient à être pourvues de l'autorisation de promettre ces secours, la constitution du bureau de placement serait, nous l'avons dit, le corollaire obligé de ce nouveau servise; mais rien n'empêche, croyons-nous, et ainsi du reste que plusieurs le tentent journellement déjà, qu'elles facilitent le placement des membres qui leur appartiennent. Puisqu'en dehors du compagnonage "^^ — et l'État, au surplus, ne devant en rien avoir le souci ou la responsabilité de ces questions, — la distribution des travailleurs est à peu près abandonnée au hasard, les sociétés de secours mutuels acquerraient encore de nouveaux titres à la reconnaissance pubhque, si elles pouvaient dans leur mesure contribuer à modifier cette situation fâcheuse. " Appelons de nouveau ici l'attention sur l'institution des pla-
' La seule utilité réelle et permanente des sociétés de coalition serait de donner aux ouvriers un centre non suspect d'information sur les choses qui les intéressent; mais de simples syndicats pourraient parfaitement répondre à ce besoin.
- Nous avons vu ce que fait le compognonnage pour le placement de ses adhérents.
ceurs, attachés depuis plus de soixante ans ' à chaque société professionnelle de Strasbourg ^, et bornons-nous à demander si la généralisation de cette institution parmi les sociétés de secours mutuels ne serait pas de nature à rendre les plus signalés services et aux sociétaires et au travail.
Mentionnons enfin à cette place, bien que jusqu'à présent la réussite en ait été médiocre, une caisse centrale des sociétés de secours mutuels entre ouvriers, fondée à Genève en 1858, et régie par six administrateurs et un directeur, nommé par le conseil d'État. Cette société a pour objet de recevoir les épargnes des ouvriers de (1 à 1,000 fr.,), et de faire des avances aux ouvriers sans travail pendant les époques de chômage, hormis les cas de grève. Fondée au capital de 300,000 fr. (3,000 actions de 100 fr.), dont un tiers a été souscrit par l'État, cette caisse, pendant les quatre premiers mois de son existence avait fait 746 prêts montant à la somme de 33,000 fr., répartie entre 645 emprunteurs.
Un mot encore. En ce qui concerne la question qui fait l'objet du présent chapitre, à savoir, l'application de la mutualité au chômage, nous n'avons aucune raison de ne pas espérer que les vœux que nous formons, d'accord, on l'a vu, avec la plupart des amis des sociétés de secours mutuels ^ , ne seront pas entendus. Nous nous sommes efforcé d'élucider cette question difficile, en tenant compte de chacun des intérêts multiples, et quelquefois presque contraires, qui y sont engagés. Si nous avions contribué dans une mesure quelconque à démontrer combien elle préoccupe à bon droit les sociétés professionnelles, nous ne regretterions pas notre peine.
Espérons du reste. Notre pays, à certaines heures, est remué par des courants qui le font marcher vite en matière écono-
* Depuis l'an IX, sous la mairie de M. Hermann.
2 Celle inslilnlion, à la(iuellc la ville de Slrashonrj; altribue d'avoir élé préservée (les inconvénients (lu'ellc aiirail pu redouter à une certaine époque <les sociétés professionnelles, a élé sur le i)oinl d'élre généralisée. M. de Saint-Pricsl, membre de l'Assemblée législative, frappé des services de tous genres rendus à Strasbourg par les piaceun, avait proposé d'en établir, en vertu d'une loi, dans toute la France. Cette projiosilion, reprise par MM. Ducoux et Ceyras après la mort de M. de Sainl-Priest, avait été aiijtrouvée par la commission d'initiative, sur le rapport de M. de Melun.
3 Parmi bts opinions favorables aux secours en cas de chômage, on peut citer celle de M. Chauveau-Adolphe (Journal de droit administratif de 1853, p- 500j
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ttiique. Nous avons yu ce qui a eu lieu pour les coalitions ; voici d'autres exemples : En 18()3, on votait, sous l'invocation d'un principe libéral, la loi des sociétés à responsabilité limitée; en 1864, le président d'un conseil général, qui est en même temps ministre de l'agriculture et du commerce', annonçait au conseil qu'il préside que le conseil d'État était saisi d'un remaniement des actes législatifs qui rég^issent les sociétés à responsabilité limitée, projet destiné à adoucir les exigences d'une réglementation trop restrictive, et à favoriser par l'octroi d'une liberté plus grande les progrès de l'esprit d'association. En 1863, à une pétition demandant l'établissement en France des caisses d'épargne postales [Post-savimjs-banks), on opposait les raisons administratives ^ qu'ont rencontrées en tout temps et invariablement chez nous les projets nouveaux; — mon Dieu, qu'il est bon quelquefois qu'ils rencontrent dans un pays si mobile ; — en 1864, on annonce la préparation d'un projet de loi, introduisant en France le principe tout au moins des caisses d'épargne postales. Espérons. Les progrès économiques sont solidaires les uns des autres. Ce qui s'est passé en matière de coalition, de sociétés à responsabilité limitée, de caisses d'épargnes postales, et pour tant d'autres objets déjà, nous autorise à ne croire au maintien du statu quo sur aucun autre point, ainsi marqué par de sérieux intérêts^.
Nous avons vu que les sociétés de secours mutuels corporatives sont un des vœux les plus ardents de la classe ouvrière. On .a pu trouver dans le présent chapitre, on trouvera dans quelques-uns de ceux qui suivront les éléments constitutifs de ces
< M. Béhic.
2 Séance du Sénat du 8 décembre 1863.
=' Déjà en 1856, dans un discours prononcé à Lille par M. de Melun, membre de la commission supérieure des sociétés de secours mutuels, on pouvait voir une vive aspiration à un moyen qui permit de combattre le chômage « cette autre maladie de l'ouvrier» [Bulletin 1856, p. 37). Nous trouvons dans les procès-verbaux de la Société d'économie charitable, une discussion dirigée par M. de Melun et où, tout en ne se faisant pas illusion sur la portée du secours, même le plus sagement organisé contre le chômage, on reconnaît que la mutualité peut être appli(iuée au chômage tout aussi bien qu'aux autres objets qu'elle poursuit aujourd'hui. Le chômage involontaire, l'établissement de bureaux de placement, figurent donc avec les écoles proressionnelles, etc., parmi les applications de la mutualité proposées par la société dont il s'agit, sur le rapport de son président.
sociétés, telles que nous les comprenons, c'est-à-dire enlevant l'ouvrier dans les principales circonstances de la vie aux dangers de risolemeut et aussi de l'irresponsabilité, sans restreindre en rien, par un impossible retour au passé, la liberté de ses mouvements ', Qu'on ne s'effraie pas au point de vue du concert qui paraîtrait ainsi plus facile aux ouvriers, des développements que pourraient prendre de telles sociétés : les ouvriers n'ont nul besoin pour s'entendre et se concerter des sociétés corporatives. Qu'on médite à ce sujet les irréfutables, les lumineuses paroles de ce grand esprit qui nous a fourni l'épigraphe de ce chapitre et qu'on n'est guère habitué à voir se payer de mots :
« Il y a mille moyens pour les ouvriers de se concerter aujourd'hui. Combattre le concert des populations, ce n'est pas combattre une chimère, mais c'est employer un moyen chimérique. Le concert se fait et se fera désormais, il ne faut pas espérer de l'empêcher, parce que ce serait viser à l'impossible, il faut chercher aie rendre inoffensif et bienveillant pour l'ordre public ; un des moyens, ce me semble, serait de cesser de le traiter en ennemi. »
En admettant que l'idée des sociétés corporatives se présente actuellement à l'esprit de ceux qui sont appelés à la juger, et même qu'elle soit née dans l'esprit de ceux qui l'ont conçue, sous la forme redoutée des Trade's-unionsde l'Angleterre, le véritable moyen de modifier cette forme, ou d'empêcher l'idée de devenir nuisible, ce serait de l'accueillir franchement et de lui faire sa voie. On obtiendrait ainsi sans doute quelque chose qui participerait à la fois de l'ancienne corporation dans ce qu'elle avait de salutaire, de la société de secours mutuels professionnelle et des mechankhs-institutes de la Grande-Bretagne ^. On aurait satisfait sans lutte à des vœux et des besoins profonds ; on aurait résolu une difficulté, au lieu de l'ajourner.
' Il est évident que noire législation no ])cut toujours rester aussi profondément anticorporative qu'elle l'a été au lendemain de la Hévolution.
2 Dans celte partie du rapport des délégués, intitulée ; « Vœux cl besoins, demandes et aspirations, » la double forme souslarpiellc apparaît la société corporative est celle-ci : institution de prévoyance, établissement d'instruction.