PARTIE V, CHAPITRE II
poursuivi jusque dans ces ateliers mixtes qui peuvent si vite dissoudre par les contacts ce qui a résisté à l'éloignement du mari. D'après Ja dernière enquête de la Chambre de commerce de Paris, si l'on enlève au nombre total des ouvriers de cette ville 71,242 ouvriers du bâtiment ou des industries tout à fait spéciales aux hommes, sur les 345,569 ouvriers qui restent pour tous les autres métiers, il y a 105,410 femmes, et 25,540 enfants employés aux travaux industriels; plus de 130,000 en tout; plus d'un tiers du nombre total. Est-il beaucoup de pages sur les besoins de la classe ouvrière, qui en indiqueraient l'intensité avec une si amère éloquence? Sur cet ensemble, 78 p. 100 des ouvrières touchent moins de 2 fr., 32 p. 100 de 2 à 3 fr., 50 p. 100 seulement de 3 à 4 fr. par jour ^ Pendant que le salaire moyen est de 4 fr. 54, le salaire de la femme, bien qu'ayant augmenté de 23 p. 100 depuis la dernière enquête ^, est de 2 fr. 14.
4 fr. 54, 2 fr. 14 M La place des femmes était au foyer, leur travail n'était pas économique, mais domestique, comment caractériser leur entrée de plus en plus générale dans la vie industrielle de notre temps? Elle est un fait lamentable ! Comment, d'un autre côté, juger cet écart énorme entre le salaire de la femme et celui de l'homme? Il est presque sans justification. Eh bien, c'est cette situation, à tous les points de vue si affligeante — matériellement et moralement — , si féconde déjà en tristesses et en hontes dont on ne veut pas assombrir encore ces pages déjà si tristes , c'est cette situation préférable encore, telle quelle, à l'absence absolue de
• En nombres ronds, 17,000 gagnent 1 fr. 50 ; 25,000 2 fr. ; 18,000 2 fr. 50, et 1,2G0 seulement atteignent 4 francs. (31,110 travaillent en chambre, 297 en ville, 73,977 en ateliers.)
- Il était alors de I fr.G3, le maximum était de 20 fr., le minimum de 15 centimes. En Angleterre où, par suite des émigrations, la population féminine dépasse de 500,000 le nombre des individus de l'autre sexe, et où l'intésèt social est donc plus engagé, si c'est possible, que chez nous, un nombre énorme d'ouvrières ne gagnent que dix ou douze sous pour un travail de seize heures ! L'émigration qui a aggravé le mal s'occupe, il est vrai, maintenant, de l'atténuer. Des compagnies avancent 720 fr. à l'Anglaise qui veut passer en Auitralie.
' Il s'agit ici bien entendu, de la moyenne pour Paris. D'après certains calculs (qui ne peuvent être qu'approximatifs), la. moyenne pour l'ensemble du pays ne s'élèverait pas à plus de l fr, 02. l>ans plusieurs départements les salaires sont inférieurs à ceux de Paris de plus de moitié.
travail, qui est elle-même tenue en échec aujourd'hui ! Et ce serait désespérant si l'on ne devait pas, ici comme ailleurs, considérer la phase actuelle comme une crise.
Citons deux ou trois faits . Au dire des fabricants, chaque machine à coudre remplace 1 2 ouvrières ' ; or, en 1 862, il y avait déjà dans Paris 2,097 machines. Lesfabricants de porcelaines, toujours à Paris, employaient 1,010 femmes; ils n'en emploient plus que 458; et les brunisseurs pour orfèvrerie qui en employaient 284, n'en emploient plus que 279. Dans ces deux métiers, les affaires ont doublé ; mais un procédé perfectionné a supprimé une partie de la main-d'œuvre. Les fabricants de fleurs artificielles ont vu tripler le chiffre de leurs affaires, en portant seulement de 5,720 à 7,000 le nombre des femmes employées On sent bien que nous ne nous arrêterons pas longtemps sur cette question des machines? Quel est le lecteur qui ignore que s'il y a par elles un moment difficile à traverser, le mieux est mathématiquement certain? Ainsi bientôt, par exemple, le crédit populaire permettra sans doute à telle ouvrière pauvre, obligée d'aller à l'atelier, d'acquérir facilement une machine pour son propre compte, et de revenir par cette voie au travail domestique. Mais pendant la phase intermédiaire où il faut vivre, car la contemplation de l'avenir ne suffit pas ; pendant que la nécessité du travail devient donc de plus en plus grande pour la femme, sera-t-il aussi facile de détourner cet autre obstacle qu'elle rencontre à l'atelier; nous voulons parler de la résistance des hommes, qui craignent son invasion dans les métiers dont ils avaient le privilège et qui envahissent déplorablement eux-mêmes les métiers de femmes^.
On n'a pas oublié la vive émotion des ouvriers typographes. Certes, l'entrée des femmes n'est pas plus désirable en principe dans les imprimeries que dans tout autre atelier. Elle n'est
• Il parait cependant que les fabricants exagèrent de plus de moitié et que la machine ne fait l'ouvrage (|uc de six ouvrières.
^ Certains côtés de cette question sont cepend;inl liit"n-comi)lexes. Ainsi, il est devenu banal de se |ilaindre de l'introduction des hommes dans les magasins de blanc et de nouveautés. Tout le monde se souvient de la croisade entreprise à ce sujet, par un de nos littérateurs les plus humoristiques, et certes, il est peu de traits qui n'atteignent ici les hommes ; mais plaide-ton le véritable intérêt des femmes ? L'inconvénient de rester 15 heures par jour hors de chez elles ne contrebalancerait-il pas l'avantage d'une occupation parfiiitement appropriée ?