PARTIE V, CHAPITRE IV
différente?. L'atelier sépare bien assez les deux époux; que la société de secours mutuels, au lieu de contribuer pour sa part à les diviser, les réunisse. La plupart des avantages qu'on pourrait attendre de l'association distincte, au point de vue d'une personnalité plus forte à créer à la femme pauvre vis-à-vis de son mari, peuvent être atteints par la participation à l'association commune. Que le chef de famille, toutes les fois que cela sera possible, et surtout quand la femme, n'étant ni ouvrière d'atelier ou de manufacture, ni commerçante séparée, vaque exclusivement au ménage , n'entre donc jamais dans une association sans y agréger sa femme. Qu'il y agrège même ses filles. La surveillance du père et de la mère sont encore préférables à tout. Le groupe sacré de la famille doit rester intact ' .
Quant aux femmes isolées, ou ce qui est pis, aux jeunes filles entourées chez elles de mauvais exemple, est-il nécessaire de revenir à leur propos sur ce que nous avons déjà dit de la promiscuité manufacturière en général ? Qui ne connaît aujourd'hui ce lamentable drame de l'atelier : ces compagnes déjà démoralisées, ces quelques femmes d'un certain âge, — ouvrières elles-même^, — ce contre-maître indifl'érent ou complice, ces railleries, ces ligues contre celle qui résiste, cette chute montrée comme une initiation, en somme cette dépravation absolue à 14 ou 15 ans ^; ce patent usage d'une ou plusieurs soirées abandonnées au désordre plus ou moins payé ^, l'immoralité ouvertement considérée comme un complément normal du salaire, l'amant pris à l'atelier, condition relativement morale, le tableau enfin que Saint-Quentin, Reims, Rouen, Lille, etc., etc., ont ofiert si souvent à tant d'observateurs navrés ?
' Dans les localités où les sociétés d'hommes persisteraient à refuser d'admettre les femmes, il va de soi que les femmes mariées pourraient former des sociétés spéciales.
- D'après M. Villermé, à Reims, les jeunes ouvrières s'offrent dès l'âge de douze ans.
' Il leur est donné un nom triste et cyni(iuement amer qui nippelle autant, il est vrai, le besoin douloureux que le lihcrlinafre volontaire. A Saint-Qui^ntin, par exemple, on appelle des cin<i quarts, les jeunes fdles qui se parent au sortir rk- l'atelier Cela veut (lire qu'elles vont faire leur cinquième quart de journée La sombre expression : descendre dans la rue, car ce n'est pas autre chose, est remplacée par une plaisanterie lu^'ubre pour qui l'entend, mais caractérisant, de la part de celles qui la font, le cours rc'jMij'er des choses.
3 l'a DU PAUPÉRISME.
Cette horrible situation a tellement frappé certains esprits qu'elle a donné, sur quelques points, l'idée de créer des établissements où les jeunes ouvrières sont à peu près internées. On connaît les fabriques de Jujurieux, de Tarare et de la Seauve dans le Lyonnais. Les jeunes filles, en y entrant, signent un engagement de trois années; les ouvrières quelconques un engagem.ent de dix-huit mois. On a déjà remarqué que celles qui sortent de ces établissements trouvent plus facilement à se marier que les autres ouvrières. Toutes les précautions sont prises pour qu'aucun danger moral ne les menace ; leur vie matérielle est plus que suffisante '.De telles créations philanthropiques, améliorations relatives, méritent-elles d'être encouragées ? sont-elles de vrais remèdes? Évidemment non. Elles ne sont pas la liberté ; elles s'inspirent de l'ordre d'idées qui avait fait proposer d'interdire absolument le travail des femmes dans les manufactures. On ne peut plus louables dans leur intention, elles sont des échos du système réglementaire. On ne saurait conseiller de les généraliser. Leur généralisation serait du reste impossible. Il y a bien aux États-Unis des compagnies manufacturières qui, sans rien enlever à la liberté des travailleurs, ont résolu ce double problème du bien-être de l'ouvrière et du progrès industriel; Les ateliers de Lowel (Massachussets) , qui n'occupent pas moins de neuf mille ouvrières ; qui se caractérisent par des constructions spéciales d'églises, d'académies, par des créations de cours publics, par des publications périodiques ', par une prospérité et une moralité sans exemple, ont aujourd'hui une grande renommée. Mais les Américains ont, nous l'avons vu, pour la solution dont il s'agit, des éléments qui nous font défaut, et la foi publique est chez eux une sauvegarde presque suffisante pour défendre des agglomérations qu'on verrait bien vite ailleurs devenir le point de mire de toutes les séductions '.
< Les patrons poussent même la sollicitude jusqu'à Taire continuer le travail, lorsque l'écoulement des pro'luits n'est pas possible.
2 Les ouvrières de Lowell pui)lient elles-mêmes on journal : L'Esprit parmi les fuseaux.
3 A Oeltld. en Prusse, il existe une association ayant pour objet de retirer les filles à 17 an» de l'atelier cl de Us garder un an dans l'inlérieur d'une famille en qualité de servante, mais en réalité plutôt à titre d'apprentissage que de domesticité.