PARTIE V, CHAPITRE IV
de tentations, de manœuvres, de séducteurs acharnés et d'insuffisances complices; mais peu à peu, qu'on en soit sûr, l'association pénétrera l'atelier, et le cynisme finira par y être d'aussi mauvais goût qu'il y est actuellement en honneur, — point dont on comprend l'importance.
Nous ne parlons pas de la santé de ces pauvres filles, qui sera ainsi sauvegardée contre tant d'influences mauvaises, ce qui est cependant d'un intérêt capital, si on songe que, n'ayant pas la force des hommes, elles travaillent autant, et quelques-unes beaucoup plus qu'eux '.
Un des faits les plus universellement ignorés et les plus curieux qu'ait mis en lumière le premier compte rendu général de la situation des sociétés de secours mutuels, est l'existence d'un certain nombre de sociétés composées exclusivement de femmes, suivant les données qui précèdent, s'administrant elles-mêmes le plus souvent sans concours extérieur, sans subvention d'aucune sorte. Rejetées jusque-là de la plupart des sociétés d'hommes, doit-on s'étonner que les femmes aient songé à ne demander qu'à elles-mêmes les avantages de la mutualité. Au commencement de 1856, les sociétés de femmes étaient au nombre de 120. Elles n'avaient pas atteint celui de 140 au commencement de 1860. Les dé[>artcments qui renferment le plus de sociétaires dans les associations de femmes sont ceux de l'Isère, du Tarn-et-Garonne, du Tarn, du Bas-Rhin, des Basses- Pyrénées, de la Seine, de la Gironde '^.
Plusieurs écrivains sont opposés, en principe, à l'existence et à la propagation des sociétés de secours mutuels composées exclusivement de femmes : Elles pourraient, disent-ils, avoir
' L'auteur du présent livre, habite, au moment où il écrit ces lignes, à quelques mètres d'une fabrique de soie, dont le bruit constant, même à des heures bien avancées, tient sa pensée plus tendue encore si c'est possible, sur la riyueur et la permanence infatigable du travail industriel. Si, çà et là, quelques-unes de ces pages laissaient percer nn peu d'émotion contenue, c'est qu'il n'en a pas écrit une seule comme s'il s'agissait d'une thèse abstraite, c'est qu'il a pensé à son sujet. !1 ;)eut se prévaloir de cette sin)ple attention auprès de ceux qui la considèrent comme indispensable aux études de ce genre; il doit la donner comme excuse à ceux qui traitent de lieux communs de morale tout ce qui n'est pas une succession de chiffres et de faits.
2 Les ouvrières de plusieurs manufactures de tabacs, et notamment celle de Lyon, se sont constituées en société de secours mutuels.
pour conséquence de détourner leurs membres de l'esprit de famille. En arrachant trop souvent la mère au foyer domestique, elles lui donneraient de funestes habitudes d'indépendance et d'excessive liberté ; elles pourraient enfin lui inculquer de fausses idées sur les premiers devoirs, et aussi sur les limites d'action de son sexe.
Circonscrivant les admissions comme nous l'avons fait, nous croyons avoir répondu implicitement à ces objections. Loin d'affaiblir le foyer, l'association le fortifiera; et quant aux familles où la jeune ouvrière retrouve le soir un père abruti par l'ivresse, une mère sans principes la sollicitant à la corruption ', nous pensons qu'amener la jeune fille à trouver un appui en dehors d'un pareil foyer n'est pas un mal dont on doive beaucoup se plaindre.
La femme fait les mœurs, mais c'est la jeune fille qui fait la femme. Nul, nous le répétons, ne peut dire le? résultats généraux que serait susceptible de produire à la longue la pratique de semblables institutions parmi les jeunes ouvrières de nos villes. Qui sait si elles n'y trouveraient pas, sous une forme appropriée, une partie de cette « éducation démocratique» nécessaire, d'après M. de Tocqueville, « pour garantir la femme des périls dont les institutions et les mœurs de la démocratie l'environnent? )•>
C'est la ville de Grenoble, région d'élite pour les sociétés de secours mutuels, qui a donné la première l'exemple des sociétés exclusivement composées de femmes. La fondation de la plus ancienne y remonte à 1822. Voici ce que dit d'elles M. Rivier :
a Les sociétés de femmes, comme les sociétés d'hommes, ne veulent compter dans leurs rangs que des personnes lionnôtes et veillant avec sollicitude, sur la moralité de leurs membres. La jeune fille qui a commis une faute, l'épouse qui a oublié ses devoirs, ne peuvent faire partie d'une société; elles en sont repoussées lorsqu'elles se présentent, ou renvoyées si déj;"^. elles en font partie. Les mesures à prendre, !ors(|u'il y a lieu d'exclure un sociétaire pour de semblables motifs, sont souvent fort délicates : il faut ménager une réputation qui n'est pas encore publiquement compromise, éviter d'avertir par un éclat un mari outragé. Dans ces circonstances difliciles, les présidentes savent allier avec beaucoup de prudence le tact et l'habileté de leur sexe, et
0 Tu ne l'eriis donc riuii poiii' les tiens. » (M. JulcsSimon, VOuvrièrc, p. 138.)