PARTIE V, CHAPITRE VII
raient une fausse conception philosophique ; mais — étant donné le mouvement démocratique dont les plus grands esprits considèrent, fermes quoique soucieux, la formidable expansion ; ce mouvement que Tocqueville étudiait « avec une sorte de terreur religieuse ', » et qu'il faut préserver des écarts, non essayer de refouler, — une telle manière de voir serait simplement folie. Alors qu'il ne s'agissait en aucune façon pour le citoyen de ce « modeste degré d'instruction, qui lui permette de prendre connaissance par lui-même des titres de ceux qui briguent son suffrage ^, » Voltaire répondait à sou correspondant effrayé : « Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu, au contraire, quand on le traite comme une troupe de taureaux, car tôt ou tard, ils vous frappent de leurs cornes.» Quinze ans avant que l'instruction élémentaire fut devenue une nécessité politique pour le plus humble, M. Cousin disait dans la discussion de la loi de 1833 : « Un pays qui veut être libre doit être éclairé, ou ses meilleurs sentiments lui deviennent un péril, et il est à craindre que ses droits surpassant ses lumières, il ne s'égare dans leur exercice le plus légitime. »
« Les lumières, écrivait enfin Tocqueville, sont les seules garanties que nous ayions contre les écarts de la multitude ; « et ailleurs, « éclairez les hommes toujours, car je vois arriver le temps oii laliberté, la paix publique et l'ordre social lui-même ne pourront se passer de la lumière. »
Est-il nécessaire de rappeler que l'augmentation progressive de la population scolaire, a pour corrélation la diminution progressive de la criminalité? En 18G0, sur 512 récidivistes, 54
sociale, c'est de l'esthétique: le laid étant représenté sans doute par toute personne non apte au doctoral ou à l'agrégation.
Il y a aussi l'opinion soutenue de concert par divers groupes très-radicaux et très-opposés que« mieux vaudrait encore l'ignorance que l'instruction mauvaise, qui serait l'huile sur le feu. » C'est là faire une question de parti d'un point de départ, qui est forcémeul commun à tous les degrés de culture et à toutes les directions de l'esprit humain. Qu'un iiomme sache lire et écrire, et vous pourrez alors essayer de l'attirer à vous, de quelque bord que vous soyiez ; mais préférer son abrutissement à la chance qu'il vous arrive avec des idées préconçues et avec cette instruction, mauvaise suivant vous et par cela même bonne pour vos voisins, c'est là une doctrine anti libérale, si! y en a uni".
' M. Saint-René Taillandier; Sismondi et sa correspondance, p. 10.
* Général Morin.
seulement savaient lire et écrire. La même année, si l'on réduit à 1,000 la moyenne annuelle des accusés paraissant aux assises, ou eu trouve 427 ne sachant ni lire ni écrire, 407 lisant et écrivant imparfaitement, 104 lisant et écrivant bien, 62 seulement ayant une instruction plus avancée '. Enfin de 1847 à 1860, la criminalité a baissé de près de moitié. Le pays peut donc se pénétrer de cette vérité que l'argent dépensé pour les écoles sera épargné pour les prisons ^.
Voilà, supposons-nous, assez d'autorités et de faits pour affirmer un prmcipe élémentaire. Il faut donc que sans l'ombre d'une arrière-pensée, les plus timides poussent à la diffusion de l'instruction primaire dans le peuple, « seul et véritable moyen d'élever successivement à la dignité d'hommes, tous les individus de l'espèce humaine ^. » Cette diffusion n'est plus, du reste, un vœu de philosophe, elle est une affaire de gouvernement. « Les ombres de l'intelligence sont un reproche légitime et un péril permanent pour une société civilisée. » Y a-t-il « des gens assez timides et assez étrangers aux nécessités du temps pour redouter l'instruction libéralement répandue? » « Les administrations municipales qui maintiendraient les populations qu'elles doivent protéger dans un état d'infériorité sociale manqueraient à tous leurs devoirs ; » ce sont là, grâce à Dieu, trois paroles ministérielles *.
Comment donc essayer de répandre avec rapidité cette instruction élémentaire, aspiration ardente de tous les hommes de progrès? comment donner à l'auteur du discours cité tout-àl'heure, le plaisir de voir son pronostic démenti par les faits? Ici se poserait une question, qui trouble et divise peut-être plus qu'aucune autre les meilleurs esprits de notre temps.
Faut-il que l'enseignement primaire soit obligatoire ? Que de difficultés et d'arbitraire dans l'exécution, disent les uns ! Et le respect de la puissance paternelle! et l'inconvénient d'enfants de religions diverses réunis dans une même école ! et les mai-
' Journal de slutistiiiue, lévrier Ibli!}, p. '.il.
2 Exponé de la situation de l'empire, novemlirc LSOJ.
3 <l;iniol, ni|i|iorl du Ihlô.
•♦ M. Itouliur, minisire d'ttat; MM. Rouliirid et Diiruy, iniiiislros de l'instruction publique.