PARTIE V, CHAPITRE XI
aller librement et fièrement chercher à la caisse d'épargne cette somme déposée par lui en vue de l'avenir. Mais il arrivera aussi que des épargnes suffisantes n'auront pu être faites : le temps aura manqué ; des nécessités impérieuses auront consommé la provision formée ; cet apprentissage nécessaire à la prévoyance autant et plus qu'à toute autre chose en ce monde n'était pas encore bien terminé. N'y aura~t-il pas eu d'ailleurs des catastrophes en dehors de toutes les prévisions ; des risques que l'assurance encore dans ses langes n'aura pu dès à présent couvrir?... Tout en se souvenant que si un prêt fait à propos peut empêcher la ruine complète d'une personne malaisée, un prêt
avec raison considérées par plusieurs personnes comme inférieures, ainsi que les hulpbanken hollandaises, aux sociétés dans l'organisation desquelles l'ouvrier est personnellement entré et ou il fait sans répugnance l'aveu de ses besoins, sans que sa dignité ait à souffrir, puisque créateur de la caisse, il a le droit de lui demander du crédit. Mais, dans les sociétés mutuelles où le fends du prêt d'honneur aura été formé par la société elle-même, nous ne croyons pas non plus que l'ouvrier qui vient réclamer le prêt d'honneur sans aucune démarche à faire pour trouver des cautions suffisantes, et sachant bien, sachant trop, que chacun de ses confrères peut-être le lendemain dans la même position que lui, nous ne croyons pas que cet ouvrier ait quoique ce soit non plus à souffrir quant à sa dignité. Si l'institution du prêt d'honneur qui par mille analogies ne semblait pouvoir se naturaliser nulle part mieux que dans les sociétés mutuelles, doit être abandonnée, — ce que nous ne croyons pas — comme généralisation dans l'ensemble de la mutualité, regrettons une semblable utopie... C'était peut-être le seul cas du reste où la gratuité du crédit, — laquelle au surplus n'est pas indispensable au prêt d'honneur, — put être acceptée sans violer aucune des notions primordiales de l'économie politique.
En France comme à l'étranger, quelques-uns des amis les plus fervents du crédit populaire, ne croient pas au surplus qu'il faille renoncer au prêt d'honneur. Dans son livre récent, la Diffusione del crédita e le banche popolare, M. Luigi Luzzati, professeur d'économie politique à l'Académie de Milan, insiste de la manière la plus chaleureuse sur la haute utilité de l'introduction du prêt d'honneur « dans les 35,000 sociétés anglaises de secours mutuels, dans les sociétés françaises, belges, etc. » M. Horn a dit à ce sujet (journal V Association, n° 2). « Nous ne voudrions point, dans les sociétés de crédit populaire, voir s'introduire le « prêt d'honneur » qui appartient à un tout autre régime. » Dans les sociétés de crédit populaire, d'accord, mais pourquoi pas dans les sociétés de secours mutuels ?
Il resterait d'ailleurs à examiner si le prêt d'honneur qui fonctionnerait dans une société de secours mutuels, au moyen du fonds social ou d'un fonds spécial formé par les membres participants et qui exigerait un intérêt de l'emprunteur, s'écarterait aussi essentiellement qii'on semble le dire, du régime des banques populaires. Il y aurait des dissemblances certainement (quant à la non solidarité) ; mais il y aurait aussi bien des analogies : ne fût-ce que la prévoyance d'abord, et ensuite l'honneur de l'emprunteur, lequel dans les deux cas, nous le supposons, entre également dans le jeu.
fait mal à propos peut la précipiter à jamais dans la misère ', il importe donc, môme à une société fondée sur la responsabilité individuelle, de créer des institutions de prêt. Combien d'ailleurs d'individus ne se préoccuperaient malheureusement jamais de l'avenir, et, au moment du besoin, demanderaient à n'importe quelle extrémité les ressources qui leur seront plus ou moins nécessaires! Le temps n'est pas absolument passé des « Juifs et des Lombards : » aux exactions de prêteurs du moyen âge ont trop souvent succédé les absorptions lentes des prêteurs à la petite semaine '^, l'exploitation des entreprises privées de prêts sur nantissement. Beaucoup de gens, au surplus, au grand détriment de leur dignité à jamais perdue, au grand détriment de la société tout entière, iraient — dernière ressource — au devant d'une assistance funeste. Il est donc du devoir d'une société prévoyante de défendre moralement le peuple contre les dangers de l'insaisissable usure, de protéger le dissipateur lui-même contre ses propres excès, de restreindre en outre les occasions qui peuvent multiplier les assistés.
Ne condamnons pas avec trop de rigueur, par exemple, les monts-de-piété actuels. Il est certain qu'ils ne sont en aucune manière une création de notre temps. Institutions de crédit, ou institutions de charité, l'indécision qui règne sur leur caractère ne contribue pas peu, sans doute, à leur attirer des critiques des côtés les plus opposés. Trop souvent peut-être ils se sont occupés moins de rendre des services aux pauvres, au moyen de prêts modiques, que de développer leurs propres opérations
' « Le prêt n'est utile que comme instrument, comme aliment il est funeste. Comme instrument, il apporte des forces ; il est fécond, il sert à reproduire ; comme aliment consommé sans retour, après avoir soulagé un inslant, il crée une nécessité nouvelle. » (Gérando.)
^ La passion immodérée de la terre est une des causes qui poussent le plus le paysan vers l'usurier. Le risque que court ce dernier, en exigeant plus que le taux légal, est une des raisons qui le |»nrlcnl le plus à abuser et à faire payer si chèrement sa marchandise. On est donc en droit d'espérer ([ue la connaissance des placements raisonnables d'une part, et la liberté de l'intérêt d'autre piirl, pcrmcllaut de faire au grand jour des transactions à des comlitions suffisantes, modifieront une telle situation. El quant aux abus partiels qui subsisteront encore, on ne peut pas plus y remédier en protégeant l'acheteur d'argent contre lui-même qu'on ne peut remédier à mille autre maux inévitables résultant de la liberté. Ce n'est donc pas à la loi mais aux institutions libres (|ue nous demandons jiour l'emprunteur un remède contre l'abus.