PARTIE V, CHAPITRE XII
sera-ce, — car il ne faut pas que les statistiques (qui ne peuvent ici prendre que les surfaces et copier les registres matricules de l'instituteur) nous abusent, — que sera-ce pour ces enfants si nombreux qui, ayant à peine suivi l'école chaque année pendant trois ou quatre mois d'hiver, en sortent à douze ou treize ans avec quelques vacillantes notions de ce qu'on a essayé de leur enseigner ! Dix années plus tard, si rien n'est venu secouer ces torpeurs un instant ébranlées, il ne restera plus aucune trace des efforts dont elles auront été l'objet. Le jeune homme aura désappris le moyen même qui lui avait été donné pour apprendre, et il retombera, pour n'en plus sortir, dans l'immense masse ignorante, et souvent, par cela même, malfaisante et dangereuse. Des cours, une presse, des livres, tels sont les besoins incessants et impérieux des individualités les plus cultivées. Des livres d'abord, quelques livres, tel est, sous peine de voir l'école absolument stérile, le besoin immédiat du plus humble et du moins cultivé des travailleurs, a II faut avoir réfléchi sur ces grandes questions de l'éducation, a dit un homme qu'on ne peut pas ne pas trouver dans toutes les directions du progrès en ces matières * , pour savoir toute la différence qui sépare ces deux situations : avoir un livre, — un seul, — n'en avoir pas. » Pour combien d'années cependant sera-t-il absent de milliers de nos chaumières, ce livre, « ce signe sensible de la civilisation, » cette preuve tangible que le plus pauvre des citoyens a été mis à même de connaître ses devoirs et ses droits, et de tirer de ses facultés tout ce qu'elles contiennent. Des livres dans la cabane du paysan, dans la chambre de l'ouvrier; pour la phase présente, c'est parler des bibliothèques populaires.
Ce n'est pas d'aujourdhui que s'ofïre à l'examen cette idée des bibliothèques du peuple : plusieurs intelligences d'élite en ont fait l'objet de leur attention. Les livres sont les remèdes de l'âme, disaient les prêtres de 'la vieille Egypte ; les livres sont comme les langues, d'après le mot du Phrygien, a-t-on dit très-justement aussi : ils sont la meilleure chose du monde, ils en sont encore la pire. Beaucoup de personnes des plus honorables, préoccupées de cette dernière idée, au point d'en perdre
* M. Jules Simon, Jîerue des Deux-Mondes du 15 septembre 1863.
la fermeté du regard, voudraient réduire les bibliothèques populaires à quelques résumés de religion et de morale, à quelques précis d'histoire et de géographie appropriée, à des manuels d'industrie et d'agriculture locales, à des recueils anecdotiques. Ce n'est pas ainsi que nous comprenons l'innovation. Certes, nul ne songera à nier la nécessité absolue d'un choix et la trèsgrande difficulté de ce choix. Si, — principal moyen de cette éducation qui se prolonge pendant tout le cours de la vie, — les livres ont une puissance immense pour l'amélioration des mœurs, il serait insensé de méconnaître combien, surtout dans des esprits peu aptes encore à décerner le faux du vrai, ils peuvent porter d'irrémédiables ravages. Quiconque lira l'histoire récemment publiée des livres populaires ou de la littérature du colportage ' comprendra quelle vigueur d'honnêteté et de bon sens a été nécessaire aux habitants des campagnes pour résister à l'assaut de cet amas de publications inqualifiables : almanachs fatidiques, chansons immondes, contes sans vergogne, stupidités sans nom. Bénis soient donc, quant au passé, oserons-nous dire, les récits absurdes et vides des vieillards durant les veillées : ils ont rempli une partie du temps qui eût été employé à ces tristes lectures par la voix du plus jeune des enfants ; ils ont laissé les antiques superstitions intactes; ils ont même aggravé, si c'est possible, Mathieu Laensberg ; mais mieux vaut la crédulité que la démoralisation sans ressource.
Certainement, c'est puérilité aujourd'hui que d'essayer de cacher aux hommes la connaissance du mal ; mais ces livres-là, — ces livres attractifs comme tous ceux qui s'adressent à certains instincts, — étaient alors les maîtres exclusifs des compagnes. Non-seulement ils n'avaient aucun de ces contre-poids que dans la lutte des opinions religieuses ou même politiques, la vérité sait tôt ou tard opposer à l'erreur, (car la science du bien n'est véritablement née que de la lutte contre le mal), mais ils étaient en dehors de toutes les luttes honnêtes, de toutes les propagandes au grand jour, s'équilibrant les unes par les autres. Us étaient l'appel fait au vice qui souille. l'Ame irrémé-
* Ouvrage de M. (ili. Msar(l,^secrélaire do la commission du colportage ('i voLin-S").