PARTIE V, CHAPITRE XII
diablement, tandis que le plus mauvais des livres s'adressant aux idées ne perd jamais l'esprit sans retour. Il n'y a nulle part autant de bons livres que dans les pays oii on ne sacrifie pas tout à la crainte d'en voir répandre de mauvais. Que cette crainte n'entrave donc pas un mouvement dont seule l'expansion pourra contrebalancer les livres immoraux, assez subtils, eux, au surplus, pour passer à travers tous les refus d'estampille.
Quant aux hommes qui font ces derniers livres et dont la plupart n'ont pas même ce prétexte de la théorie que l'artiste n'est pas un prédicateur, — car ils ne s'adressent pas à des lettrés (qui sont majeurs), mais à des hommes insuffisamment pourvus de moyens de défense, c'est-à-dire d'instruction \ et ils ont un souci identique de l'art et de la morale, — qu'ils sachent que la dernière heure de leur succès aura sonné le jour où le peuple, tout à fait émancipé, sera réellement mis à même de choisir.
Des livres techniques sur l'industrie, le commerce et les sciences appliquées ; des livres donnant à l'épopée des grandes découvertes industrielles la place qui lui convient, surtout quand on parle à des lecteurs, dont la vie est employée à appliquer chaque jour ces découvertes; des ouvrages simplifiant les notions morales et religieuses et apprenant à chacun les devoirs de la vie sociale ; des écrits déroulant les scènes les plus grandioses de notre histoire nationale ; d'autres révélant les mystères si saisissants, pour les imaginations, du monde des cieux ^ et du monde de la terre : voilà certainement quel doit être le fonds des bibliothèques populaires 'K
* Ceci n'est nullement à nos yeux un lieu commun libéral, mais une vérité incontestable. Chacun sait bien qu'il peut y avoir de grandes intelligences complètement viciées, mais, pour l'immense majorité des cas, l'instruction est un bouclier.
^ Expliquez quelque chose du ciel, disait Klépler, et vous ferez croire à Dieu.
3 Les ouvriers de Manchester, dit M. Léon Faucher, ont un goût très-prononcé pour des étude qui semblent s'exclure : pour les mathématiques et pour la poésie.
Un éditeur anglais a eu récemment l'idée d'offrir des prix pour des essais écrits par des ouvriers sur des sujets spéciaux. « J'ai eu l'honneur, a dit un illustre pair d'Angleterre, lord Shaftesbury, d'être le juge de ceux qui traitaient des questions sanitaires et d'économie sociale. J'ai rarement éprouvé une plus vive impression que celle que j'ai recueillie de la lecture de ces petits traités pleins de bon sens, de savoir
11 faut, a dit M. de Cormenin, que ces livres soient « clairs, méthodiques, substantiels et courts; qu'ils soient purgés de toute ambition littéraire, de tout scandale dans l'expression et dans l'idée ; pas trop techniques et pas trop enfantins ; pas exclusivement religieux, et pas exclusivement laïques ; tournés autant que possible à la pratique de la morale et des choses agricoles. Ajoutez-y des conseils de santé... 11 faut, povn réussir, s'abstenir de tout esprit de parti, ne pas considérer les paysans comme des instruments de vos passions politiques, et chercher de bonne foi, sincèrement et pour eux, à les moraliser et à les instruire. »
Ces conseils sont justes, quant au niveau des publications, surtout pour les bibliothèques rurales. D'une manière générale, et s'il fallait préciser, nous voudrions voir une série de livres reposant sur cette philosophie du bon sens, des bonnes mœurs et du travail que Franklin a personnifiée dans le Bonhomme Richard. Nous répandrions à pleines mains les Petits traités de l'Académie des sciences morales et politiques, propres à dissiper beaucoup d'erreurs; les manuels de morale et d'économie politique, comme le manuel récemment couronné de M. Rapet, lequel, suivant l'expression de l'illustre rapporteur de l'Institut, c( part avec beaucoup d'art des notions les plus simples pour s'élever aux plus difficiles, aux plus compliquées, et dont l'impression finit graduellement par devenir simple et saisissante; » les Ouvriers en famille, de M. Audiganne, ce petit livre si complet qu'une feuille quotidienne a heureusmentcaractérisé par ces mots : c( C'est l'utile écrit sous la dictée de l'honnutc. »
Ceci, c'est la partie de la bibliothèque, s'adressant intentionnellement au lecteur populaire. Or il faut un autre élément, il faut les livres de tout le monde ; il faut un choix parmi ces livres qui s'adressent non pas à l'homme d'une classe, mais à l'homme, et qui peuvent être goûtés par l'homme de loisir et par la femme en même temps que par le savant lui-même; il faut, en un mot, des œuvres purement littéraires, des œuvres d'agrément. Songez que l'ouvrier cherche souvent à échapper par la rêverie aux^dures réalités de l'existence : il faut donc des œuvres d'imagination. Et à ce sujet, quelque peu avancé qu'on puisse supposer l'ci^prit des masses, nous avouons ne pas croire, en
Iiratique et de saine moralilé. » (Compte-rendu de la Conférence de science sociale, li" année. Novembre 18j'J.)