‹ Le paupérisme et les associations de prévoyance (volume 2)Chapitre 220 sur 331 · PARTIE V, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

PARTIE V, CHAPITRE XIV

Il y a, ce nous semble, une certaine exagération dans ces tristes pronostics. Les prix malheureusement excessifs encore des denrées agricoles provoquent vivement la culture déjà enrichie par eux, à élever les salaires dans telle proportion que cela sera utile pour produire encore davantage. Or les salaires agricoles se sont accrus sans doute, mais ils sont bien loin d'avoir atteint l'accroissement des salaires industriels. Ce simple fait indique que les bras en définitive n'ont pas jusqu'à présent fait défaut à l'agriculture '. Quoi qu'il en soit, et m.algré les simplifications qui viendront de la généralisation des machines, malgré l'équilibre relatif qui résultera toujours de la grande loi de l'offre et de la demande, le mal simplement appréhendé jusqu'ici peut devenir réel, s'aggraver même ensuite par l'excitation malsaine des hauts salaires des villes ; la question est grosse de désorganisation et de désordres économiques ; sans délai les esprits clairvoyants doivent la prendre en main pour éviter plus tard à la société une évocation dont les difficultés seraient extrêmes et les résultats douteux '^.

' Le dégoût de la campagne, du reste, et la démonstration par trop tangible que le travailleur agricole n'est plus attaché à la glèbe sont des choses bien anciennes et qui dès longtemps ont provoqué les plus vives doléances. Voici ce que disait déjà, au seizième siècle, Bernard de Palissy : « Je m'émerveille d'un tas de fols laboureurs que soudain qu'ils ont un peu de bien qu'ils auront gagné avec grand labeur en leur jeunesse, ils auront après honte de faire leurs enfants de leur estât de labourage; ainsi les feront au premier jour plus grands qu'eux-mêmes, les sortant communément de la pratique, et ce que le pauvre homme aura gagné à grand'peinc, il en va dépenser une grande partie à faire son fils Monsieur, lequel Monsieur aura enfin honte de se trouver en compagnie de son père et sera desplaisant qu'on dira qu'il est fils de laboureur, et si, de cas fortuit, le bonhomme a certains autres enfants, ce sera ce Monsieur-lii qui mangera les autres et aura la meilleure part sans avoir égard qu'il a beaucoup cousté aux cscholes pendant que les autres frères cultivaient la terre avec leur père. El cependant voilà qui cause que la terre est le plus souvent avortée et mal cultivée, parce que le malheur est tel qu'un chacun ne demande que vivre de son revenu et faire cultiver la terre par les plus ignorants, chose malheureuse ! » {Introduction aux cours d'études classiques agricoles professés dans l'Oise, par M. L. Gossin.)

2 Tout ce qu'on peut espérer ici du reste, c'est d'entraver le mouvement, qui semble être une loi de nature. Cette loi est si rapide qu'en moins de 3/4 de siècle, la population de Paris aura quadruplé. (Nous ne parlons plus, parce que nous en avons plusieurs fois parlé plus haut, de l'accroissement particulier delà pojiulaticn spéciale de l'industrie, accroissement tel que cette population s'élève aujourd'hui à Paris aux deux tiers à peu près de la population totale.)

Au commencement du siècle, Paris, Londres, Rome, Saint-Pétershourg, Druxcllis,

Quand nos ingénieurs veulent fixer le sol végétal des landes ou immobiliser les dunes, ils y sèment des arbres : tel est le système qui doit être appliqué aux campagnes. Laissant de côté le point de vue des salaires, ne voit-on pas que rien, pas même des institutions d'assistance (l'agglomération de la population les a réunies dans les villes), ne tend à arrêter l'émigration du travailleur rural, à fixer sa mobilité, à diminuer le trompeur mirage des grands centres et l'attraction si forte des capitaux que tout y accumule? Malade, l'ouvrier agricole n'a pas le plus souvent à sa disposition la triste ressource de l'hôpital ; infirme ou vieillard, il n'aperçoit devant lui ni hospice pour lui donner un asile, ni bureau de bienfaisance, s'efforçant tout au moins, s'il n'y réussit pas, de secourir sa détresse. L'ouvrier des villes, entouré au contraire de toutes sortes de créations destinées à venir en aide à ses misères, lui semble un véritable privilégié, dont le sort est tout à fait digne d'envie. De là à l'émigration il n'y a qu'un pas.

Beaucoup de personnes ont été frappées par ces considérations ; aussi s'elforcent-elles de rétablir sur ce point l'égalité entre les campagnes et les villes; mais c'est dans la multiplication des œuvres de charité qu'elles voient le moyen d'arrêter la dépopulation rurale. Pour les hôpitaux, pour les bureaux de bienfaisance même, toutes les tentatives, on le sait, seraient en général inutiles. Ils sont à peu près impossibles dans les campagnes '. Quant à l'asile, à l'ouvroir ^, aux dispensaires et aux pharmacies entre les mains des Sœurs de charité, ces établissements d'une création plus facile peuvent rendre çà et là d'utiles services, mais sont-ce là des remèdes? Le moyen ne serait pas suflisant d'une part; d'autre part, ainsi que nous l'avons vu pour les villes, la multiplicité des œuvres d'assistance due à d'imprudentes initiatives augmenterait artificiellement le nombre des assistés. Le remède serait donc pire que le mai. Les

Hurlin, M;i(lri(J, Vienne, renreriiiaieiil envii on deux millions d'IialiiUinls; en 18G0 ces mémeii ville» cumiil.iicul |)iu.s <li; sepl inilliuns d'Iiabitanls.

* M. du WdUeivdlc a la lin de 1805, u évalué a OU iiidliuns la dépense que nécessiteiail l'oife'anibaliun d'lio|)itaux dans les l.ôJG cliel'-lieux de canlon qui en sjiit dépourvus Il a déclaré rester dans des bornes très restreintes, « en évaluant à une somme semblable le cbillrede la dépense annuelle. »

'' i/uuvroir, idée de M. Cormenin.

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