PARTIE V, CHAPITRE XIV
populations des villes qui, dans certaines régions ', se précipitent encore au-devant de l'assistance et se la disputent, — sous l'empire d'une fierté juste et honorable, amenons-les à y résister ; mais, pendant ce temps, n'exposons pas les habitants des campagnes à succomber à un péril qu'ils n'avaient pu encore connaître.
« Je suis aussi frappé que personne, a dit M. de Lavergne, des inconvénients des grandes agglomérations ouvrières , mais je serai porté à croire que pour les prévenir, il suffirait de ne pas les favoriser ^. » Cette pensée est lumineuse. C'est dans les villes mêmes, en y cessant des accumulations dangereuses d'établissements philanthropiques , en s'abstenant d'y concentrer tous les ateliers, en s'efforçant enfin de ne plus troubler l'ordre naturel, qu'on doit commencera combattre la dépopulation des campagnes ^ Ces moyens indirects ne suffiront pas, mais ils faciliteront singulièrement l'application et le succès de remèdes plus immédiats.
Parmi ces remèdes, des esprits bien intentionnés placent en très-bon rang le médecin cantonal établi par l'administration, et dont l'institution fonctionne sur quelques points en Italie, en Allemagne et dans plusieurs de nos départements *. Nous ne parlerons pas des inconvénients pratiques plusieurs fois signalés à ce sujet. D'un côté le médecin à traitement fixe ^ cherchant le moins de travail possible, se plaignant du trop grand nombre d'indigents inscrits sur la liste, avisant qu'il aura comme malades payants, ceux qui ne lui seront pas imposés à titre gratuit ; d'un autre côté le pauvre dont l'esprit soupçonneux ne voit pas sans méfiance un médecin spécial créé pour lui, prétendant être mal soigné parce qu'il est soigné par cha-
' Surtout dans le Nord.
2 Revue des Deux-Mondes du 1" février 1856.
3 « En Suisse, par exemple, dit toujours M. de Lavergne, où l'équilibre n'est pas rompu artificiellement entre les villes et les campagnes, l'atelier s'élève souvent à côté de la ferme, et la vie industrielle se développe à peu près égalennent sur la surface entière du territoire. »
* Gironde, Bouclies-du-Rhône, Scine-et-Oise, Somme, Moselle, Basses-Alpes, Loiret, Bas-Rliin, etc.. Dans ce dernier département, elle date de 1810.
5 Et ([uel traitement que 200 fr. par an environ pour des circonscriptions d'une étendue considérable I
rite, par le médecin des pauvres; en troisième lieu enfin les autres médecins du canton se considérant comme désintéressés de ce concours gratuit qu'ils accordent souvent aux indigents. Nous nous abstiendrons aussi de renouveler des considérations théoriques sur le caractère purement charitable de la mesure. Si les principes économiques sont absolus, l'application qu'il convient d'en faire peut varier et la résolution la plus sage peut quelquefois, surtout quand elle n'engage pas irrémédiablement l'avenir, être la moins conforme à la rigueur d'un principe '. Dans les communes disséminées sur une vaste étendue de territoire, lés communes des Landes, par exemple, il est certain que le médecin manque quelquefois à l'indigent ; dans beaucoup d'autres plus agglomérées, l'achat des remèdes est pour lui extrêmement difficile. Nous reconnaissons donc volontiers que la création d'un service médical gratuit pour les malades indigents a été temporairement une amélioration appréciable. Par ce service, le malade pauvre aura dans certaines contrées, on est fondé à l'espérer, les soins médicaux et les remèdes propres à amener sa guérison ^. Mais, pendant le cours de la maladie et de la convalescence, si longue quelquefois, quelle sera la situation de la famille privée du salaire de son chef, de ce salaire qui constitue souvent son unique moyen de subsistance? et si ce ménage a quelques économies, ne restera-t-il pas, une fois qu'elles auront été absorbées, en face des anxiétés du lendemain?.,. L'institution du médecin cantonal ne peut donc qu'être rangée dans la catégorie des palliatifs; elle ne remplace nullement, même dans les départements où elle a été établie, une institution qui, indépendamment des idées de prévoyance qu'elle développerait chez l'indigent et d'autres avantages moraux et matériels qu'elle lui assurerait, lui apporterait, elle, non-seulement les soins médicaux el les remèdes, mais encore l'indemnité quotidienne, c'est-à-dire la possibilité d'attendre, avec patience, le
• Ce n'est pas en mn(ièrc d'assistance qu'on devra jamais appliquer le mot de Hastial : « Ne soyons «iiit; dix, (|m' cinq, que deux, s'il le laiil, mais élevons le drapeau du principe absolu. »
' Que de foia, cepcndanl, le médecin des pauvres ne sera pas appelé, parce qu'il est le médecin des pauvres! que de fois l'indisposition lé(;èro deviendra grave et mortelle, comnif si la faculté d'avoir des soins médicaux n'existait pas!