PARTIE V, CHAPITRE XIV
moment de la guérison et d'éviter les rechutes désastreuses qu'occasionne un retour trop prompt au travail *.
La propagation des sociétés de secours mutuels, voilà donc, pour les campagnes, l'amélioration incontestable et urgente dans cet ordre d'idées, voilà la véritable fixation des dunes ^.
Les difficultés d'exécution sont considérables. L'article 1" du décret organique dispose qu'une société doit être créée dans chacune des communes où l'utilité en aura été reconnue, et que cette utilité doit être déclarée par le préfet, après avoir pris l'avis du conseil municipal. Un appel fut fait en 1854 à tous les conseils municipaux de France, en exécution de cet article, et ils furent invités à se prononcer sur l'utilité de la création. Le résumé suivant des résultats de cette enquête dans le département de la Gironde (et l'enquête a amené les mêmes résultats dans toute la France) ' donnera une idée des dispositions des communes rurales et des raisons sur lesquelles se fondent un grand nombre de leurs représentants pour déclarer que la mutualité n'y est pas quant à présent praticable.
Le département de la Gironde compte 546 communes : 124 possédaient des sociétés de secom^s mutuels; 422 seulement durent donc être mises en demeure de sp prononcer. Il fut impossible d'obtenir de réponse des conseils municipaux de 103 communes, mais ce sont les plus pauvres et les moins populeuses du département. Il y a donc tout lieu de croire que ia création des sociétés y serait plus difficile que partout ailleurs. Voici comment se décomposent
* Nous ne parlons pas de la suppression de la démoralisante mendicité, qui serait le premier résultat visible de l'association ; nous ne reparlons pas des avantages que les petits cultivateurs réunis en sociétés de secours mutuels trouveraient, suivant d'assez nombreux exemples, à acheter et à faire fonctionner en commun ces machines, ces instruments perfectionnés pour lesquels, isolément, les capitaux leur manquent. « La société de secours mutuels, a dit sur ce point la commission permanente belge, s'offre aux agriculteurs comme un moyen sur de rendre leur position moins précaire. Elle leur servirait d'écoles, de point d'appui pour traverser les différentes phases de la révolution qui s'opère sous leurs yeux... et lutter ainsi avec une fraction intelligente, mieux pourvue de moyens de succès. » (Rapport pour 1861, p. 5.)
2 Nous n'omettons pas, bien entendu, les autres améliorations, telles que l'achèvement et le perfectionnement du réseau vicinal, l'élévation du traitement des instituteurs, !a cessation de cet absentéisme qui, indépendamment de ses inconvénients moraux, épuise partiellement les campagnes par l'exportation de revenus n'amenant
pas de retour, etc..
3 Voir \c Rapport pour l'année 1854, p. 16.
4'-24 T>r PAUPÉRISME.
les réponses des 317 conseils qui se rendirent à l'appel de l'administration.
Ml demandèrent la création d'une société, et l'utilité de cette création lu immédiatement déclarée par le préfet. Nous devons dire ici (car pour apporter remède au mal, il faut en connaître toute l'étendue ; pour se mettre à même de vaincre les difflcultés d'une entreprise, il faut ne pas se faire d'illusions sur ces difficultés) que sur ces Hl communes où les conseils municipaux furent favorables à la mutualité, l'organisation, malgré des efforts persévérants, n'a pu encore avoir lieu que dans une cinquantaine.
206 conseils émirent des avis défavorables : 93 se fondèrent en cela smr la pauvreté, le petit nombre et le peu de densité des habitants de leurs communes, souvent séparées entre elles par des distances considérables, quelquefois par des rivalités de clocher; G9 n'alléguèrent que l'indifférence ou même le refus formel et sans motifs des habitants ; 24 se fondèrent sur l'état nomade de la population, qui tantôt va demander du travail dans les villes, tantôt n'abandonne pas la campagne, mais se transporte de commune en commune, au gré des intérêts du moment, après avoir fait un très-court séjour dans chacune ' ; 20 prétextèrent que les secours des bureaux de bienfaisance, ceux des propriétaires aisés ou des voisins, atteignent le but que se proposent les sociétés de secours mutuels.
Est-il nécessaire de dire que si quelques-unes des raisons exposées par les conseils municipaux ont une valeur sérieuse, la plupart sont loin de présenter des difficultés insolubles?
La pauvreté, le petit nombre et le peu de densité des habitants d'une commune sont des obstacles incontestables ; mais il suffit que les cotisations, comme les indemnités, soient proportionnelles aux taux des salaires, sur la fixation desquelles les besoins, comme les ressources des milieux dans lesquels ils sont payés, exercent une influence évidente ^. C'est ici que l'impulsion du dehors, l'initiative des hommes de cœur, sont indispen-
' Dans certaines contrées, les cultivateurs qui ne sont pas attachés au sol par unepelite propriété, et qui louent leurs services, se transportent, en effet, avec la plus grande facilité, non dans les villes, mais dans les communes voisines, pourjjeu qu'ils y trouvent des conditions meilleures de placement. Nous avons vu souvent des propriétaires travailler avec ardeur à rorj-'iinisation de sociélés de secours mutuels dans leur commune, en ayant entre outres buts celui de fixer, dans l'intérêt même de leurs cultures, la niobililé des familles qu'ils emploient. Ces familles ne pouvant, dans l'état actuel des choses, quitter la commune, siège de la société où elles auraient versé leurs économies sans perdre ces économies mêmes, cette crainte, d'après ces itropriétaires, pourrait opposer un certain obstacle à l'émigration dont ilsiedoutenl les effets. On voit (|ue des raisons d'ordres bien différents militent en faveur de l'établissement des sociétés mutuelles dans les cuuqiagnes.
' Nous ne conseillerons pas cependant de descendre au-dessous de IJO centimes par mois.