PARTIE V, CHAPITRE XIV
sables. Il faut, comme l'a dit la commission supérieure, nonseulement enseigner aux ouvriers des champs tout ce que renferme pour eux la mutualité, mais encore «leur offrir une société toute faite et les prendre en quelque sorte par la main pour les y faire entrer. «
La disposition du décret de 1832, qui donne à plusieurs communes voisines entre elles la faculté de se réunir, lorsque la population de chacune est inférieure à 1,000 habitants, pour la formation d'une seule société, est un des moyens qui doivent le plus contribuer au succès *. Cette disposition recevra probablement, en outre, une extension salutaire. L'union des communes n'étant possible que lorsque chacune d'elles a moins de 1,000 habitants, il peut arriver que de petites communes, voisines de localités plus importantes possédant déjà des sociétés bien constituées, ne puissent s'y réunir, ignorantes qu'elles sont des moyens de création et d'organisation, tandis qu'elles trouveraient dans cette réunion la possibilité d'utiliser leurs propres ressources ^. L'article 1" du décret semble devoir être modifié dans ce sens, que toute latitude sera laissée à l'administration pour autoriser l'agrégation des communes rurales. En attendant, l'administration a décidé que des communes ayant moins de 1,000 habitants et ne trouvant pas en elles-mêmes les éléments d'une société de secours mutuels, pourraient être agrégées à une commune dont la population serait supérieure à ce chiffre ^.
Plusieurs conseils ont allégué l'indifférence et le refus des habitants, d'autres l'état nomade des populations. Aux premiers nous répondrons que les conseils municipaux, loin de suivre aveuglément des impressions irraisonnées, nous paraissent de-
* La commune de Remilly (Moselle) s'est unie à un groupe de huit communes de son voisinage, et a formé avec elles une vasie société. Cent autres ont suivi cet exemple. Les paroisses anglaises, soumises à la taxe des pruvres, ont leurs syndicats : que la mutualité ait les siens!
- Il ne faut pas, cependant, ipie les sociétaires soient séparés par de trop grandes distances. Des circonscriptions de cinq à dix communes au [ilus, respectant autant que possible les limites du canton, de manière à ne pas admettre de membres à une distance de plus de G à 8 kilom. du chef-lieu de la société : tel est le mode qui nous semble devoir être adopté.
3 Lettre du ministre de l'intérieur au jiréfel de la Moselle, du 30 avril 1856 {Bulletin de 1856, p. 324).
voir précisément s'efforcer d'éclairer lee populations sur leurs véritables intérêts et de leur suggérer les améliorations à poursuivre; aux seconds, que l'établissement d'une société de secours mutuels aurait justement pour résultat immédiat d'attacher au sol les populations dont ils constatent les changeantes habitudes. Quant aux communes qui allèguent que les secours des bureaux de bienfaisance, des fermiers pour les cultivateurs qu'ils occupent, des voisins de bonne volonté pour leurs voisins malades, suffisent à leurs habitants, nous ne pouvons que regretter qu'elles ne se fassent pas encore une plus juste idée de l'institution des sociétés de prévoyance, et désirer qu'il se trouve des hommes assez intelligents et assez dévoués pour leur faire comprendre la différence qui existe entre l'assistance mutuelle et la charité.
Le véritable obstacle, celui qui ne pouvait être signalé à son rang par les conseils municipaux, vient de l'esprit d'égoïsme et de défiance si malheureusement enraciné dans les campagnes et c( conspirant avec les conditions mêmes de la vie contre l'association. » Ce n'est pas sans la plus grande difficulté qu'on peut faire accepter par le cultivateur, dans sa santé et dans sa force, l'idée d'une institution oii la force etla santé font aujourd'hui un sacrifice en faveur de la maladie et de l'infirmité, pour que ce sacrifice leursoit rendu demain. Sa première pensée est qu'il pourrait bien être dupe. Le rapprochement patient, persévérant de chaque jour, le rayonnement des cœurs et des intelligences, l'action de ceux qui savent sur ceux qui ne savent pas, peuvent seuls combattre un pareil obstacle avec quelque efficacité. Aujourd'hui, au surplus, l'expérience n'est pas à faire, La constitution de sociétés dans des villages où le petit nombre d'habitants, l'éloignement des habitations et d'autres circonstances locales semblaient, outre les dispositions morales du travailleur agricole, rendre toute association impossible, prouvent que les difficultés qui ont paru invincibles la veille disparaissent le lendemain parce qu'elles ont été sérieusement combattues.
Un département, celui du Jura, adonnéàcc sujet un exemple dont il a été hcajieoup parlé en sens contraires '. Dans un pays
• Voir Journal dcx économistes, di^-remlire 18(j0, \>. 402, et Bulletin de la Société Tphilomathiquc de Honleaux, 3° el 4" Irimestres, 1800.
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que son peu d'aisauce aurait pu faire croire inaccessible aux idées d'épargne raisonnée, 216 sociétés ont été établies. « L'honneur en revient tout entier, a dit la commission supérieure, à l'intelligente initiative et à l'énergique impulsion de l'administration centrale, qui a su découvrir des auxiliaires dévoués dans tous les dépositaires de la puissance publique, et rendre par leur intermédiaire la mutualité populaire et praticable. » Ce témoignage rendu ici au zèle administratif est strictement exact. Les 216 sociétés du Jura n'existeraient en aucune façon sans les juges de paix, les maires, et beaucoup d'autres fonctionnaires, recevant à des degrés divers, l'impulsion de l'administration départementale. Mais, de ce que cette impulsion, — qui ici ne s'est substituée à aucune autre, n'a empêché aucune autre de se produire ; — de ce que cette impulsion a été prépondérante, s'ensuit-il qu'il ne s'agisse que « d'un produit factice, peut-être éphémère de la pression administrative ? » C'est se hâter beaucoup en vérité que de porter de tels diagnostics et l'avenir seul en décidera. Jusqu'à présent, il ne semble pas qu'on doive avoir à ce sujet des appréhensions bien vives. Sans doute, il serait infiniment préférable de voir les cultivateurs deviner ce qu'ils ne savent pas, se débarrasser spontanément — et même sans le secours d'un instituteur payé par la collectivité et donnant ses leçons dans un bâtiment construit au moyen de l'impôt, — des préjugés qui les entravent. Sans doute, il serait infiniment désirable de voir la pure lumière du soleil dissiper à elle seule les brouillards de l'ignorance. Mais si, d'une manière quelconque et sous la forme plus ou moins heureusement en usage dans chaque pays (on sait bien quelle est sur ce point notre opinion et notre désir), les classes éclairées ne s'efforcent pas, laissant les théories absolues aux théoriciens, de lutter contre les préjugés, contre les défiances, les préjugés et les défiances empêcheront toute fondation. Et nous nous demandons si c'est bien sérieusement qu'on s'attend à voir les cultivateurs eux-mêmes, dans l'état actuel de l'instruction primaire, organiser sans l'aide de personne, des cadres dans lesquels ils entreront à l'envi. Les maires et les juges de paix du Jura n'ont certainement pas pu amener les créations qu'on leur reproche, sans l'appui personnel et chaleureux de beaucoup
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d'inten^entions privées et indépendantes. Quant à nous, nous ne croyons devoir que des paroles de remercîment et d'éloges au vulgarisateur doué d'assez de patience pour parcourir successivement toutes les chaumières généralement peu agglomérées d'un village et pour initier individuellement le laboureur ou le forgeron, — que le raisonnement n'illumine pas, d'ordinaire à première vue, — aux combinaisons de la prime d'assurances et de la mutualité. Chacun sait bien que cet homme à initier est leplus souvent convaincu quandil est malade, u que la maladie, qui est venue toute seule, s'en ira de même, si elle doit s'en aller. » Chacun sait bien qu'à la rigueur et si la maladie persiste, le devin, le somnambule, le toucheur, le guérisseur, le rebouteur et l'empirique n'ont pas cessé d'être ses préférés. Et comme nous ne supposons pas que les créations de mutualité se fassent par l'autorité de la gendarmerie et par intermédiaire de plis cachetés, ce sont ces résistances-là qu'il faut vaincre une à une quand on veut fonder une société desecours mutuels. En vérité si la centralisation française u'avait jamais donné que ce fruit-là, si elle n'avait jamais eu d'autres torts, elle serait en droit de supporter plus allègrement les accusations dont elle est chaque jour l'objet.
En ce qui concerne cette singulière critique adressée aux créations du Jura, « département de population médiocre, clairsemée, sans grande industrie, essentiellement agricole, isolé dans une région montagneuse, loin des grandes voies de communication, en dehors, semblerait-il de toutes les conditions favorables à la formation d'associations d'ouvriers, » nous cherchons vainement à comprendre comment la situation de nomade ou d'agriculteur empêche un homme d'avoir besoin quand il est malade, des combinaisons économiques de la mutualité et de la prévcjyancc. Le Jura, du reste, est placé au meilleur rang sur la liste des départements oii l'instruction primaire est le plus répandue. Les montagnes et les distances n'y empêchent pas l'envoi de-^ enfants à l'école et cette circonstance expliquerait peut-être beaucoup de choses dont on s'étonne. En résumé, pas de créations artificielles, c'est évident; elles ne tiendraient pas et compromettraient l'idée parleur insuccès; mais concluons, avec la commission permanente belge, — qu'on pourra